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3
ŒUVKES COMPLETES DE VICTOR HUGO
OCEAN
TAS DE PIERRES
IL A ETE TIRE A PART
5 exemplaires sur papier du Japon, numérotés de i à 5
5 exemplaires sur papier de Chine, numérotés de 6 à 10
40 exemplaires sur papier de Hollande, numérotés de 11 à jo
300 exemplaires sur papier vélin du Marais, numérotés de 51 à 350
VICTOR HUGO
OCEAN
\r/,/
TAS DE PIERRES
ALBIN MICHEL - PARIS
IMPRIMÉ
PAK
L'IMPRIMERIE NATIONALE
EDITE
PAR
LA LIBRAIRIE OLLENDORF
MDCCCCXLII
7
AVERTISSEMENT DE L'EDITEUR.
Au moment d'éditer ce volume, nous nous sommes heurté
à de grandes difficultés. Le testament de Victor Hugo nous
prescrivait de publier intégralement tous les inédits. Nous
avons restitué à chaque œuvre, sous forme de Reliquat, tout
ce qui en avait été élagué au moment de la publication par
l'auteur; en outre, nous avons, dans cette édition, enrichi
chaque volume posthume de chapitres nouveaux et de nom-
breuses poésies. Quant à ce qui ne s'incorporait pas aux
livres déjà parus, nous désirions l'offrir aux lecteurs en deux
volumes : Océan vers^ Océan prose, contenant chacun une impor-
tante partie de ces Tas de Pierres qui nous donnent en raccourci
toute la pensée de Victor Hugo, en prose et en vers, dans tous
les domaines et sur les sujets les plus variés.
Mais, et c'est ici que commence notre embarras, nous avons
déjà, nous conformant à la volonté de Victor Hugo, pubHé
un volume de Théâtre inédit qui ne figurait pas au prospectus
de cette édition et qui, par conséquent, est venu en sur-
nombre. L'éditeur en est réduit à ce dilemme : ou supprimer
la Corre^ondance, au mépris des engagements pris envers les
souscripteurs, ou limiter à un seul volume, vers et prose, les
inédits restants. C'est à ce dernier parti que nous nous sommes
arrêté.
Nous divisons ce volume en deux parts : i" Océan, prose
8 OCÉAN.
et vers, poésies et fragments importants de 1816 à 1883; 2° Tas
de Purres^^\ Les onze dossiers de vers et les vingt-quatre dos-
siers de prose de Tas de Pierres nous fournissent une ample
moisson inédite.
Enfin, nous donnons, comme nous l'avons déjà fait dans
cette édition pour le Théâtre inéditj un aperçu des Plans, prose
et vers.
Nous nous sommes efforcé dans notre choix de présenter
la pensée de Victor Hugo dans tous les genres auxquels elle
s'est arrêtée et sous tous ses aspects.
O On en a déjà pu lire de nombreux extraits dans le Reliquat de Uttétatiite et
Philosophif mêlées et dans le texte de VoU-scri^tinn de ma vie et de Derntere Gerbe.
1
OCEAN
VERS
CONTE.
A Montmartre un beau jour se tint une assemblée.
Là, (comme vous le jugez bien)
Des plats rimeurs la troupe est appelée.
(Tout rimeur de Montmartre est de droit citoyen;
Tandis que tout poëte habite le Parnasse.)
Dès que chacun a pris sa place,
Aliboron se lève et tousse quatre fois.
Puis d'un triple hi-han fait retentir la salle.
Et, dressant l'ornement qui sur son front s'étale.
Il fait tonner ainsi son éclatante voix :
((Chers amis, que chaque confrère
((De ses talents nous prête la lumière
((Pour former la perle des sots,
((Mais des plus sots qui soient dans la nature entière».
Pompignanf') se lève à ces mots,
Pompignan qui jadis dans sa verve stérile.
Aux cordes de sa lyre osa lier Virgile 5
À ses traits renfrognés, à son triste hi-han,
'"' On connaît sa piètre traduction des Géor^ques. [Note de Ui^or Hu^.)
12 OCÉAN.
Sans peine on reconnaît le docte Pompignan.
«Aliboron, dit-il, quelle est votre insolence?
«Vous parlez de former un sot par excellence,
«Eh! ne suis-je plus moi? Répondez. Voudrait-on
«Me disputer un si beau nom?»
Tout se tait au discours du fougueux Pompignan.
Soudain l'impétueux AignanC)
S'écrie en secouant ses immenses oreilles :
«Mais vos prétentions sont vraiment sans pareilles,
«Mon cher Lefranc, perdez- vous la raison?
«Vous le savez, c'est moi dont la muse éphémère
«Osa marcher sur les traces d'Homère;
«C'est donc de moi que parle Aliboron.»
Alors on vit et Lesuire (^) et Lemierre (')
Et Rouchert*' et Masson(^) et maint autre rimeur.
Pour quereller sortir de leur poussière.
Un mot seul met tout Afontwartre en ruweurt*).
Aliboron qui suscita l'orage
De la sagesse emprunte le secours.
Et pour calmer leur insipide rage,
Avec douceur il leur tient ce discours :
'"' Traducteur de V Iliade en vers.
'*' Auteur du poëme du Nouveau Monde en 24 chants, dont 23 n'ont, je crois,
jamais été lus.
''' On connaît la dureté et le peu d'harmonie des vers de cet auteur.
'*' Auteur d'un piteux poëme des Mois.
'*' Chantre enroué des Helvétiens; on jugera de son talent par ces vers où, dans
le genre héroïque, il dit de Gessler :
Il fait aussitôt dans la place
Planter la lance d'un drapeau.
Sur la pointe il veut que l'on place
Son plus magnifique chapeau.
Et celui-ci où, en parlant d'un tyran qui tourmentait ses vassaux, il s'écrie :
Dans des vases dorés il buvait leur sueur !
{Notes de UiElor Hugo. )
'*' Les m en italiques sont soulignes dans le manuscrit. {Note de l'Éditeur.)
CONTE. 13
«Mes chers enfants, (ce nom convient à mon long âge,)
«Aucun de vous n'a tort; vous avez tous raison;
«(Des effets sûrs prouvent ce que j'avance)
«Et tous de sot des sots vous méritez le nom;
«Mais fiez-vous à mon expérience,
«Formons un sot encor plus sot que nous.
«De nos talents divers ornons l'esprit d'un autre,
«Et s'il a des succès, n'en soyons point jaloux,
«Puisque sa gloire augmentera la nôtre.»
Il dit, et des hi-han mille fois répétés
Montrent qu'on applaudit à sa rare éloquence.
On se repent des coups qu'on a portés.
Et tout rentre dans le silence.
Aliboron reprend : «Vous voyez sur mon front
«Se jouer fièrement deux superbes oreilles;
«Eh bien, à notre sot, j'en promets deux pareilles!»
On applaudit encore au docte Aliboron.
Lors Pompignan saluant l'auditoire,
Brait ces mots : « Moi , Messieurs , j e lui promets ma gloire ,
« S'il consent d'imiter mon style plat et lourd. »
Aignan se lève et salue à son tour :
«A ce bijou, dit-il, je lègue mon audace,
«Il sera l'ennemi de Virgile et d'Horace.»
«Je lui promets aussi, s'écrie alors Masson,
«Toute la roideur helvétique,
«Mes jeux de mots, et ma Minerve étique,
«Qui fait si bien les vers sans rime ni raison.»
Lemierre ajoute : «Et moi, je donne à ce mignon
«Le compas ennuyeux de la monotonie,
«Et le talent de heurter l'harmonie.»
14 OCÉAN.
Lesuire, prétendant lui faire aussi son don.
Crie avec un ton d'arrogance :
«C'est moi qui composai le Nouvel Univers,
«Que devant moi tout s'incline en silence!
«Je veux que ce phénix ignore la cadence,
«Et, qu'héritier de ma sèche abondance,
«Il dise toujours peu, mais en beaucoup de vers.»
A cette musc encore non éclose
Chaque rimeur donna quelqu'un de ses travers.
Enfin la séance fut close.
Le fruit de tant de soins parut bientôt au jour.
Qu'était-ce? Devinez... Mais encor quoi?... Baourt').
'"' Si je ne dis rien de nouveau au lecteur, il me pardonnera d'abord à cause de
la faiblesse de mon âge et de mon esprit, et ensuite en raison du peu de temps que
j'ai mis à composer cette pièce qui a été l'ouvrage d'une setilc nuit, celle du
14 septembre 1816. {Nott Je UiHor Hugo.)
II
PROMENADE NOCTURNE.
Commencé en janvier 1817.
Achevé en mars 1817.
La cloche tremblante et lointaine
Six fois d'un son mourant a frappé les échos.
Et le mobile azur des flots
Reflète en vacillant la lueur incertaine
De l'astre argenté du repos.
Il est temps de quitter la rive,
Partons. . . au doux chant des oiseaux
Se mêle le doux bruit des eaux
Que rase en murmurant ma barque fugitive ;
Entre mes mains la rame est inactive.
Je prête une oreille attentive. . .
Déjà du ramier amoureux
Je n'entends plus la voix plaintive;
Le bois, muet témoin de ses cris douloureux.
Comme la rive a fui devant mes yeux.
Mon esquif vole. . . plus j'avance,
Plus un morne et triste silence
Semble d'un crêpe obscur entourer ces beaux lieux.
I6 OCÉAN.
Ces beaux lieux, ils ont fui!. ,. déjà de frais ombrages.
De verts gazons, de frais bocages
N'enchantent plus mes inquiets regards;
La nature sur le rivage.
Dans son faste brut et sauvage.
Se montre à moi de toutes parts.
Ici, se déployant en longs amphithéâtres.
Des rochers menaçants, confusément épars.
Obscurcissent les yeux de leurs cimes grisâtres
Que chargent d'éternels brouillards.
Des pins, au noir feuillage, aussi vieux que les mondes.
Hérissent leurs sommets neigeux;
Sous les replis obscurs de leurs voûtes profondes,
Mugissent les vents orageux;
Et, sous leurs sombres flancs, des lacs marécageux
Balancent lentement leurs limoneuses ondes.
Leur aspect inspire l'horreur. . .
On croit voir ces titans, fiers enfants de la terre.
Qui, jusqu'au séjour du tonnerre.
Osèrent porter leur fureur;
L'œil, dans ces masses sourcilleuses.
Croit distinguer leurs têtes orgueilleuses
Qu'écrasa le foudre vengeur.
Là, me dis-je en tremblant, là, sont leurs bras énormes.
Là, reposent leurs fronts difformes.
Ces vieux pins furent leurs cheveux.
Ici, leurs corps vaincus et leurs membres nerveux,
Immenses, de leur poids couvrant au loin la terre'''.
Roulèrent, sillonnés des flèches du tonnerre.
Mais loin de ces lieux effrayants
M'entraîne ma barque légère.
Ici, sur des rochers bruyants
Un torrent roule une onde toujours claire;
(')
Immenses, ébranlant la terre. {Uariante mite en note du tiianuscrit.)
PROMENADE NOCTURNE. 17
Sur ces vieux rocs que la mousse a couverts,
Et dont le front se voûte en superbes arcades.
Chargé du tribut des hivers.
Il gronde, écume, tombe en brillantes cascades.
Et jaillit au loin dans les airs.
Sur cette nappe éblouissante ,
Phébé jette en tremblant ses obliques rayons;
J'admire de ces lieux la grandeur imposante.
Mais sa peinture échappe à mes faibles crayon^.
Que vois-je? quelles sont ces ruines antiques,
Ces vieux créneaux, ces vastes tours.
Et ces vitraux brisés et ces porches gothiques.
Et ces murs dont la lune argenté les contours?
Sous ces remparts détruits, sous ces sombres portiques, •
L'Aquilon en sifflant s'engouffre avec fureur.
Et l'orfraie, aux chants prophétiques.
Trouble de ces donjons la ténébreuse horreur. . .
Mes cheveux sur mon front se dressent... O terreur!
A ces cris plaintifs et funèbres,
La chouette, au sein des ténèbres.
Mêle ses sinistres accents.
Et mon œil, qu'égare la crainte.
Sous cette voûte obscure où retentit sa plainte
Croit voir errer encor des spectres menaçants.
Ossian, si j'avais ton génie et ta lyre.
En contemplant ces immenses débris
Peut-être on me verrait décrire
Tout ce qu'ont vu ces superbes lambris.
Ma voix d'une autre Eviralline
Sur de lugubres tons redirait le malheur;
Et mon pied heurterait la cuirasse divine
Qui d'un nouveau Fingal seconda la valeur.
Sous ces silencieux décombres.
Mes chants feraient errer les ombres
2
l8 OCÉAN.
De nos aïeux, rentrant aux salles des festins,
Et, dégagés des mortelles entraves.
Buvant dans la coupe des braves
L'oubli des terrestres destins.
Mais hélas! ma muse modeste
Ne sait pas chanter les héros.
Ni, les cheveux épars sous un crêpe funeste,
En de tristes accords gémir sur leurs tombeaux.
Cependant la chaste Diane
Descend de la voûte des cieux,
Sur un nuage diaphane
Glisse son disque radieux.
Déjà sa lueur vacillante
A l'approche du jour décroît et s'affaiblit;
Déjà l'étoile scintillante
Sur le trône des airs pâlit
Et la nuit, repliant sa ceinture brillante.
Au sein des mers s'ensevelit)
Devant mes yeux dans la plaine riante ,
Tout s'anime, tout s'embellit.
L'aubw a doré la rive orientale :
Son haleine rend l'air plus pur,
La jeune amante de Céphale
Des vives couleurs de l'opale
Du ciel a coloré l'azur (').
Longtemps enveloppé dans une nuit fatale.
Le lys, levant au ciel sa couronne royale.
Domine au loin sur l'empire des fleurs.
Et par la blancheur qu'il étale
Et par les doux parfums qu'exhale
Le sein voluptueux de son brillant pétale (•^).
''' Peint les vastes champs de l'azur. {^Variante mist en itott au bas du maauurit.)
'*' Ce vers et les trois qui précèdent sont marqués d'une accolade avec cette note
de Victor Ilugo en marge : Vers proscrits par Eugène à cause âc pétale. [Note Je
l'Editeur.)
PROMENADE NOCTURNE. 19
Au noble éclat du lys mariant ses couleurs,
La rose, son humble rivale.
Penche languissamment sa tête virginale;
Sur sa feuille entrouverte on voit trembler les pleurs
Que verse l'aube matinale.
Hôtes ailés des bois, commencez vos concerts, '
Chantez l'astre éclatant du monde.
Chantez le roi de l'univers.
Il va sortir du sein de l'onde.
Hôtes ailés des bois, commencez vos concerts!
Son orbe étincelant au-dessus des campagnes
S'élève, ceint de pourpre et d'or,
Monte à demi, s'élève encor.
Et teint d'un rouge ardent le faîte des montagnes.
Hôtes ailés des bois, redoublez vos concerts,
Chantez l'astre éclatant du monde.
Chantez le roi de l'univers.
Il est sorti du sein de l'onde.
Hôtes ailés des bois, redoublez vos concerts!
Bientôt, dans sa marche altière.
Vainqueur des sombres hivers,
De flots brûlants de lumière.
Cet astre inonde les airs;
Aux champs il rend leur parure.
Son aspect de la nature
Ranime le vaste corps;
Je le contemple; il m'inspire.
Et déjà mon luth soupir
De moins timides accords.
20 OCEAN.
Oui, je veux dans mes vers pleins d'une noble audace.
Chanter sa gloire et sa splendeur;
Je veux du maître du Parnasse
Par lui-même inspiré célébrer la grandeur;
De lauriers immortels je veux ceindre ma tête;
Je veux encor. . . Mais quoi ! quelle ardeur indiscrète
Vient tout à coup me transporter?
C'en est fait, mon esquif s'arrête.
Muse, il est temps de t'arrêter.
III
LE TEMPS ET LES CITES.
ODE.
Du 3 au 5 avril 1817.
în se marna ruiint
Luc. Vhaks.
Tout change, tout périt, tout tombe.
Le Temps fait crouler les états;
Le Temps entraîne vers la tombe
Les héros et les potentats;
Soumis au destin qui l'enchaîne.
L'homme n'est rien; sa grandeur vaine
Comme l'éclair brille et s'enfuit;
En vain aux fastes de mémoire
Croit-il éterniser sa gloire;
Le Temps accourt : tout est détruit.
Le Temps fuit d'une aile légère;
Crains-le, mortel : vois ton néant,
Ne tente pas, fils de la Terre,
D'arrêter ce sombre géant. . .
Mais déjà ton courroux s'enflamme.
Insecte rampant ! dans ton âme
Qui donc a versé tant d'orgueil?
^ 22 OCÉAN.
Quoi ! tu braves ce dieu suprême.
Lorsque ta puissance elle-même
Est tributaire du cercueil !
Tu dis au Temps : je suis ton maître.
Obéis-moi, suspens tes pas;
Que tout ce que mon bras fait naître
Ne soit point sujet au trépas.
Cités, monuments de ma gloire,
Levez-vous : portez ma mémoire
Jusques à la postérité;
Échappez aux coups de la Parque,
Levez-vous : le mortel vous marque
Du sceau de l'immortalité.
D'un air farouche et taciturne.
Sourd à ton impuissant courroux ,
Sans s'arrêter, le vieux Saturne
Ne te répond que par ses coups.
Reine des cités, ô Palmyre,
Tu croyais fonder ton empire
Sur mille siècles écoulés;
Du Temps tu deviens la conquête.
Du pied il a frappé ta tête. . .
Et tes remparts sont écroulés.
Où sont tes murs, ville superbe?
Où sont tes somptueux lambris?
Sur des monceaux de pierre et d'herbe,
Errant, je cherche tes débris.
Je crois encor, sous tes vieux porches ,
Voir Bellonc, agitant ses torches.
Annoncer ta chute aux humains.
Et dire à la terre étonnée :
Ainsi, mortels, une journée
Voit périr l'œuvre de vos mains.
LE TEMPS ET LES CITES. 23
Et toi, pompeuse Babylone,
Toi qu'illustra Se'miramis,
Toi qui brisas devant ton trône
L'orgueil de cent rois ennemis;
Tu n'es plus, merveille du monde;
Le Temps, dans une nuit profonde,
T'a plongée, hélas! pour toujours;
En vain j'interroge .ta trace :
Mon œil ne peut trouver la place
Où s'élevaient tes vastes tours.
Le pouvoir du Temps se déploie
Jusque sur l'ouvrage des dieux.
Cité d'Hector, superbe Troie,
Où sont tes remparts orgueilleux ?
Tes palais, tant vantés d'Homère,
Perdant leur éclat éphémère.
Font place à des toits de pasteurs ;
Et, devenu ruisseau, le Xanthe,
Penché sur son urne pesante.
Pleure ses flots dévastateurs.
Quels sont ces immenses décombres,
Ces murs déserts et spacieux,
Ces remparts, ces portiques sombres.
Et ces palais silencieux?
Là fut Carthage : sa puissance
Longtemps balança la vaillance
Des fiers enfants de Romulus;
Carthage, en conquérants féconde.
Voulait donner des lois au monde.
Et Carthage déjà n'est plus.
Monuments de notre faiblesse,
Tyr, Numance, Persépolis,
Dans le gouffre où le Temps vous presse
24 OCEAN.
Vos restes sont ensevelis.
Seule, une cité semble encore
De'fier le Temps qui de'vore
Les plus florissantes cités;
Et Rome, veuve de sa gloire.
Survit, pour dernière victoire.
Aux royaumes qu'elle a domptes.
Mais peut-être bientôt le Tibre
Lui-même, dans ses flots surpris
De cette cité jadis libre
Réfléchira-t-il les débris <•).
Peut-être un jour le lierre et l'herbe
De ce Capitole superbe
Ombrageront-ils les remparts;
Et peut-être un berger champêtre
Verra-t-il ses fiers taureaux paître
Sur les vieux tombeaux des Césars.
Ah ! que ne peut le Temps agile
Sur les ouvrages des humains?
Il se rit du pouvoir fragile
Que le sort a mis dans nos mains.
Armé de sa faulx triomphante ,
Sans cesse il détruit, il enfante
Les empires les plus fameux;
Et sur les siècles qu'il dévore.
Élève des siècles encore
Qui bientôt passeront comme eux.
Vous sur qui s'entassent les âges,
. Du Nil colosses monstrueux.
Des rois mortels mortels ouvrages.
'"' Cette idée neuve, la seule qui soit dans l'ode, ne m'appartient pas. Je l'ai pui-
sée dans de mauvais vers d'un Almanach des Muscs. Il faut rendre ^ César. . . [Note du
manuscrit. )
LE TEMPS ET LES CITES.
Vous tomberez, monts orgueilleux!
Tu tomberas, vaste Lutèce;
Tes champs où règne la mollesse
Seront un jour des champs déserts;
Tous ces monuments qu'on renomme.
Qu'a créés et qu'admire l'homme.
Disparaîtront de l'univers.
Mais d'une cité périssable
Si le sort compte les instants ,
II est un pouvoir plus durable
Qui seul peut défier le Temps ;
C'est le Génie : en vain Saturne
L'entraîne, d'un air taciturne.
Au gouffre ouvert devant ses pas;
Il brave sa faulx étonnée.
Et sur la terre prosternée
Lève un fi-ont, exempt du trépas.
Son trône s'élève et subsiste
Sur les empires ébranlés;
Ilion fuit, Homère existe.
Et trois mille ans sont écoulés.
En vain gronde à ses pieds l'envie;
Sûr de son éternelle vie ,
Il la surmonte avec fierté;
Et sur les ailes de la gloire.
Il vole, au temple de Mémoire,
Conquérir l'Immortalité.
26 OCÉAN.
IV
A D'INDULGENTES LECTRICES O.
21 octobre 1817.
A
O VOUS, dont l'aimable indulgence
D'un coup d'œil daigna me flatter,
Pardonnez, ma reconnaissance
N'ose et ne saurait éclater.
Ah! privé de votre présence,
Sans vous voir puis-je vous chanter ?
Votre aspect seul serait ma muse ,
Seul, il m'inspirerait des airs
Dignes de vous , mais quelle excuse !
Si je vous voyais, je m'abuse,
Songerais-je à faire des vers?
''\ Je viens d'apprendre que la chute de ce madrigal appartient à Segrais. [Nofe du
tnanuicrit. )
SUR M. D...
Traducteur d'Horace, prôné quand il était ministre.
27 octobre 1817.
D. . . le plat eut le tort autrefois
D'être ministre et poëte à la fois 5
Or le public, capricieux arbitre,
Ne lui donna jamais son juste titre.
Ministre il fut : louange a bon accès ,
Ses vers on lut, pour qu'il lût les placetsj
Chacun se dit : ce ministre est poëte.
Dame Fortune a tourné sa girouette,
Il n'est plus rien : on s'étonne à l'excès
Non de ses vers, mais bien de leur succès.
En les lisant, par un retour sinistre.
Chacun se dit : ce rimeur est ministre.
28 OCÉAN.
VI
LE DÉSIR DE LA GLOIRE.
ODE.
Me vero prinmm diilces
iiiite omnia MiiSit .
ViRG. G.
Nuit du 2 au 3 février i8i8.
L'amant de la docte Uranie,
Né mortel, mais brisant ses fers,
Mesure la voûte infinie
De l'abîme infini des airs.
Il franchit les plaines profondes,
Il va planer parmi les mondes,
Son œil cherche à les pénétrer;
Mais Dieu, qui voulut le surprendre,
Dieu lui défend de les comprendre.
Et le force à les admirer.
Astres qui rayonnez dans l'ombre.
Où roulent vos orbes errants ?
Qui sema vos sphères sans nombre
Sur tant de cercles différents ?
Sept astres brillent pour Saturne,
Saturne, en sa marche nocturne.
Du soleil suit le disque d'or;
LE DÉSIR DE LA GLOIRE. 29
Et peut-être cet astre immense
Ressent lui-même la puissance
D'un astre, plus immense encor.
Vaste loi, qu'à peine soupçonne
L'étroite raison des humains!
Dieu, malgré les biens qu'il nous donne.
Nous cache l'œuvre de ses mains.
Mondes, quelle est votre structure?
Qiie dis-je ? ah ! toujours leur nature
Confondra mes faibles esprits ;
Nos regards y peuvent atteindre.
Mais nos yeux les verront s'éteindre
Avant de les avoir compris.
Peut-être, au sortir de la vie,
Va-t-on sur ces globes nouveaux.
Couler des jours dignes d'envie.
Et triompher de ses rivaux;
S'il en est ainsi, viens, ma lyre.
Je vais changer, dans mon délire.
Ce beau songe en réalité;
Chantons, et si tu me secondes.
Je veux, dans chacun de ces mondes.
Conquérir l'immortalité.
Oh ! si je pouvais à Pindare
Ravir son indomptable essor.
Vous entendriez ma cythare,
Soleils, qui m'ignorez encor!
Porté sur l'aile du génie,
La Terre, loin de moi bannie.
S'enfuirait dans les cieux déserts.
Et j'irais, près de vos contrées.
Au concert des harpes sacrées
Marier mes brûlants concerts.
30 OCÉAN.
Vous, dont nous ne pouvons connaître
La marche ni les attributs,
Astres, vous ignorez peut-être
Ce qu'est un suivant de Phébusj
Jamais chez vous l'ardent Alcée
A-t-il fait jaillir la pensée
Des flots d'un lyrique courroux?
Astres, dont le feu nous éclaire.
Parlez, avez-vous un Homère
Dont le nom vive plus que vous ?
Le Nil, dans son immense course.
Arrosant cent climats divers.
Sans jamais épuiser sa source.
Va sans cesse grossir les mers;
Plus il se gonfle, plus il gronde.
Plus le sol heureux qu'il féconde
Bénit la fureur de ses eaux;
Du Temps il craint peu les ravages,
Il a vu s'écouler les âges
Comme il voit s'écouler ses flots.
Tel, dans des torrents d'harmonie
Nourrissant son fougueux transport.
Un chantre, inspiré du génie.
En s'épanchant, s'accroît encor;
11 monte, il s'élève, il bouillonne.
Le Parnasse à sa voix s'étoime.
L'envie en murmurant a fui;
Lui-même il survit à sa cendre.
Tout l'admire, et pour mieux l'entendre
Le Temps s'arrête devant luL
J'ai vu Rousseau, dans son délire,
Charmer tout le sacré vallon;
Je l'ai vu tirer de sa lyre
LE DESIR DE LA GLOIRE. 31
Des accords dignes d'Apollon;
Des hauteurs de la double cime.
Je l'ai vu, brillant et sublime.
S'égarer au loin dans les cieux;
Aux pieds du maître du tonnerre
Ainsi l'aigle, fuyant la terre,
Porte son vol audacieux.
Aussi mille siècles de gloire
De leurs veilles seront le prix;
Aux fastes sacrés de mémoire
Rayonneront leurs noms chéris; '
O Gloire, ô déité puissante,
Accorde à celui qui te chante
Une place dans l'avenir;
Gloire, c'est à toi que j'aspire;
Ah ! fais que ton grand nom m'inspire
Et mes vers"pourront t'obtenir.
Ne serais-tu qu'une chimère.
Gloire? croirai- je les méchants?
Mais quoi ! j'entends du vieil Homère
Retentir les antiques chants.
Gloire! ô gloire, sois mon idole!
Que ton sourire me console
Et couronne un jour mes accords}
Que l'avenir soit ma patrie,
Et que la voix du Temps me crie :
«Tu vivras, malgré mes efforts!»
Mais insensé! qu'osé-je attendre?
Ah ! les chantres les plus fameux
A peine, hélas ! ont pu prétendre
A ce que j'espère comme eux.
Pleure, pleure, ô ma triste Muse,
Mon cœur, que trop d'audace abuse.
32 OCEAN.
N'aura, pour prix de son orgueil.
Que la louange passagère
D'une foule aveugle et le'gère,
Qui me suivra dans le cercueil.
Déjà, ^ans son enfance à peine.
En parcourant d'obscurs sentiers.
Ma muse, aux rives d'Hyppocrène,
A moissonné quelques lauriers;
Déjà les clameurs du vulgaire
Ont porté mon nom téméraire
Aux échos du sacré vallon ;
Vain fracas qui fuit et m'enivre!
Loin de voir mon nom me survivre,
Il faudra survivre à mon nom.
Ainsi dans les cavernes sombres
Du vaillant père de Fergus'^',
La voix éclate au sein des ombres.
Et se répète en sons aigus ;
Bientôt plus sourde et plus lointaine.
Elle se prolonge et se traîne
Sous les grottes du mont désert;
Puis, comme l'Esprit qui murmure.
Elle erre sous la voûte obscure.
Roule en bruit confus et se perd.
Toutefois ta fleur, tendre Isaure,
Peut nous garantir du trépas;
Toute fleur meurt avant l'aurore.
Mais ta fleur ne se flétrit pas;
Jadis le Tectosage agreste.
'"' Le lecteur qui sait que les grottes de Fingal, père de Fergus, sont fameuses
par leur écho extraordinaire, me pardonnera cette note. [Note du manuscrit.)
LE DESIR DE LA GLOIRE.
S'il chantait ta flamme funeste.
En couronnait les troubadours ;
Tes amours donnaient la victoire,
Tes amours ont créé la gloire. . .
Que n'ai-je chanté tes amours?
33
l*.W.lt RATlOirJ
34 OCEAN.
VII
À L'AMI FÉLIX BISCARRAT.
Pour le jour de sa fête. — 23 juin 1818.
Tandis que notre énergumène O
(Tu connais le sire à ce nom)
Tout en sueur forge avec peine
Une épître de longue haleine
Qu'il t'adressera bel et bon.
Je vais interroger ma veine
Pour t'of&ir aussi sans façon
Un bouquet de fleurs d'Hyppocrène
Qui tombèrent hier, dit-on.
De la charrette un peu trop pleine
Des boueurs du sacré vallon.
Quand ils allaient à Charenton
Porter leur tribut à leur reine.
Ces vers, dont ma muse est peu vaine.
Contiennent des fleurs de saison.
Bonne amitié, gaîté sans gêne.
Tout, hors la rime et la raison.
Je t'en dirais même plus long.
Si je n'avais pas la migraine.
Qui ne vaut pas un Apollon.
Or donc, cher Félix, c'est ta fête :
Ton ami te doit un tri but ;
'"' Biscarwt appelait ainsi Eugène Hugo. {Note de l'Editeur.)
I
À L'AMI FÉLIX BISCARRAT. 35
Que ton ami n'est-il prophète !
Quoi qu'il en soit, je marche au but.
Puisses-tu goûter sans nuage,
(Je te l'ai déjà dit cent fois).
Le bonheur que ton nom présage !
Puisses-tu vivre comme trois !
Puisses-tu manger comme quatre !
Engagé sous d'aimables lois ,
Puisses-tu vaincre sans combattre !
Pour les dames toujours courtois.
Rends aux vierges de Castalie
Tous les bons vers que tu leur dois.
Et nargue la mélancolie,
Courtise un peu dame folie.
Qui creva les yeux autrefois
A ces deux aveugles matois
Grands dieux qu'aucun mortel n'oublie.
Et que tu suis aussi, je crois.
L'un par état, l'autre par choix,
Mais sans que leur chaîne te lie.
Tels sont les désirs de l'ami :
Ecoute les vœux du poëte.
n'est ton confrère : frémi
En Usant ce qu'il te souhaite.
Je voudrais te voir pauvre un jour.
Venir à Paris sans chemise.
Quand je serais riche à mon tour.
Pour te montrer que je le prise.
Tout en me souhaitant ton goût.
Je te souhaite ma franchise.
Et pour l'exciter, la sottise
De lire ces vers jusqu'au bout.
36 OCÉAN.
VIII
CE QUE JE FERAIS DANS UNE ÎLE DESERTE.
STANCES.
29 juin 1818.
Si je possédais par hasard
Une île déserte et tranquille.
Je me dirais, nouveau César :
Je suis le premier de mon île.
J'aurais pour asile un palmier.
Ses fruits pour manger et pour boire.
Et pour écrire mon histoire
Sa feuille en guise de papier.
Bientôt, gardant mes habitudes.
Fier représentant d'Apollon,
Je bâtirais dans mon vallon
Un petit mont pour mes neuf prudes.
Perché sur mon arbre à cocos.
Je haranguerais la nature
En vers, que du moins les échos
Répéteraient sans imposture.
*
i
CE QUE JE FERAIS DANS UNE ÎLE DESERTE.
Je verrais, Linus de ces bords.
Les Sagouins, amis des poètes.
Accourir tous à mes accords,
Pour croquer gaîment mes noisettes.
37
Je verrais à ma voix bondir
Chevreuils légers, douces gazelles.
Et les canards pour m'applaudir.
Battraient de leurs bruyantes ailes.
Si le vent sifflait trop souvent.
Trop grand pour craindre la satire,
Mieux qu'à Paris je pourrais dire :
Autant en emporte le vent.
Sur les rocs, témoins de ma gloire.
J'écrirais mon nom et mon sort.
Et je serais sûr qu'à ma mort
Les rocs garderaient ma mémoire.
Il manque quatre pages au cahier où Victor Hugo a recopié ces vers; il se peut
qu'ils ne soient pas achevés. [Note de l'Éditeur.^
38 OCÉAN.
IX
À GASPARD DE PONS.
Comment pourrais-je, je te prie,
Répondre à tes vers gracieux.
Mais gâtés par la flatterie ?
La docte fontaine est tarie,
Phébus est sourd, Pégase est vieux,
Et ne monte plus guère aux cieux
Que pour chercher son écurie.
Va donc, au gré de tes désirs.
Poursuis; donne ta vie aux Grâces,
Consacre aux Muses tes loisirs ;
Chante l'Hymen et ses disgrâces.
Chante l'Amour et ses plaisirs.
Suis sur tes poétiques ailes
Le doux Parny, l'heureux Bertin,
Mais sois plus gai que tes modèles.
Les Muses ne sont point cruelles ,
Ton triomphe au Pinde est certain ;
Car on prétend dans les ruelles
Qu'un poëte un peu libertin
Est bien vu che2 les Neuf Pucelles.
Mai 1821.
A GASPARD DE PONS. 39
Moi, sans m'en souder, j'attends
La mort, ou précoce, ou tardive;
J'ignore, éphémère convive.
S'il faudra fuir avant le temps
Ce vaste banquet où j'arrive ;
Qu'importe d'ailleurs que je suive
Chatterton mort à son printemps.
Qui s'en alla sur l'autre rive
Faire des vers à dix-huit ans?
Que le dieu des Arts me délivre
De ce corps formé pour souffrir ;
Ta Muse, ami, me fera vivre,
Si la mienne me fait mourir.
40 OCEAN.
XC)
LES JOYEUX FILS DE NATURE ET D'AMOUR.
Fils, pour entrer dans la bande
Que la Grand-Coire commande,
Ecoute, et retiens ceci :
Nous nous nommons, Dieu merci.
Les Joyeux Fi/s de Nature
Et d'Amour, et nous portons
Sabres à pleine ceinture.
Pistolets et mousquetons.
Il faut qu'il ait, notre émule,
L'œil d'aigle, le pied de mule.
L'oreille de la souris.
Le nez fin du renard gris.
Pour bien flairer dans l'espace
L'estoc de l'archer vengeur.
Et le sac d'argent qui passe
Sur le dos du voyageur.
Qu'il la prenne ou la mendie.
Que d'une bourse arrondie
Chaque soir il soit chargé,
Et d'un chrétien égorgé;
'■' Don de M. Blahot.
LES JOYEUX FILS DE NATURE ET D'AMOUR. 41
Mais il peut, je le répète.
Mendier, l'œil caressant.
En braqiunt son escopette
Sur l'aumône du passant.
Un archer, c'est dans un bouge
Un justaucorps jaune et rouge.
Deux bottines de chamois,
Jurant tous les Saints du mois,
Nargtiant curés. Pape et bulle.
Et te raillant dans sa peau,
Qu'avril mouille ou que juin brûle
La plume de son chapeau.
La prison, c'est une ferme
Dont tout bandit à son terme
Doit, sous clameur de haro.
Devenir le hobereau.
Apprends à voir d'un œil ferme
La porte au triple barreau.
Porte que le geôlier ferme
Et que rouvre le bourreau.
Les juges, depuis Pilate,
Sont des robes d'écarlate.
De blancs rabats à longs plis.
Siégeant sur les fleurs de lys;
Les gens du Roi sont les marbres
Dont nos tombeaux sont construits;
Et les gibets sont des arbres
Dont les larrons sont les fruits.
Un pendu de bonne mine
Aime fort qu'on l'examine;
Car, tout mort qu'est un bandit,
Sa moustache encor grandit;
42 OCÉAN.
Un pendu, vois-tu, mon frère,
C'est un béat fainéant.
Croisant ses bras par derrière ,
Qui dort debout et béant.
Fils, tels sont nos avantages.
Maintenant, dans les passages,
Prends ton lot sans te fâcher.
Et garde-toi de tricher;
Fils, il faut être honnête homme.
Nous le sommes tous. Malheur
Si dans nos rangs qu'on renomme.
Il se trouvait un voleur.
ij mai 1828.
XI
Promeneurs qui hantez la terrasse sablée,
O badauds qui tracez dans la poudreuse allée.
Avec vos longs bâtons, à l'ombre des vieux ifs.
L'hiéroglyphe obscur de vos rêves oisifs.
C'est pour vous ici-bas que tout héros travaille.
Tel grand homme a gagné bataille sur bataille
Suivi de trois cent mille illustres chenapans;
L'empereur a donné l'avant-garde à Compans,
Le centre à Ney, la gauche à Rapp, à Soult la droite 5
Il a caché Montbrun dans une gorge étroite;
Il a, dans la fumée et l'afïreux bruit que font
Six cents canons tonnant dans le ravin profond.
Sur les ponts de bateaux dont le bois tremble et crie.
Lancé le roi de Naple et la cavalerie ;
Le sort fait triompher Wellington et Bliicher
Et dans les mauvais jours le sort fait débarquer
Joachim au Pizzo, Napoléon à Cannes
Pour mettre en mouvement la pointe de vos cannes!
44
OCÉAN.
XII
Que votre gloire est courte, ô grands hommes du glaive!
Guerriers! comme un trophée est vite un ossement!
Comme vos panthéons s'en vont rapidement!
Vos temples sont du vent; vos dômes confus roulent.
Vos arcs gisent dans l'herbe, et pendant qu'ils s'écroulent.
On entend le rouet du fil mystérieux.
Allez, passez, tombez, rois, conquérants, faux dieux!
La mort a pour fuseaux vos colonnes trajanes.
XIII
O royauté pliaxit à la fin sous le faix!
Epanouissement lugubre des forfaits !
Expiation formidable !
Tristan répercuté par Marat! châtiment
Qui monte l'escalier des siècles lentement!
Noir paiement des dettes sans nombre!
Ah! les pleurs! le soupir qui dans la geôle éclôt,
La cruche d'eau mêlant son sanglot au sanglot
De la bouche qui boit dans l'ombre.
Oui, toute la clameur de vingt règnes de deuil,
La prison ne cédant son captif qu'au cercueil.
Dernier geôUer des monarchies,
La sombre voûte basse au fond des vieux manoirs.
Habituée à voir entrer des cheveux noirs
Et sortir des têtes blanchies.
Le grincement de dents sous le masque de fer,
L'affreux cachot profond d'où l'on entend l'enfer.
Les carcans, les chaînes, les grilles,
Les cris que sous l'amas des tours nous distinguons.
Le roulement horrible et monstrueux des gonds
Des cent portes des cent bastilles.
46 OCÉAN.
Le tumulte, pendant douze cents ans d'écrous,
De tous les cadenas et de tous les verrous
De toute la prison française.
Tout cet effrayant râle et tout ce désespoir
Sont dans le bruit que fit la clef du Temple un soir
En se fermant sur Louis seize.
I
XIV
LA FOULE.
C'est une obscurité, c'est une immensité.
Un grand flot d'où s'élève une rumeur de gloire.
C'est une mer sans fond, sans bord; mais, dans l'histoire
Que la foudre iHumine à ses fauves éclats.
Aussi loin que les yeux peuvent s'étendre, hélas!
Partout le penseur voit, dans la brume profonde.
Surgir des archipels d'échafauds sur cette onde.
48 OCÉAN.
XV
Dans cette rêverie où j'oubliais de vivre,
Des visions passaient devant mes yeux ravis,
Sidon, Jérusalem, Babylone; et je vis
Apparaître à travers une brume infinie
Rome, et mon cœur battit.
Rome au double génie.
Géant aux yeux crevés qui porte deux flambeaux.
Mêlant dans ses grandeurs, ses lois et ses tombeaux.
Le dur granit de Sparte au marbre blanc d'Athènes,
Ville des orateurs, ville des capitaines,
Tantôt dans la clarté, tantôt dans l'âpre nuit.
Elle marche; et l'histoire aux yeux sereins la suit
Tenant dans chaque main une tête coupée,
La vôtre, Cicéron, et la tienne, ô Pompée!
XVI
HISTOIRE.
... Et fais attention. On rit. '
La terre saigne et pleure au-dessous de l'orgie;
Sans cesse par l'opprobre et le deuil élargie.
Toute la servitude est un vaste sanglot
Où vibre une marotte et d'où sort un grelot.
Car le chat suit le tigre et le bouffon le maître.
C'est l'espèce d'esprit de cette espèce d'être;
Le roi, cet échafaud vivant, veut pour pilier
Le fou, nain grimaçant et monstre familier;
Borgia veut Pasquin; l'un ne va pas sans l'autre;
Un tyran a le fou comme un Christ a l'apôtre ;
Ces despotes hideux en cela sont profonds
Qu'à côté des bourreaux il leur faut les bouffons.
Rire et tuer. Toujours, en calculant la somme
De honte et de douleur que peut supporter l'homme.
L'histoire redoutable et sereine appela
François, plus Triboulet; Borso, plus Gonnella.
INmiNf.»!! HAtlol
50
OCEAN.
XVII
Vitellius était hideux. César immonde.
Son apparition sur le trône du monde
Avait on ne sait quoi d'horrible et d'aveuglant;
Sa bouche souriait avec un coin sanglant;
Le regard lui sortait des yeux comme d'un crible;
Tout ce qu'on lui disait le rendait plus terrible ;
On sentait qu'à travers des échos grossissants
La voix perdait sa note et les phrases leur sens
Dans la difformité d'une oreille sinistre;
Son front d'une âme noire était le noir registre.
fr
XVIII
FRAGMENT D'UNE ODE A MOREAU.
Je dirai dans mes chants funèbres :
«Honneur au brave enseveli!
Le Styx est pour lui sans ténèbres.
Pour lui la tombe est sans oubli.
Demi-dieu libre de la vie.
En vain vers toi l'impure Envie
Lève ses cent bras d'Egéon,
Foule aux pieds la Haine abattue.
Tu dois au Temple ta statue.
Et ton cercueil au Panthéon. »
52 OCEAN.
XIX
AUX FILS DES CROISES.
Ainsi, dans cette grande armure,
Maroufles, vous vous abritez!
Et son formidable murmure
Ne vous a pas épouvantés!
Ô nain Triboulet, tu leur manques!
Ces gueux sont les maîtres céans !
Bien. Ebattez-vous, saltimbanques.
Dans l'ombre que font les géants.
Vous vous dites fils de ces hommes
Par la femme forte conçus.
Dignes à la fois des deux Romes,
Faits pour César ou pour Jésus!
Ces hommes disaient : Que Dieu m'aide!
Ils prenaient dague, estoc, poignard.
Ils combattaient, c'était Tancrède.
Ils parlaient, c'était Saint-Bernard.
AUX FILS DES CROISES.
53
Passant les mers, les monts, les plaines
Comme un essaim prodigieux,
Ils allaient, gens et capitaines,
L'épée au poing, l'esprit aux cieux!
Qui les poussait vers la Judée?
C'était ce rêve étrange et beau.
Briser les chaînes d'une idée
Enfermée au fond d'un tombeau.
54 OCEAN.
XX
Pour qui donc me prend-on qu'on parle de la sorte?
Je suis l'homme de fer. O vieux hurleurs crasseux.
Moines, tas de niais et tas de paresseux,
Faites de l'huile sainte avec l'huile d'olive.
Vendez des oremus, mettez de la salive
A vos doigts pour tourner les pages du missel,
Tondez vos crins, mangez de la bouillie au sel,
Brûlez d'un air béat vos baguettes de cire.
Mais sachez que je suis le baron votre sire !
Ne venez pas croiser la route où nous marchons.
Prosternez-vous devant le casque, capuchons!
Voici l'aigle : hiboux, prenez votre volée.
L'épée est mon missel, mon froc, c'est la mêlée.
Je suis l'homme qui vient portant au poing l'effroi.
Les chevaux effarés soufflent autour de moi.
Allez, psalmodiez, braillez comme des ânes.
Midi met une flamme au bout des pertuisanes ;
Je n'ai jamais porté, moi, que ce cierge-là!
XXI
Vous ne savez donc pas qui je suis, imbéciles!
Allez-vous-en parler latin dans les conciles.
Chantez vêpres, chantez la messe, et cœtera.
Fabriquez un bon Dieu du bois qu'il vous plaira ,
En chêne, en châtaignier, en sapin, en érable.
Donnez-lui, comme à vous, l'air bête et vénérable,
Fabriquez un enfer plein de turcs africains.
Moines, aux vieilles gens montrez ces mannequins.
Mais ne prétendez pas, baladins pitoyables.
Nous faire peur, à nous soldats, avec les diables
Qui vous sortent fourchus, velus, noirs, encornés.
De l'esprit, et les chants qui vous sortent du nez!
56 OCEAN.
XXII
. . . Qu'il s'appelle Homère seulement,
Un mendiant vaudra César, plus Alexandre.
Que le grand homme naisse au faîte ou dans la cendre ,
Ait des souliers troués comme l'auteur du Cid,
Soit pair comme Byron ou roi comme David,
Sa gloire n'en est pas augmentée ou ternie;
Rien n'est haut, rien n'est bas pour l'homme de génie;
Burns était chevrier; Shakspeare à quatorze ans
Gardait au coin des murs les chevaux des passants;
Molière était l'enfant d'une arrière-boutique;
Spinosa polissait des lentilles d'optique;
Aristote vendait de l'onguent au citron;
D'on ne sait quel maroufle, officier de Néron,
Épictète brossait l'auguste laticlave;
Jean-Jacque était laquais, Ésope était esclave.
1
XXIII
Oh! dans les temps anciens, mère des Nations,
Vieille Asie obscure et voilée.
Les peuples, flots chargés de généreux limons.
Coulaient incessamment des flancs de tes vieux monts.
Comme l'eau d'une urne fêlée.
jS OCÉAN.
XXIV
Les prêtres du soleil, les vierges de l'aurore,
Mêlaient le double chœur de leur groupe sonore.
Jadis, devant le sphinx aux sourires amers.
Tantôt aux bords du Nil, tantôt aux bords des mers.
Sans ôter un seul monstre aux flots que les vents chassent,
Et sans que leur musique et leur danse empêchassent
Le fleuve sacré d'être insulté tous les soirs
Par quelque vil passage écrasant ses joncs noirs.
Et de subir, après les chants et les idylles.
Le glissement du ventre affreux des crocodiles.
ï
XXV
A qui donc parle la tempête ?
La tempête parle à la mer.
A qui donc parle le prophète ?
Le prophète parle à l'éclair.
Ils sont jaloux tous deux. C'est que l'eau, sombre fête,
Fait plus de bruit que l'air noircissant le ciel bleu.
C'est que l'éclair supplée au regard du prophète
Et comme lui ressemble à la lueur de Dieu.
L'un dit : je te vaux, mer méchante!
L'autre dit : passe ton chemin.
Eclair; je suffis, moi qui chante,
A la terreur du genre humain.
12 juin 1859.
6o OCEAN.
XXVI
Janvier doit grelotter près du vieillard qui tremble;
Mai doit s'épanouir près de l'enfant qui rit;
Autour de nous, selon l'état de notre esprit,
Le monde doit avoir la figure de l'âme;
Le ciel doit ressembler au cœur; l'homme est un drame
Dont les choses, muets témoins, sont les décors;
Il est entre eux et lui d'insondables accords;
Le râle d'Ugolin veut l'ombre et l'oubliette; .
Il faut à Lear l'orage; il faut pour Juliette
Et Roméo, tout bas soupirant : Addio!
Un balcon de Vignole ou de Palladio.
L'unité c'çst U loi; tout vit par l'harmonie.
XXVII
Phidias, Jean Goujon, Michel- Ange, Coustou,
Maîtres du marbre blanc, créaient presque des âmes;'
Rêveurs, ils contemplaient toujours toutes ces femmes
Qui portent sur leur front la beauté, pur rayon.
Et que le flot vivant de la création ,
Plein du souffle de Dieu, devant nos yeux amène.
Exemplaires divins de la statue humaine.
62 OCEAN.
XXVIII
LES ECREAUX. — ECUEIL.
Soudain — qu'est-ce que c'est? Le temps change? Frisson.
Quelque chose d'obscur grandit sur l'horizon.
Les immenses flots noirs font une rumeur d'âmes.
Le vent saute, l'écume éclate au bout des lames.
Et, brusquement, voilà la mer comme un chaos.
Est-ce que quelqu'un sait le pourquoi des fléaux?
À de certains instants dont le mystère échappe
Même à ceux que la peine inexorable frappe.
Tout à coup, de la part de l'Inconnu profond,
La tempête vient voir ce que les hommes font.
Et s'élance, et sitôt que dans le double abîme.
Sur la mer monstrueuse et dans le ciel sublime.
Laissant choir de ses plis le tonnerre vivant.
Ruisselante d'éclairs, toute pleine de vent.
Long suaire de flamme et d'eau, s'est déployée
La robe de cette âpre et sinistre envoyée.
C'est fini; tous les fronts se courbent sous l'horreur;
L'épi frémit, le flot hurle; le laboureur
Tremble pour sa moisson, le marin pour sa vie;
L'air fuit, de l'ouragan la rafale est suivie;
Et l'ombre croît avec un bruit prodigieux.
Mettez- vous à genoux, priez, fermez les yeux,
Dieu passe .
XXIX
CHANSON DE MARIN.
La mer et la nuit, vieilles gaupes.
S'entendaient pour nous empoigner;
Les hommes ne sont que des taupes,
Et nous allâmes nous cogner
Contre un plafond de promontoire
Qui sous le flot s'est retiré
Et ne montre hors de l'eau noire
Qu'une calotte de curé.
64 OCÉAN.
XXX
La justice, l'amour, la force, la beauté
Dans l'immobile azur des voûtes éthérées.
Sont autant de lyres sacrées ,
Qui chantent l'Eternel pendant l'éternité.
XXXI
Aux champs, vois-tu, tout est content, tout est joyeux
D'un contentement grave et d'une joie austère.
Les hommes forts et purs qui tirent de la terre
Les fruits, les blés, le pain, la force, la santé,
Travaillent dans le calme et la sérénité
Parmi les vives eaux et les vastes feuillages.
Une vie occupée anime les villages.
On sème, on sarcle, on fauche, on rentre les troupeaux;
C'est l'heure du labeur; c'est l'heure du repos!
Le temps sur le cadran consulté des familles
Ouvre et ferme en tournant le compas des aiguilles ;
Pas un moment perdu, pas un instant d'ennui.
Ce qu'on faisait hier on l'achève aujourd'hui.
Le coq chante, on lui dit : c'est bien! et l'on se lève.
Tout est bon, tout est doux; le soleil luit, la sève
Monte, les champs de fleurs et de fruits sont couverts.
Et le ciel bleu sourit aux paysages verts.
66 OCEAN.
XXXII
Ce vieux chêne est si grand
Qu'à l'horizon nocturne il semble un monticule.
Souvent je suis venu le voir au crépuscule
Quand Vénus à travers ses branchages brillait.
La verdure profonde et large de juillet
Pend à cet arbre immense en haillons magnifiques.
Autour de lui, forêts, vallons, champs pacifiques.
Palpitent; on entend des murmures confus.
Et des fourmillements de feuillages touffus;
On croit tout bas dans l'ombre ouïr souffler des lèvres.
Il n'est point de berger, poussant moutons ou chèvres.
Qui ne presse le pas en passant là les soirs ;
Car un esprit caché vit dans les rameaux noirs.
Dans la mousse et le jonc, dans l'herbe et la broussaille ,
Et la sombre nature au fond des bois tressaille.
f
( i XXXIII
'i'
Au fond du crépuscule,
Dans son manteau de lierre un orme gesticule.
Seul, sinistre, au miroir du lac se regardant.
Comme un acteur qui dit son rôle en attendant.
Et qui, dès que "Vcsper aura levé la toile ,
Va donner la réplique au nuage, à l'étoile,
A l'ombre, à l'épcrvicr qui passe, au vent qui fuit.
Dans cette tragédie énorme de la nuit.
68 OCÉAN.
XXXIV
Or voici poindre avril. Les bons petits oiseaux
Font un charivari tout joyeux dans mon arbre;
La montagne a moins froid à ses vieux pieds de marbre;
La nature, par moi prise en flagrant délit,
S'éveille, baille, met le nez hors de son lit,
Suit des yeux la nuée aux folles aventures.
Et, tout en s'étirant, rit sous ses couvertures.
XXXV
Pleine lune; ouragan. La mer est en démence;
Le vaste aquilon souffle à travers l'ombre immense,
Et de tous les côtés du ciel, aux quatre vents.
De grands nuages blancs et noirs, chaos vivants.
Cimes de neige, blocs de clarté, larges cribles.
Roulent avec un tas de mouvements terribles.
Et font sur l'horizon et dans le firmament
Une course qui semble un long écroulement.
On croit voir s'envoler des chaînes de montagnes.
70 OCEAN.
XXXVI
On voyait aux clartés du soir mystérieux
Des spectres de rochers, d'efFrayants groupes d'îles
Allongeant leurs cous noirs comme des crocodiles
Qui viennent boire à l'heure où l'horizon brunit;
Les récifs, les brisants, ces monstres de granit
Qui guettent dans la mer sans changer d'attitude.
Sur la terre, immobile et calme solitude,
La bête fauve court, sur la mer elle attend.
Le flot, complice, quête et cherche, et, haletant,
Jette aux rochers leur proie ou palpitante ou morte;
La vague est leur servante, et l'écueil dit : apporte.
Et nous songions devant ces mornes visions.
XXXVII
Derrière l'horizon les rocs montraient leurs têtes,
Et j'entendais le bruit monstrueux des tempêtes,
Et dans le fond des deux où ces clairons sonnaient
Sur le grand chariot océan que tramaient
Des millions de flots, les cavales de l'ombre,
Je voyais se dresser l'ouragan, cocher sombre.
72 OCÉAN.
XXXVIII
CREPUSCULE.
Alors souffle le vent, le vent hideux du soir.
Chaque brin d'herbe siffle et semble une vipère;
La nuit pâle, éveillant les loups dans leur repaire.
Vient et mêle aux buissons les sentiers tortueux;
On entrevoit, au seuil des antres monstrueux.
Des sphinx aux yeux de femme accroupis sur leurs pattes;
C'est l'heure des Circés, des larves, des Hécates;
On croit voir briller l'œil des magiques griffons ;
Et le noir voyageur, dans les ravins profonds.
Se hâte, sans oser regarder en arrière;
L'affreux hallier frissonne autour de la clairière.
L'eau sinistre soupire, et l'arbre aux sombres nœuds
Se tord farouche au fond des bois vertigineux.
I
XXXIX
Les formes, les aspects sont des spectres qui flottent
Sur l'unité; ceux-ci chantent, ceux-là sanglotent;
Mais les besoins, les jougs, les sentiments sont uns;
Les miasmes hier ont été les parfums;
La fauvette est féroce et la tigresse est tendre;
La nature est un gouffre, un centre où tout doit tendre.
Dans la création nul être n'est exempt
De la dette d'amour, de la dette du sang;
Et dans toutes les lois chacun à son tour entre;
L'antre a des jeux de nid, le nid a des cris d'antre.
74
OCEAN.
XL
LA NUIT.
Comme on voit trembler dans une onde
Des reflets lointains et vermeils.
Laisse dans ton âme profonde
Trembler la lueur des soleils.
O bel ange aux ailes froissées,
Monte, à cette heure où nous dormons,
Sur le haut des grandes pensées
Ou sur le sommet des grands monts.
Et là, sur la plus haute cime.
Ouvre ton cœur religieux
A l'amour profond et sublime,
Au ciel vaste et mystérieux!
XLI
Tu me vois bon, charmant et doux, ô ma beauté;
I Mes défauts ne sont pas tournés de ton côté;
I C'est tout simple. L'amour, étant de la lumière,
I Change en temple la grotte, en palais la chaumière,
La ronce en laurier-rose et l'homme en demi-dieu.
?: Tel que je suis, rêvant beaucoup et valant peu,
i Je ne te déplais pas assez pour que ta bouche
i Me refuse un baiser, ô ma belle farouche,
^^ Et cela me suffit sous le ciel étoile.
Comme Pétrarque Laure et comme Horace Églé,
Je t'aime. Sans l'amour l'homme n'existe guère.
Ah! j'oublie à tes pieds la patrie et la guerre
Et je ne suis plus rien qu'un songeur éperdu.
76 OCÉAN.
XLII
A MA JULIETTE.
Les veilles, la pensée et le chagrin rongeur
Sur le front du poëte ont laissé leur empreinte.
Viens près de lui, bel ange au cœur triste, et sans crainte
Penche-toi sur le noir songeur.
Mire-toi dans son âme où, depuis que tu souffres.
Goutte à goutte ont coulé tous les pleurs de tes yeux.
Tu t'y retrouveras! L'eau qui tombe des cieux
Fait des miroirs au fond des gouffres (').
?2 août i8jo.
'*' CoUeBioH de M. houii Barthou.
XLIII
Oh! comme j'arpentais, sitôt les nuits tombées,
La distance et l'espace, et quelles enjambées!
Car l'amour vole encor plus vite que l'effroi.
On eût, sans m'attraper, lâché derrière moi
Tout l'essaim essoufflé des vitesses connues.
Tonnerres galopant sur le plafond des nues,
Trombes prenant le mors aux dents, eau du Furens,
Badauds courant pour voir sacrer un roi dans Reims,
Caprice de la femme, éclair fuyant du prisme,
Etaient podagrerie et goutte et rhumatisme
Auprès de ma prestesse en ces minutes-là.
78 OCÉAN.
XLIV
Lève-toi, douce opprimée!
Souris, 6 ma bien-aimée.
Au jour que nous revoyons.
La joie après les alarmes!
Après les yeux pleins de larmes.
Les regards pleins de rayons!
Sois heureuse, ô ma lumière.
Par la vertu calme et fière,
Par l'amour pur et vainqueur !
Dieu, qui t'a faite ange et femme,
A mis le ciel dans ton âme,
Le paradis dans ton cœur!
i" janvier.
XLV
Si tu veux que je te dise
Ce que je t'ai déjà dit.
Je conterai ma surprise
D'être un enfant qui grandit.
Et, devant ce qui se pose
Et s'en va, blesse et guérit,
Ala stupeur d'être une chose.
Ma terreur d'être un esprit.
Çuel gouffre ! la vie obscure !
Epeler oui, dire non.
Accepter comme Épicure,
Renoncer comme Zenon!
Oter à Vénus sa conque
Et son chignon à Betsy;
Etre l'écolier quelconque
D'un maître quelconque aussi.
Comme un voleur se dérobe ,
Fouiller tout et creuser tout,
Pétrone jusqu'à Macrobc,
Euclide jusqu'à Bezout;
8o OCEAN.
Dire : je suis, donc nous sommes!
Nier Adam pour Japhet;
De ce qu'ont écrit les hommes
Conclure ce qu'ils ont fait;
Renouveler ses études
A chaque pas en avant;
Se remplir d'inquiétudes,
De batailles et de vent.
Et de Bible et d'Odyssée,
Et de grec et de latin.
Et n'avoir dans sa pensée
Que l'étoile du matin.
J'aurai l'air d'être imbécile,
D'être un tremblant innocent.
D'être, sans trouver d'asile.
Sans cesser d'être un absent.
Plus qu'un ange et moins qu'un homme,
De subir ce bonheur fou
De marcher sans savoir comme
Et d'aller sans savoir où.
A
Etre sauvage, être tendre,
Songer mal et rêver bien,
O femmes, et tout apprendre
De vous, qui ne savez rien!
Reculer devant l'abîme,
Se revoir dans deux beaux yeux.
Sentir l'approche d'un crime,
Sentir la douceur des cieux;
SI TU VEUX ^E JE TE DISE.
8l
Être la flèche et la cible.
Et tomber inanimé
Dans cette chose terrible.
Un baiser au mois de mai!
Etre bon, pur, vénérable.
Noble toujours, grand parfois,
Et devenir misérable
Plus que la feuille des bois;
Je dirai le fond de l'âme
Et le 2 de l'A B C.
Quand j'aurai fini. Madame,
Je n'aurai pas commencé.
31 août.
1M«BIM«MB
8i OCEAN.
XLVI
Ce qu'ils nomment, ma bien-aimée.
Le ciel, dans leur langage amer.
C'est on ne sait quelle fumée,
Où Dieu manque, où tremble un éclair.
Cette fumée est tout; la rive
Et le gouffre; c'est Jéhova;
C'est le premier homme, il arrive.
Et c'est le dernier, il s'en va.
C'est une onde, et c'est une écume;
C'est le pays des harpes d'or
Où les pythonisses de Cume
Parlent aux sibylles d'Endorj
C'est un lieu choisi; c'est l'entrée
Des bénis et non des maudits;
C'est une cime, l'empyrée.
C'est un jardin, le paradis.
Tout cela, c'est un tas de songes;
Cela sert comme cela nuit;
La vérité dans les mensonges.
De la clarté dans de la nuit.
XLVII
L'amour complète l'âme, et quand son destin change.
Sait toujours lui donner le bonheur qu'il lui faut.
De la terre et du ciel l'amour est le mélange.
Aimons ! pour être heureux ici-bas comme l'ange !
Aimons! pour être heureux comme l'homme là-haut!
6.
84 OCÉAN.
XLVIII
Bonne jeunesse! o jours charmants! je vous aimais
D'une façon stupide et divine, madame.
Je sentais voleter les ailes de mon âme
Dans les accroche-cœur épars sur votre cou.
Comme vous étiez belle et comme j'étais fou!
Vous parliez; j'étais là, je ne savais que dire;
Une douce lueur sortait de votre rire;
Si j'avais eu Paris, j'aurais donné Paris
Et Londre, et La Fayette avec ses cheveux gris.
Et Jupin et sa foudre, et Minerve et sa pique.
Napoléon le Grand debout d'un air épique,
Pacca pondant un pape et Pitt bâclant un bill.
Pour te prendre un baiser à travers ton babil !
XLIX
A UN JEUNE HOMME.
Doux enfant, garde-toi des belles.
Elles s'en vont dès qu'on les suit.
A ton âge on est pris par elles;
A mon âge on rêve, et l'on fuit.
Tu vois leurs yeux, je vois leurs ailes.
24 g""' 1848.
86 OCEAN.
Ô voyages! départs quand on avait vingt ans.
Clefs des champs, sacs de nuit faits à la hâte, ô temps
Où l'on voyageait deux, l'amant et la maîtresse.
Sous jetés en passant au pauvre homme en détresse.
Villages, verts buissons pillés des moineaux francs,
Hori2ons, appentis des maréchaux ferrants
Ayant à leur seuil noir le travail en charpente.
Vieux ponts de pierre où vient tourner la route en pente.
Rires en arrachant des branches les fruits mûrs.
Soirs tombants, flamboiements des forges sur les murs!
LI
CHANSON.
Avant que tu me l'apprisses
Je savais ton cœur changé;
L'amour, dieu des noirs caprices.
Rit, et nous donne congé.
Oui, tu souriais, ô femme.
Moi, j'adorais ta beauté.
Mais je sentais que ton âme
Songeait d'un autre côté.
Tu me quittes; j'ai moi-même
Quitté Lise l'an dernier;
Lise est mon esclave, et m'aime.
Moi qui suis ton prisonnier.
Je t'aime, Anna, fille exquise
Qui ris du qu'en dira-t-on.
Et qui resterais marquise
Même en devenant Goton.
Je ne veux plus de Lisette;
Anna ne veut plus de moi;
88 OCÉAN.
C'est ainsi que l'âme est faite;
Forêts, savez- vous pourquoi?
Sait-on pourquoi, brune ou blonde,
La femme change souvent?
Non, dit la forêt profonde.
Fais ta question au vent.
18 avril.
LU
AUTRE CHANSON.
Je n'entends plus sonner l'heure;
Je n'écoute plus les voix;
Ne croyez pas que je pleure
Sans raison au fond des bois;
Mon cœur saigne, et ma pensée
Est triste, hélas! pour toujours.
Parce qu'Anna s'est laissée
Aller à d'autres amours.
En vain la prairie est verte,
L'aurore est joyeuse en vain.
Hélas, c'est en pure perte
Que le printemps est divin;
Le rossignol perd sa peine;
Et cela ne m'a rien fait
De voir près de la fontaine
Lise hier qui se coiffait;
Je l'eus jadis pour amante;
Je m'en suis peu souvenu;
Elle était pourtant charmante
Avec son sein demi-nu.
19 avril.
90
OCEAN.
LIIIW
Supposez, dans un ciel lugubre et sans limites.
Dans le lieu le plus noir le plus vieux des ermites;
Il est tout décrépit, mais que dans ce désert
Une Eve blanche et nue arrive avec sa pomme,
Et l'on verra frémir cette masure d'homme.
Et dans cette ruine où l'aube vient briller,
Un reste de nature éperdu s'éveiller,
Si cette Eve était toi, belle unique et parfaite.
''> Album, 1864.
LIV
Dans des trous de grenier, parmi des araignées.
L'été, par des chaleurs que note Réaumur,
Qui ne s'est installé dans quelque angle de mur
Pour regarder sortir du lit des cuisinières?
Femmes, nous vous guettons de toutes les manières,
Nous vous espionnons et nous vous contemplons.
Qui donc n'endurerait le supplice des plombs,
Pour voir Suzon, Suzon au bain vaut Artémisc,
Entrer dans sa baignoire ou changer de chemise?
J'ai fait, vers dix-sept ans, ce rêve gracieux
Que je voyais Hébé, la grisette des cieux.
Mettre sa jarretière et dégrafer sa guimpe
Dans les mansardes d'ombre et d'azur de l'Olympe.
92 OCÉAN.
LVC)
Je voulus embrasser Olympe, l'autre jour,
EUe se mit à rire, et cette grande Olympe
M'ofiFrit un tabouret et me dit : petit, grimpe!
Et mon grand frère aîné, qui fait des vers latins.
Me dit (*)... en pouffant de rire, ce crétin!
Ote donc ton bandeau, Cupidon en échasses!
J'enrage! Beau mérite, ils ont fini leurs classes.
Ils vont sur leurs vingt ans, ils ont leur exeat,
Pardienne! ils vont passer leur baccalauréat!
Dame, ils se font la barbe avec des ciseaux. Lise,
Berthe, Georgette, Anna, les lorgnent à l'église.
Ils se moquent de moi! Oh! je suis envieux!
Petit! Parce qu'ils ont le bonheur d'être vieux
Toutes ces guenons-là leur disent : Je vous aime.
Mais patience : un jour on le sera soi-même.
Vieux! On ira le soir en loge à l'Opéra,
On aura son lorgnon dans l'œil, et l'on fera
Crever d'amour Olympe et Paul de jalousie.
'■' CoUtdion d( M. Louis Guimhaud. — <'' Mot illisible.
LVI
Je me souviens d'avoir connu dans ma jeunesse
Un poëte appelé Celsus. Cet animal
Se tenait de travers et s'habillait fort mal ;
Son pantalon collait sans bretelle à ses hanches $
Il avait le front haut, l'œil profond, les dents blanches,
La main petite, un air d'audace et de raison.
Et les femmes disaient : C'est un joli garçon.
Quel dommage qu'il ait un foulard pour cravate !
Arthénice en pantoufle ou Goton en savate.
Les belles accordant ou vendant leur faveur.
Ne faisaient point tourner la tête à ce rêveur.
Occupé qu'il était aux clins d'yeux des étoiles.
(Cela changea plus tard; mais respectons les voiles
Dont le chapitre deux du roman est couvert. )
94 OCÉAN.
LVII
Je vous quitte, ô villes malsaines!
Les halliers sont des lieux bénis
Où les femmes nous font des scènes.
Où les passereaux font des nids.
C'est à peu près la même chose j
On se fâche pour s'apaiser;
Le bec pique, mais il est rose.
La querelle est sœur du baiser.
On s'injurie à perdre haleine,
Puis on passe aux roucoulements;
L'amour est une forêt pleine
De la bataille des amants.
On piaille, on crie, on se bécote.
La tourterelle dit : voyou 1
Le moineau réplique : cocotte!
Puis on murmure : 1 loveyou!
Gloire aux bois que les dieux habitent!
Où l'on fait l'amour au hasard.
Où les petits oiseaux débitent
Tout leur catéchisme poissard!
i; mai.
LVIII(>)
Soyez donc demi-dieu, mage, barde, héros.
Génie, amphictyon, pasteur d'hommes, grande âme.
Grand cœur, pour défaillir dès que passe une femme.
Et pour être aussitôt vaincu que regardé!
O triste esprit humain par le corps possédé!
O délire des sens! ivresse! extase! fange!
Noircissement du cygne! abaissement de l'ange!
La chair, voilà l'écueil! le terme où s'amoindrit
Et s'abat, frémissant, le plus superbe esprit!
La sombre volupté tient la coupe secrète.
Elle crie au songeur qui plane et qu'elle arrête :
Laisse ton rêve là! tu n'iras pas plus loin!
Des hontes des plus grands elle est Tardent témoin.
Elle est la rive obscure où la sagesse expire.
Pas un docteur qui n'ait subi son mol empire;
Pas un fort qui ne tombe ou qui ne soit tombé.
Elle fait échouer David à Bethsabé,
Et Socrate devant Aspasie, et limite
Salomon au lit tiède où dort la Sunamite.
Chair! Venus! Astartc! combien dans les orgies
N'a-t-cUe pas éteint d'efforts et d'énergies!
Sans elle, quels élans splendides auraient eus
Les talents, les labeurs, les forces, les vertus!
'*' Dieu, Maitmcrit.
96 OCEAN.
LIX
NUDA.
Elle me dit : Veux-tu que je reste en chemise?
Et je lui dis : Jamais la femme n'est mieux mise
Que toute nue. O jours du printemps passager!
On commence par rire, on finit par songer.
Joie ! Astarté sans masque ! Extase ! Isis sans voile !
Avez-vous vu parfois se lever une étoile?
Ce fut superbe. — Eh bien, dit-elle, me voici.
Et devant Adonis Vénus était ainsi}
Et c'est ainsi qu'Aglaure apparut comme un rêve
A Socrate, et qu'Adam a pu contempler Eve.
Et je m'agenouillai devant elle, ébloui.
Tout sur terre est refus; la nudité, c'est Oui,
C'est la voluptueuse et sombre hardiesse
De la femme osant être effrontément déesse ;
C'est un tel idéal mêlé d'un tel réel
Que l'âme voit l'Éden et le préfère au ciel !
Car, dit l'âme, ce sein, ce bras rond, ce pied leste.
Ce cou blanc, ce flanc pur, ce n'est donc pas céleste?
C'est de la cendre. Eh bien, j'aime la cendre, moi!
Et je ne restai pas à genoux. Lutte, effroi.
Pleurs, sourires, extase, et qu'avez-vous à dire?
Est-ce qu'au fond de l'ombre une invisible lyre
NUDA.
Ne chante pas le chant que nul n'écoute en vain?
Etes-vous donc exempts du passage divin
Des nuages en fuite au-dessus de vos têtes? ^
Comment donc ferait-on pour s'excepter des fêtes
Que l'été donne à tous les êtres à la fois ?
Est-ce qu'on n'entend pas des flûtes dans les bois?
Tous les souffles du vent sont des rêves ; l'aurore
Là-haut sur la colUne est une voix sonore ;
Les nids sont doux, il est des fleurs dans les vallons,
L'eau coule, et savons-nous jamais où nous allons?
30 mai 1874.
97
98 OCÉAN.
LX
Elle passa devant la boutique du juif.
Les bijoux y brillaient à la lueur d'un suif;
Les coins obscurs avaient des flamboiements de mitres.
Blanche, elle regardait comme une mouche aux vitres;
Et rubis insolents, grenats, saphirs moqueurs.
Taillés en forme d'astre ou de Ijs ou de cœurs,
Chrysoprase ironique, émeraude narquoise,
Cymophane, topaze, améthyste, turquoise,
Aigue-marine, onyx, pyrite, diamant.
Raillaient, en chuchotant entre eux confusément.
Avec leurs dents de perle et leur rire d'étoile.
Son jupon de futaine et sa coiffe de toile.
LXI
La br^wche de houx.
Jeanne disait : toujours je te serai fidèle.
Et je t'adorerai toute une éternité.
Un moineau franc.
Éternité!
La branche de houx.
Et Jean lui répondait : tu seras toujours belle;
Dieu dans le marbre blanc a sculpté ta beauté.
Une Ephémère.
Eternité!
La branche de houx.
La jeunesse est sans fin! chantons! s'écriait-elle;
Après le doux printemps vient le joyeux été.
Un feu follet.
Eternité!
100 OCEAN.
La branche de houx.
J'ai de l'or, disait Jeanne, et des troupeaux sans nombre.
Le riche est toujours grand, puissant, et respecté.
Une fumée.
Eternité!
La branche de houx.
Elle mourut; sa bouche avait ce souffle sombre
Qui semble un bruit de l'ombre et de l'immensité.
Une Étoile,
Eternité!
24 janvier i8jj.
LXII
Ô temps! si l'on pouvait dans ton urne profonde
Puiser des jours 'nouveaux comme on puise de l'onde.
J'en voudrais bien encor!
Je dirais à la vie : oh! que ta fleur renaisse!
Et je reposerais sur mon front la jeunesse,
Cette couronne d'or!
I02 OCÉAN.
LXIII
[830.
Oh! ces jours ont été splendides où, soudain,
De l'Olympe d'Homère au "Walhalla d'Odin,
On vit les sombres dieux se pencher sur les cimes
Pour voir quel monde allait sortir des noirs abîmes.
La Révolution, soleil dans le brouillard.
Après avoir refait l'homme, refaisait l'art.
LXIVW
Je me souviens du temps de mes illusions.
Je voyais ces hiboux au milieu des rayons.
Que c'est doux d'être jeune et charmant d'être bête !
Sainte-Beuve était beau, Nisard était honnête.
C'était un plaisant tas de drôles contrefaits.
O gratteurs de papier! picoreurs de buffets!
Ils se sont tous vendus, et Piétri sait les sommes.
Ils s'affirmaient géants pour se passer d'être hommes,
De leurs difformités ils faisaient leurs grandeurs.
Il semblait que la gloire eût dit à ces laideurs :
O boiteux, sois Tyrtée! ô bossu, sois Esope!
Le borgne n'était pas borgne; il était cyclope.
Oh! ces orgueils de nains et ces cœurs de laquais!
C'est bien, tombez encore. Ayez, ô misérables,
La bohème de moins et le Sénat de plus.
'"' Carnet, 1856. — CoUeliion de M. Louif Barthoii,
104 OCÉAN.
LXVC)
Et du haut de ma tour, bâtie avec le rêve,
Avec le fait, avec l'idéal, sur la grève
Des sombres siècles fre'missants.
Inquiet des meilleurs presque autant que des pires,
Je regarde les dieux, les cultes, les empires.
Comme on regarde des passants.
Je ne suis pas docile, et dans cette aventure
Immense qu'on appelle Etre, Destin, Nature,
Je résiste et je me défends.
Je blâme l'ouragan qui là-haut vocifère.
Je fais obstacle aux rois, et je ne laisse faire
Que les oiseaux et les enfants.
<•' L'Art d'Être Grand-PÈre, Brouillons.
I
LXVK'J
LES ENFANTS.
Non, non, je ne veux pas leur faire peur. J'écarte
Les grands airs qu'un Lycurgue aurait dans une Sparte ;
Je rejette l'ampoule et les mots de six pieds.
Je renonce aux sermons hagards et copiés
Sur Bossuet mêlant aux phrases indigestes
La colère des yeux et la fureur des gestes.
(')
L'Art d'Être Grand-PÈre , Manuscrit,
io6 OCEAN.
LXVII
À S.-B.
Que dit-on? On m'annonce un libelle posthume
De toi. C'est bien. Ta fange est faite d'amertume;
Rien de toi ne m'étonne, ô fourbe tortueux!
Je n'ai point oublié ton regard monstrueux
Le jour où je te mis hors de chez moi, vil drôle;
Lorsque, sur l'escalier, te poussant par l'épaule.
Je te dis : «N'entrez plus, monsieur, dans ma maison!»
Je vis luire en tes yeux toute ta trahison.
J'aperçus ta fureur dans ta peur, ô coupable!
Et je compris de quoi pouvait être capable
La lâcheté changée en haine, le dégoût
Qu'a d'elle-même une âme où s'amasse un égout.
Et ce que méditait ta laideur dédaignée ;
On devine la toile en voyant l'araignée.
21 octobre.
LXVIII
L'homme esclave! de qui? De l'homme. O cieux profonds!
Cieux purs! vous nous donnez l'âme, et nous l'étoufïbns.
Nous changeons l'onde en marécage.
Toute horreur sort de nous. La douce Liberté
Vient des cieux, bat de l'aile, et vit dans la clarté.
Dieu fait l'oiseau, l'homme la cage.
Io8 OCÉAN.
LXTX
Et puisqu'il faut qu'on meure après avoir vécu,
Et qu'on se couche au lit où nul ne se réveille.
Puisque tout œil arrive à l'ombre, et toute oreille
A la prodigieuse et morne surdité.
Puisqu'on doit faire autour de sa fétidité.
Fût-on Phryné, rôder le chacal et l'hyène.
Puisqu'il faut qu'à la fin un ange triste vienne
Contre la terre horrible écraser le flambeau.
Qu'importe, o noirs vivants, la forme du tombeau?
Qu'importe que ce soit le triangle ou le cube
Qui scelle dans leur nuit Ajax, Priam, Hécube?
Qu'importe que la mort enferme loin du jour
3ésostris dans son puits et Cyrus datis sa tour?
LXX
v
^ La statue est souvent une sombre ironie;
\ La pierre peut railler la foule; un noir génie
I Tord en spectres hagards le marbre et les métaux;
\ Dagon écrasait Tyr; du haut des piédestaux
t Le bronze humiliait Rome molle et féroce
I Sous Commode géant et sous Néron colosse.
iio OCÉAN.
LXXI
Je vous l'ai déjà dit, un soir, sur le chemin.
J'ai vu passer la mort fauchant le genre humain.
Une pierre battait entre ses côtes gauches.
Et j'ai dit : Noir passant, qu'est-ce donc que tu fauches?
Elle m'a répondu : Je fauche le néant.
Et l'âpre abîme obscur, derrière elle béant.
M'a crié : L'âme vit! la cendre seule tombe!
Je suis l'aube, je suis l'azur, je suis la tombe.
LXXII
Les prêtres ont levé les mains vers les étoiles.
Ils ont dit :
Il nous faut des flambeaux sous nos voiles;
Il nous faut des rayons montrant un peu de Dieu;
Pas trop; une lueur, et le dogme au milieu;
A nos temples, afin qu'on y vienne en grand nombre.
Il faut une clarté qui soit aussi de l'ombre;
Soyez donc ces flambeaux dont nous avons besoin;
Notre mystère prend le vôtre pour témoin ;
Car c'est nous le miracle et c'est vous le prodige;
Notre Dieu, tel qu'au fond du temple on le rédige.
Veut n'être regardé qu'avec précaution ;
Complétez sa lueur par votre vision;
Soyez le saint rayon qui sur nos livres tombe ;
L'homme marche en tremblant de la crèche à la tombe;
De l'enfer peu certain le dogme est la vapeur;
Rassurez juste assez pour qu'on ait encor peur;
Étoiles, rangez- vous autour de notre Bible;
Et, d'accord avec nous, d'un feu vague et terrible.
Éclairez la naissance, éclairez le trépas.
Et les astres ont dit : Non. Nous ne mentons pas.
Nous sommes les soleils et nous sommes les vierges.
Entendez-vous avec ces intrigants de cierges.
28 septembre 1876.
112 OCÉAN.
LXXIII
LUEUR DU SOUPIRAIL.
Est-on de son vivant renseigné sur la mort?
Faut-il croire l'espoir ou croire le remord?
Sait-on, tandis qu'on rampe en cette obscure sphère.
Les surprises qu'un jour l'abîme doit nous faire?
Sait-on, lorsqu'un cadavre entre au tombeau dormant.
Quelles ailes ce mort ouvrira brusquement?
Connaît-on ici-bas l'envergure des âmes?
Nous sommes des fœtus nés du ventre des femmes
Et des géants formés de lumière et d'effroi.
Quelle espèce de spectre un homme porte en soi.
Le sait-on? Notre vie est un radeau qui sombre.
Nous avons tous en nous une quantité d'ombre
Qui doit plus tard, à l'heure où plus loin nous fuyons.
Se pénétrer de flamme ou s'emplir de rayons;
En fantômes sereins ou noirs la mort nous change;
Et l'un est un vampire et l'autre est un archange.
LXXIV
Nous nous envolerons vers les deux inconnus.
Et les points lumineux. Mars, Saturne, Vénus,
Seront des globes d'or énormes; à mesure
Que nous avancerons, tout deviendra figure.
Et nous verrons grandir ces atomes vermeils.
Ces lueurs, ces clartés, ces astres, ces soleils.
Mondes dont la splendeur formidable se lève
Devant l'œil du sépulcre et dans la nuit du rêve.
ixniiiMuiiB lATiuxALk.
114
OCEAN.
LXXVW
Sur votre horizon triste où les spectres se dressent,
Deux disques, le soleil et la lune, apparaissent.
Et savez-vous quel son rendrait l'éternité
Si Dieu dans ses deux mains, qui sont ombre et clarté.
Heurtait subitement ces cymbales énormes?
'"' Dieu, Manuscrit.
LXXVIW
LUCRECE.
Spectateur de l'infini hideux.
Il pense, il songe, il cherche; il sonde l'insondable
Avec un penchement de tête formidable;
La nature l'emplit de son vaste frisson;
Son poëme est un morne et livide horizon;
On entend dans son vers les spectres qui s'appellent;
Les écailles de l'onde et de l'ombre se mêlent
Dans son rhythme sinistre où par moments reluit
Ce vague gonflement des hydres de la nuit.
'"' Dieu, Manuscrit.
Il6 OCÉAN.
LXXVII
Dans les pages
Où notre esprit s'épanche, obscur, triste, incomplet,
La nuit mystérieuse et morne a son reflet.
Notre ombre est un miroir; tout astre qui s'allume
Rayonne en noir dans l'encre où trempe notre plume $
Avec ses profondeurs sans fond, le firmament
Accable les penseurs de son écrasement,
Et le songeur de nuit sent peser sur sa table
Cette voûte inouïe, énorme, épouvantable.
LXXVIII
NUIT. DANS UN CIMETIERE.
Je sens la vie antérieure;
Peut-être déjà, souffle et voix,
Ai-je mon sépulcre à cette heure
Dans un des mondes que je vois!
Peut-être, ô mystère suprême!
Un des morts de ces fosses même,
Dont s'est rallumé le flambeau.
Tandis que sur lui mon œil tombe.
Rêve là-haut près de ma tombe
Comme moi près de son tombeau.
Il8 OCÉAN.
LXXIX
Tantôt couvert de nuit, tantôt noyé d'aurore.
Le concile effrayant des morts démesurés
Médite, et hors du temps, assis sur les degrés
De la création aux millions de marches,
Regarde l'être à flots ruisseler sous les arches
Du pont de l'infini, sur les siècles jeté.
Qui traverse de part en part l'éternité.
Des mondes devant eux s'écroulent en fumées.
Par moments, comme une aube à travers les ramées
D'une incommensurable et sinistre forêt,
Quelque chose qui semble un visage apparaît;
Et pendant qu'ils sont là, contemplant cette face,
Stupides, éblouis, que veux-tu que leur fasse
L'importunité vague et le bruit ténébreux
Des hommes fourmillants qui vivent derrière eux.
Votre jour, votre nuit, vos pas, la rumeur folle.
L'heure, et la terre au loin, cette mouche qui vole?
LXXX
HISTOIRE.
Est-ce Dieu qu'on entend parler quand le destin
Dit aux jeunes Césars, aux jeunes Alexandres :
— Roi, tu vas sous tes pas faire voler en cendres
Les villes, les autels, les rois, le genre humain.
Va! reçois tout de moi. Je mets tout dans ta main.
Je te donne l'éclair, la foudre, la victoire,
La puissance, le glaive et le sceptre, et la gloire.
Étoile bonne à mettre au front de ton cheval.
I20 OCÉAN.
LXXXIC)
Les yeux levés là-haut
Sans relâche, durant mes nuits exténuées.
Je regarde ce livre énorme de nuées.
De ténèbres, d'éclairs, d'astres aux pâles fronts.
Et je dis : — C'est en vain que nous le déchiffrons.
Dieu, qu'as-tu donc écrit dans cette obscure Bible?
Et qu'^às-tu griffonné dans ton ciel illisible?
Lorsque, atome éphémère et si vite envolé.
L'homme au ventre pesant, fragilement ailé,
Marche et mêle ses pas dans le destin farouche.
As-tu mis quelque sens dans ces pattes de mouche?
'"' Dieu, Manmcrit,
LXXXII
Hélas! comme un panier où jamais l'eau ne reste.
L'homme est à claire -voie et Dieu passe au travers;
Les esprits sont mauvais et les cœurs sont pervers;
L'ombre reproduit l'ombre au ciel et sur la terre;
Le mal indéfini flotte dans le mystère;
Un crime engendre l'autre; oh! rien n'a limité
Le possible effrayant de la fatalité;
Et que cachez-vous donc sous vos ténébreux voiles,
O gouffre, ô profondeur sinistre des étoiles?
122 OCÉAN.
LXXXIIIW
Le ventre
A sa religion dont l'égoïsme est l'antre.
Philosophie infâme ! elle fuit les hauteurs ;
Elle sème au milieu des hommes, les rhéteurs,
Les railleurs, les flatteurs du succès, les sophistes.
Qui rendent le martyre et le dévouement tristes,
Insultent la vertu, dupe sans lendemain.
Et défont l'héroïsme au cœur du genre humain .
Elle pousse Sancho derrière don Quichotte,
Enfante le bouffon toujours prêt, au despote.
Et fait les Gorgias pour les Trimalcions;
, Elle dit : Jouissez ! Elle a dans tous les âges
De noirs représentants qu'on appelle des sages ;
La matière est son temple; à de certains moments.
Aux cris que jette l'ombre, aux sourds vagissements
Du sceptique, du fou, du méchant, de l'athée.
On sent que cette louve a mis bas sa portée.
•'1 Dieu, Mannsait.
LXXXIV
Les hommes passeront, la poussière éperdue
Passera, les oiseaux fuiront dans l'étendue.
Les chevaux passeront, les vagues passeront.
Les nuages fuiront et s'évanouiront.
Les chars s'envoleront dans la rumeur des routes;
Mais les obscurités, les questions, les doutes.
Resteront, sans qu'on voie un peu de jour qui point;
Mais les ombres sont là qui ne passeront point;
Mais on aura toujours, quoi qu'on rêve et qu'on fasse,
Devant soi, le prodige et la nuit face à face;
Mais on ne verra rien, jamais, jamais, jamais,
Pas même une blancheur sur de vagues sommets.
Pas même un mouvement de souffles et de bouches.
Dans l'immobilité des ténèbres farouches.
124 OCÉAN.
LXXXV
DANS UN CIMETIERE.
Sur ces fosses éternelles.
Dieu t'épaissit, bois profond,
Pour qu'on voie errer des ailes
Aux lieux où les âmes sont;
Pour qu'un bruit charme ces pierres;
Pour que le vent sur les bières
Puisse agiter des berceaux.
Et faire sur une tombe
Germer la graine qui tombe
Du nid des petits oiseaux!
LXXXVI
Rien n'est plus effrayant que cet exil de l'âme ;
La bise y semble traître et l'ombre y semble infâme;
L'étoile y traîne un pâle et ténébreux halo;
Là sont des bruits de pluie et de grêle sur l'eau ;
Là, dans le deuil sans fin s'étend et se prolonge,
Avec des profondeurs de sépulcre et de songe.
L'obscurité hideuse et sourde, soulevant
On ne sait quels flots noirs sous les ailes du vent;
Là, se roule et se dresse, et gronde et hurle et beugle
L'océan, monstre horrible, informe, vaste, aveugle.
O glace inexprimable! ô frissons de l'efiFroi!
Sans rien voir que de l'ombre, on sent autour de soi
Une agonie immense et muette qui souffre;
L'ame aperçoit partout des horizons de gouffre;
Et ce qu'on ne voit pas épouvante, et le bruit
Se lamente, et des bras se tordent dans la nuit.
126 OCEAN.
LXXXVII
Dans la création visible, obscur milieu
Où l'homme effaré voit passer l'esprit de Dieu,
Les animaux confus, aux formes incertaines,
Fantômes où s'empreint le mystère des peines.
Spectres extérieurs où se peint tout l'enfer.
Pieds aux griffes d'airain, mufles aux crocs de fer.
Horribles, rugissants, noirs, monstrueux, énormes.
Reflètent du chaos les figures difformes.
LXXXVIII
Cherche d'où cela sort, cherche où cela s'arrête;
Fouille comme astronome ou comme anachorète;
Du sépulcre et du ciel lève les sombres draps ;
Recule, avance; mets la borne où tu voudras.
Plus loin que toute chose inconnue ou connue.
Plus loin, plus loin encor; bien. Cela continue.
Cela n'a pas de fin ni de commencement;
C'est l'e'ternel pourquoi, c'est l'éternel comment;
Cela se meut, obscur, clair, visible, invisible.
De l'incommensurable à l'incompréhensible;
Cela n'est appuyé sur rien, c'est fou; pourtant
C'est là. C'est réel, vrai, formidable, éclatant,
O sage, et l'univers autour de toi condense
L'impossibilité d'où jaillit l'évidence.
128 OCÉAN.
LXXXIX
Un lent travail humain sans cesse ronge et mine
Le pouvoir du méchant, pénétrable au mépris.
Fût-elle énorme, opaque, inaccessible aux cris.
Fût-elle pleine d'ombre et pleine de fumée.
Eût-elle l'épaisseur d'un peuple et d'une armée.
Fût-elle faite avec des montagnes de nuit.
Avec la dureté du granit sourd au bruit.
Et toute la noirceur de la brume ignorante,
La grandeur de l'injuste est toujours transparente.
Et l'on voit au travers la justice de Dieu.
xc
Crois à ta conscience avant de croire aux codes.
Le jour qui luit dans l'âme est le meilleur, crois-moi;
La justice de l'homme est écrite en la loi;
La justice de Dieu s'écrit au cœur du juge.
mniMCMS I ATIORll.il.
I30 OCEAN.
XCI
À quoi bon? à quoi bon? et je penche la tête.
Et je cherche la vie et je vois la tempête;
Je dis : Dieu! la nuit vient. J'appelle la raison,
Et la démence emplit le funèbre horizon.
Ouragan! océan! réplique de l'écume
A la pluie, et de l'eau pleine d'ombre à la brume;
Hydre d'en bas luttant contre l'hydre de l'air;
Gueules des mers mordant les langues de l'éclair;
Flux ténébreux, reflux aveugle; sombre vague
Des causes se perdant sans effets dans le vague;
Forces de l'inutile allant on ne sait où;
Flot, sillon vain, riant du vent, laboureur fou!
XCII
Toi qui, seule toujours, planes au fond du ciel.
Quand sur la terre en proie aux hommes pleins de fiel ,
Sur la terre que le deuil couvre.
Tu descends un moment, lasse d'un vol trop haut,
Justice, oiseau divin, tu te poses plutôt
Sur un chaume que sur un Louvre (').
'■' Au verso d'une invitation à une soirée littéraire, le 27 avril 1857. [Note Je
l'Editeur. )
132 OCEAN.
XCIII
Si tu te laissais trop aller aux rêveries.
Tremble de t' engager dans le dédale obscur
Des systèmes sans ciel, sans clarté, sans azur.
Où l'esprit ne sait plus quel souffle le gouverne;
Crains la sagesse noire, effrayante caverne
Entrebâillée au seuil de tout rêve profond.
Jeune, amoureux, les fleurs et l'auréole au front.
Tenant en main la lyre et le thyrse de lierre,
Lucrèce, homme splendide, était dans la lumière.
Il s'enivrait du rhythme et du rayonnement.
Il aspirait les cieux, le jour tiède et calmant.
Et tous les frais parfums que l'aube heureuse apporte.
Il vit devant ses pas tout à coup une porte.
Et, poussant cette porte, il entra dans la nuit.
XCIV
Pourquoi veux-tu passer près de la maison sombre?
- — C'est que j'ai mes parents, dit-elle, en ce tombeau;
;» Quand je passe près d'eux, c'est comme si dans l'ombre
ï, Je leur apportais un flambeau.
134 OCÉAN.
XCV
La pluie à flots pressés bat la vitre du bouge.
C'est l'hiver, le soir tombe.
Un homme en bonnet rouge,
Accoudé sur la table et la nuit sur le front,
Rêve et songe. On dirait que son regard profond
Suit dans l'obscurité quelque objet qui recule.
De moment en moment le blême crépuscule
Offre un ciel plus lugubre à son œil plus hagard.
La bise entre avec l'eau par le toit du hangar.
XCVI
Tout marche; c'est la loi de l'homme.
Planer, ramper; entrer, sortir;
Paris suivra Corinthe et Rome;
Londres suivra Carthage et Tyr.
Ainsi flottent nos destinées.
Pendant que, foules entraînées.
Allant d'où nul n'est revenu.
Nous errons, battus des tempêtes,
Nous te regardons sur nos têtes,
O nuit, dessous de l'inconnu!
Tout marche. Il est seul immobile,
Lui, le songeur du firmament.
Que le prophète et la sibylle
Contemplent éternellement.
Jamais les gouffres sur leurs dalles
N'entendent sonner ses sandales;
Il ne change jamais de lieu.
Toujours seul sous les mêmes voiles,
Et c'est vous que j'atteste, étoiles.
Clous de la semelle de Dieu!
136 OCÉAN.
XCVII
Partout l'ombre, partout le désert froid et mort;
Les monts semblaient de grands décombres;
Un ancien pont allait de l'un à l'autre bord
Entre deux escarpements sombres;
J'y passai; le couchant d'un lointain reflet d'or
Éclairait les arches massives;
Comme ce pont croulant, mais qu'on traverse encor.
Le souvenir rejoint deux rives.
II novembre 1840.
XCVIII
Mais j'entends le savant s'écrier :
— Point de surnaturel. Restons dans la nature.
Quoi! l'Etre écrit le livre et l'homme le rature!
Homme, tais-toi. Pour l'œil terrible des voyants
Le monde a des aspects troubles et flamboyants;
Pour les mages pensifs, pour les pâtres nocturnes.
Des spectres, versant l'ombre avec de noires urnes.
Des inconnus ayant de la lumière en eux.
Apparaissaient, muets, hagards, vertigineux,
A tous les soupiraux de cette architecture
Qu'en votre verbe abject vous nommez la nature.
Les prophètes étaient des hommes irrités
Par des blancheurs poussant des cris, par des clartés;
Sans cesse les éclairs, les foudres, les tonnerres
Erraient sur les devins et les visionnaires.
Et Jérémie, Amos, Trophonius, ZaclazO,
Terrassés, s'aveuglaient de ces sombres éclats.
''' Zaclaz. — Contemporain d'Apulée. Ressuscita un homme. [Note Je Ui^îor Hu^.)
138 OCÉAN.
XCIXC)
DOCTRINAIRES.
Frivolité des gens sérieux! les pédants
Sont d'autant plus légers qu'ils sont plus lourds. Leurs dents
Mâchent à vide; ils sont fiers, sacrés, infaillibles.
Leurs cuistres sont des dieux, leurs fatras sont des bibles;
Leur zéro leur paraît l'orbe de l'univers;
Ils savent, dans ce monde insondable et divers.
Tirer de tout un rien dont ils font leur sagesse .
'"' Carnet, 1861. — CoUeCiion de M. Louis Barthou.
Moins sonore, moins pur, moins radieux; en somme
À peu près la même âme et presque le même homme.
Mais presque, c'est l'abîme, à peu près, c'est le mal.
On est beaucoup moins ange, un peu plus animal.
Voilà comme on déchoit. Pourtant n'allez pas croire
Qu'on soit un drôle; non, on n'a pas l'âme noire.
On est ce qu'on était, par la vie arrangé :
Où croissait la chimère, il croît du préjugé.
On est une personne honnête et point méchante;
Seulement dans le cœur on n'a plus rien qui chante.
Qu'est-ce qu'on a perdu? l'idéal. Rien de plus.
Car la vie use l'homme en ses flux et reflux.
Et toujours le principe avec le fait compose.
La vertu, c'est un vers que le sort met en prose.
140 OCEAN.
CI
Que les esprits soient grands! que les regards soient purs!
Le ciel et l'idéal, voilà les deux a^rurs.
Le ciel fait le prophète, et l'idéal, le prêtre.
Contempler l'idéal, ô poètes, c'est être
Le fiancé de l'ombre et de l'aube l'amant;
Contempler l'idéal, c'est voir confusément
Dans un nuage bleu plein d'astres une femme
Qui semble une déesse ou qu'on prend pour une âme.
cil
J'ai lu Dante.
Quand j'entrai dans ce lieu sinistre, il faisait nuit.
Le mal régnait. La guerre et la mort qui la suit,
Et la couronne horrible et la tiare sombre,
Et les sceptres couvraient la terre de leur ombre.
Et les peuples marchaient dans le sang et le feu.
Le roi cachant la loi, le pape masquant Dieu.
Je pris ce livre, écrit par une main de pierre.
J'étais aveugle et jeune; et j'ouvris la paupière;
Et quand j'en eus tourné vingt pages, j'étais vieux.
Je connaissais les rois, les prêtres, l'envieux,
Le méchant, l'imposteur, l'hypocrite, le juge.
142 OCÉAN.
cm
Hélas! après avoir dans toutes les douleurs
De vos cœurs généreux usé toutes les fibres,
L'heure enfin sonne! Alors, grands hommes, soyez libres!
O sublimes forçats du labeur étemel,
Mystérieux porteurs des bannières du ciel.
Mourez! Sortez vivants des ombres de la vie!
Sous vos pieds trahisons, cris, fureurs, haine, envie!
Jean- Jacques, Mirabeau, Luther, Napoléon!
Du pandœmonium montez au panthéon !
CIV
Le poëte abolit la guerre et l'homicide,
Il disperse les camps, brise les échafauds.
Change l'épée en soc, forge la hache en faulx,
Sème l'auguste paix dans l'homme, et pour prunelles
Met Castor et PoUûx, les lueurs fraternelles.
Dans les deux trous hideux de la tête de mort.
144 OCEAN.
cv
Oh! je compte sur l'ouverture,
Sur l'issue et sur l'infini!
Je trouve toute la nature
Trop noire, et l'homme assez puni!
Toute la terre est effarée.
Que de prêtres! que de soldats!
Ce Bonaparte indigne Atrée;
Ce Bazaine étonne Judas.
Gouffre sans borne! écueils sans nombre.
Sable à Memphis, neige à Thulé;
Mais je vois au fond de cette ombre
L'énorme portique étoile!
7 novembre -jQ.
\
CVI
LA VERITE.
C'est de tous les orgueils, de toutes les raisons.
De tous les pas qu'en sens contraire nous faisons.
De tout l'aveuglement humain, de la démence.
Du rêve et de l'erreur, le rendez -vous immense;
C'est le lieu d'arrivée énorme des esprits.
C'est là que le savant dit : Je n'ai rien appris.
C'est là que l'imposteur dit : J'ai menti. Pardonne.
Quand jadis, échappé d'Horeb ou de Dodone,
Le mage parvenait aux lieux mystérieux,
Où l'on ne voit plus rien que la terre et les cieux.
Lui, l'ascète absorbé dans sa sinistre étude.
Il s'étonnait, dans l'ombre et dans la solitude.
D'entendre s'approcher des voix de plus en plus.
On lui criait son nom : Lucrèce! Circelus!
Pythagore! Thaïes! — Tels sont ces lieux terribles.
Et lui restait pensif devant les invisibles.
146 OCÉAN.
CVII
Le flot heurte la plage et le vent heurte l'onde;
Cybèle par moments jusqu'à Phœbé la blonde
Étend son long bras d'ombre et lui donne un soufflet;
Le faux trébuche au vrai, le beau se cogne au laid;
Paul-Louis cherche noise à Monsieur de Genoude;
L'église à la mosquée offre des coups de coude;
L'agneau pascal se gourme avec le bœuf Apis ,
Le marteau bat le fer, le fléau les épis.
Le mari bat sa femme, Urbain bat Galilée,
Homme, et de tous ces chocs ta science est fêlée.
CVIII
Après tant de choses passées.
Tant de pas perdus dans le bruit,
Le vieillard aux veines glacées
Met de l'ordre dans ses pensées
Quand il sent approcher la nuit.
Il est comme celui qui mène
La caravane à l'abreuvoir.
Et qui, de l'arbre à la fontaine,
Prend des mesures dans la plaine
Pour dresser les tentes le soir.
148 OCÉAN.
CIX
LE VIEUX.
O dur renversement des choses naturelles!
Quoi! c'est toi que voilà! quoi! c'est moi que voici!
Il n'est pas juste, ô Dieu, que cela soit ainsi!
C'est fini. — Fini! — Quoi! tu n'es plus où nous sommes.
Enfant! tu n'entends plus le bruit que font les hommes!
Est-il possible, enfant! que tu n'entendes plus!
Quoi! je suis triste et vieux, soixante ans révolus
M'ont blanchi, m'ont brisé, je suis une ombre obscure!
Toi, tes cheveux sont noirs, ta face est jeune et pure.
Tes yeux étaient remplis d'un rayon du matin!...
C'est une chose étrange, hélas! que le destin
Ait dérangé la place où nous mettaient nos âges.
Que, malgré la raison et les justes présages.
Il te prenne, et me laisse avec mon noir dégoût.
Et que tu sois couché lorsque je suis debout!
ex
Pendant que j'écrivais ces vers sur toi, Sion,
J'avais une sévère et sombre vision
Pleine d'éclairs funèbres;
Je voyais devant moi les siècles attentifs.
Trente vieillards debout, trente géants pensifs.
Rangés dans les ténèbres.
Tous, muets, graves, froids, d'un aspect surprenant,
D'un bras montrant le ciel, et de l'autre tenant
Leurs urnes inclinées
D'où tombe, pêle-mêle, avec hier et demain.
En se heurtant dans l'ombre aux flots du genre humain .
Le flot noir des années!
IJO OCEAN.
CXI
Enfant, prends en pitié dans le fond de ton cœur
Tout homme, fût-il roi, fût-il prince et vainqueur.
Qui, voyant le soleil et voyant les étoiles.
Et l'ombre immense où Dieu nous apparaît sans voiles.
Se dit : je suis puissant et je suis glorieux!
Et qui songe à son trône en regardant les cieux !
CXII
Loin des rayonnements, des triomphes, des fêtes.
Loin de tous les heureux riant sur tous les faîtes.
Parmi les cyprès et les houx.
Mes strophes par moments avec extase flottent;
Le malheur, hallier noir où tant de voix sanglotent.
Est le lieu des chants les plus doux.
Calme! attendrissement! asile! en ces ténèbres
Où gronde, âpre et saignant, l'ïambe aux yeux funèbres.
L'hymne de l'amour prend son vol.
L'ange obscur de la nuit fait avec la même ombre
Le cri que jette aux bois l'orfraie oblique et sombre.
Et la chanson du rossignol.
152 OCÉAN.
CXIII
Oui, tu veux saisir Dieu, le tenir et n'y croire
Qu'après que tu l'auras tâté dans ta nuit noire,
Vivant, réel, et quand tu l'auras dans ta main.
Tes systèmes, forêt sans jour et sans chemin.
Végétation triste et folle des sagesses.
Tes découvertes, leurre, indigentes largesses.
Dons avares que fait la nature à regret,
Fauve, et gardant toujours pour elle le secret.
Tout l'ensemble confus de ce qui t'emplit l'âme ,
Frissonne vers ce Dieu, l'épie et le réclame.
Ton observatoire âpre à fouiller le grand ciel.
Ton calcul intégral et différentiel.
Et ta géologie et ta géométrie.
Ta logique aux (') mystérieux meurtrie.
Ta physiologie aux creusements profonds.
Ta chimère arrangeant les gaz et les typhons
Sous cet être inconnu qui ne veut pas se rendre.
S'ouvrent comme une trappe et tâchent de le prendre.
Dans l'astre, dans W, à toute heure, en tout lieu,
Et toute ta science est un grand piège à Dieu.
'■' Deux mots illisibles. — '') ïdem.
CXIV
D'autres disent — c'est là leur sagesse — : que sert
D'aller blêmir aux bois et maigrir au désert.
Et de conternpler l'astre et la mer solennelle?
Que sert de s'effarer de songes la prunelle.
Et de s'éblouir l'œil dans les éternités?
Cloîtrons le tout-puissant dans son azur. Mettez
Du côté du mystère un volet à votre âme?
N'écoutez pas l'esprit inquiet qui réclame.
Et n'usez point vos hauts-de-chausses aux genoux.
Qu'il soit ou ne soit pas, c'est son affaire; et nous,
S'il est, laissons-le faire et parlons d'autre chose,
Vivonsj et, s'il n'est pas, nous n'en sommes point cause;
N'en controversons point; cela peut coûter cher.
Enferme ta raison dans tes sens, dans ta chair,
Dans le réel qu'on touche et voit, dans la matière.
Homme, et n'approche pas de la sombre frontière.
C'est un fou que Saint Jean, un fou que Spinosa.
Cette ombre est inutile et restons en deçà.
Fort bien. C'est simple et court. Défense à l'âme humaine
D'entrer en pourparlers avec le phénomène.
De chercher à s'entendre, en ce monde où tout fuit.
Avec ce qui l'attend dans la profonde nuit;
Communication interdite avec l'être
Au delà de la porte et hors de la fenêtre;
Le mystère, stérile et dangereux voisin;
Chacun chez soi; le ciel fermé comme malsain;
154 OCEAN.
Barrage à toute entrée obscure, âpre, ou sublime;
Homme! on ne va pas là! drapeau noir sur l'abîme;
Sentinelle placée à l'étoile, au tombeau.
Au bien, au mal, au seuil du juste, au seuil du beau,
Et la philosophie arrêtant au passage
Le curieux, le cœur, l'esprit, le fou, le sage.
Ceux qui cherchent, et ceux que le doute a vaincus.
Dieu déclaré par l'homme en état de blocus.
Coupons court à l'extase, aux hymnes, au martyre.
Laissons l'Éternel seul. Qu'il s'arrange et s'en tire.
S'il peut. C'est dit.
cxv
Tu semblés étonné : je ne puis te comprendre.
Est-ce que tout n'est pas comme il doit être enfin?
L'envie est sur la terre une espèce de faim.
L'homme, te voyant grand, réprime ce désordre.
Le tigre ouvre sa gueule et le ver veut te mordre;
On te jette l'injure et le rire et l'afîront.
L'homme à prendre un caillou sur ton passage est prompt.
Le lâche te déchire et le puissant t'exile,
Et tu te plains! de quoi? Veux-tu donc, imbécile.
N'ayant fait que du bien, n'avoir pas d'ennemis?
Les bons, les sages? cherche où l'homme les a mis.
Un juste, c'est gênant, et cela nous encombre.
L'humanité, qui va comme elle peut dans l'ombre,
N'a-t-elle pas craché sur un nommé Jésus?
Quand une croix se dresse, il faut être dessus.
Et non dessous. Je plains, non ceux dont le sang coule.
Mais ceux qui sont l'escorte et ceux qui sont la foule.
L'œil tragique d'un saint dans le bûcher ardent
M'attriste moins que l'œil stupide regardant.
Les durs tourments subis font la gloire viable.
La chose par-dessus toute chose enviable,
C'est le partage avec les martyrs généreux.
Je suis jaloux de voir qu'ils gardent tout pour eux.
Ce qu'on doit savourer avec d'âpres délices.
C'est la dernière goutte au fond des grands calices.
Le ciel qui s'ouvre emplit la mort de sa fierté;
Oh! souffrons! quant à moi, je suis toujours tenté
De demander leur reste aux buveurs de ciguë.
ijô OCÉAN.
CXVI
... Et ne craignez rien, vous, qui que vous soyez.
Qui suivez les chemins par le devoir frayés.
Redressant votre cœur aussitôt qu'il dévie.
Sais-tu ce qui t'attend, ô juste, après la vie?
Ou la sainte tristesse, au milieu des soleils.
De ceux qui sont dans l'ombre attendant les réveils;
Ou la joie inouïe, éclatante et sacrée;
Ou la mort étoilée, ou la mort azurée!
Tu seras comme l'astre au sommet de la nuit.
Ou comme l'ange au fond de l'aurore qui luit.
Soit que près des vivants tu restes en prière.
Soit que d'un bond vers Dieu tu voles, âme fière.
Au moment où le nœud de la terre se rompt.
Dans le jour ou dans l'ombre, ange, astre, sur ton front
Tu sentiras bleuir l'auréole suprême.
Et tu seras splendide à t'éblouir toi-même !
Mourir, c'est devenir subitement rayon.
1
CXVII
Centre du monde! où donc est- il? Va, si tu peux!
Ouvre quelque subite et terrible fenêtre ;
Regarde, écoute, fouille, entre, avance, pénètre!
Qui donc pourra sonder le fond? ô vision!
Tabernacle inouï de la création !
Ombre où l'esprit s'abîme et sent cette démence
Que rien ne se termine et que rien ne commence!
Jour! nuit! flamme! fumée! effroi! champ du semeur!
Tout l'infini frissonne avec une rumeur;
L'urne invisible bout; les tourbillons combattent;
Des aigrettes de vie inexprimable éclatent;
Le chaos est plein d'aube, et d'avatars sortant
L'un de l'autre, et changeant de forme à chaque instant.
L'être qui vient scruter les souffles et les ondes,
— S'il est des spectateurs pour les choses profondes —
Se sent mêlé lui-même à ce frémissement.
Et dans ce rut énorme attiré vaguement;
L'œil voit les deux côtés de la vie, en arrière.
En avant, tout le gouffre apparaît sans barrière;
Ce que je serai lutte avec ce que je fus ;
De noirs groupes de nuit, livides et confus.
Passent; et l'on entend le mal, vague huée;
On voit des torsions d'éclairs dans la nuée.
ijS OCÉAN.
CXVIII
Les morts — songez aux morts et laissez là vos bibles!
Ne sont point les absents, ils sont les invisibles.
Ces yeux toujours ouverts, nous les croyons fermés.
Les morts mystérieux ont besoin d'être aimés
Dans leur ascension comme dans leur descente;
O ciel noir, je demande à l'haleine innocente
Qui sort des fleurs et semble une âme éparse au vent
D'embaumer le sépulcre obscurément vivant
Et sur qui le silence impénétrable pèse,
Et je veux que l'étoile en le baisant l'apaise.
Et je ne trouve rien de trop grand, de trop beau
Pour faire une caresse aux pierres du tombeau.
CXIX
C'est le'même infini qui, mer bleue, ombre épaisse.
Roule, apporte, retire et rapporte sans cesse.
Dans son flot que son flot poursuit.
Le jour éblouissant, fantôme d'étincelles,
Vivant et frissonnant sous ses millions d'ailes.
Et le cadavre de la nuit.
Oh! qui n'a pas tremblé quand l'heure la rapporte.
Quand passe cette grande et formidable morte.
Les yeux fermés, sourde à nos vœux.
Traînant comme des joncs les longs frissons de l'ombre.
Avec les vents, les bruits, les nuages sans nombre.
Et les astres dans ses cheveux!
i6o ' OCÉAN.
CXX
O splendeurs! l'azur, l'or des étoiles, le ciel!
L'homme dit : à quoi bon? — Qu'importe à l'étemel?
Tout est prodigieux, vaste, excessif, sublime.
Et magnifiquement prodigué dans l'abîme.
Aux yeux fermés ou morts l'astre est habitué.
Dans la création le vent est situé
Entre la nuit sans voix et la mer sans oreilles;
Il entasse la brume et les vapeurs vermeilles,
Les tonnerres, les bruits farouches, trombe, éclair.
Et tous les tourbillons du feu, du flot, de l'air.
Et voilà dans quel style inouï ce poëte
Chante pour cette sourde et pour cette muette.
CXXI
Dieu de fraternité, d'égalité, de joie.
D'amour, de liberté, Christ! gloire à toi tu vins
(Réaliser les temps fabuleux et divins
Et tous les rêves d'or où resplendit Astrée.
Gloire à toi, nouveau-né de l'étable sacrée;
Ton apparition est pareille au matin.
i Gloire ! Dans notre cœur et dans notre destin
Ta venue, ô Jésus, diminua l'abîme.
, L'instant où tu naquis fut un recul sublime
I Du crime, de la nuit, du mal, de la douleur;
^ L'homme étonné sentit qu'il devenait meilleur;
I Un moment, sur la terre apaisée et bénie,
s On ne sait quelle tendre et sereine harmonie
j Remplaça la rumeur du genre humain criant;
y La tombe eut dans la nuit des blancheurs d'Orient;
L'étoile qui, depuis que l'homme agit et pense,
' Tache de se mirer dans notre conscience,
Pour la première fois s'y vit distinctement.
l62 OCÉAN.
CXXII
A MADEMOISELLE L. BA')
Vos vers sont un lac pvir. Tout s'y mire. Leur onde
Réfléchit le bois vert, l'astre d'or, l'aube en feu.
Et sur leurs bords charmants et dans leur eau profonde
On voit vivre la fleur et l'on sent vivre Dieu.
i" juin 1842.
"' M"* Louise Bcftin venait de publier Les Clauts. {Noie de l'Éditeur.)
CXXIII
O foyer paternel! o foyer domestique!
Toi que je nomme ici saint, vénérable, antique,
Allume-toi, rayonne et la nuit et le jour.
Vous, vertus, qui portez chacune une couronne.
Famille dont le juste en tout temps s'environne.
Faites cercle à l'entour!
Oh! dans les nuits d'hiver, enfants, troupe folâtre.
Venez, les doigts ouverts, vous serrer près de l'âtre;
Riez- vous de l'hiver à la porte resté.
Surtout près du fauteuil où dort l'aïeul livide,
Laissez, laissez toujours une escabelle vide
Pour l'hospitalité!
i64 OCÉAN.
CXXIVC)
ECRIT SUR L'EXEMPLAIRE DE N.-D. DE M.-N.l^)
Toute chose, et c'est là notre ancre dans le flot.
Appartient ici-bas à quelqu'un de là-haut.
L'ombre au nuage errant, à Dieu la rêverie.
Aux anges les enfants, Notre-Dame à Marie.
22 mai 1837.
'"' Feuilles paginées. — ''' A Marie Nodier, en lui envoyant Noire-Dame de Paris.
{Note de l'Éditeur.)
cxxv
Louis, je te connais. Quoi que dise l'envie
Je ne crains rien pour toi. Tu dépenses ta vie
En festins, en chansons, en tendres rendez-vous.
Jeune, tu ris; vieillard, tu seras grave et doux.
Au champ dont le Seigneur est le semeur et l'hôte.
Ami, tu viendras tard, mais tu viendras sans faute.
Frère, entre les meilleurs nous te verrons briller.
Il est plusieurs saisons où l'on peut travailler;
On prend part en tout temps à la tâche des anges.
Tel manque à la moisson qu'on retrouve aux vendanges.
26 octobre 1839.
i66 OCÉAN.
CXXVI
Adieu, Paris, cité princesse.
Palais d'ennui
Où demain est masqué sans cesse
Par aujourd'hui!
Adieu, Paris où tout est plâtre,
Tout, peuple et roi.
Plâtre l'église et le théâtre.
Plâtre la loi!
Ville où, pouvoir, science, idée,
Rien n'est debout.
Où de temps en temps une ondée
Emporte tout!
Adieu! — Que m'importe, mes maîtres.
Votre fracas.
Et ce sceptre qui va des prêtres
Aux avocats!
Et, professeurs, tribuns, ministres.
Tout ce que font
Et tout ce que disent vingt cuistres
A l'air profond!
Que in'importe vos temples vides,
O mes pédants.
Sans l'art dehors, maçons stupidcs!
Sans Dieu dedans!
Et votre Sorbonne importune
ADIEU, PAKIS, CITÉ PRINCESSE.
Qui sonne creux!
Et votre bavarde tribune,
Tréteau peureux.
Où sur la patrie opprimée
On pleure à sec,
Où vous sculptez la renommée
En jupon grec!
Que me font vos poches souillées
Que l'or emplit.
Vos austérités débraillées
Au pied du lit;
Vos bannières de sang touillées
À chaque pli;
Vos prétentions barbouillées
D'un fard vieilli;
Vos unanimités siiflées,
Uox populi;
Vos ambitions essoufflées
Au pied sali;
Vos popularités gonflées,
Grosses d'oubli!
167
\
9 août 1836.
I68 OCÉAN.
CXXVIIW
Philosophes, savants aux noirs calculs, poètes.
Traducteurs des bruits sourds et des voix inquiètes,
Sombres initiés de la nuit et du vent.
Vous parlez au hasard, en soupant, en buvant.
Parmi les pots, au choc des rires et des verres.
De Dieu, des morts, du ciel, des mystères sévères.
Vous me faites l'effet des prêtres d'Isis gris.
'"' Carnet, 1856. — CoMion Je M. Louis Barthou.
' CXXVIII(i)
SILENE.
TRADUIT DE VIRGILE.
Il est là, de soleil et de vin accablé;
Il dort stupide, au coin d'un maigre champ de blé,
Sur le boulevard, près d'un fossé, sous un orme;
Il est le prisonnier lourd de l'ivresse énorme;
Il semble si bien mort qu'on dit : a-t-il vécu?
Hélas, qui donc pourrait dans ce dormeur vaincu
Par l'âpre ivrognerie abjecte et venimeuse
Reconnaître un des grands soldats de Sambre-et-Meuse?
'"' CoU(Bion de M. Louis Barthou.
170 OCÉAN.
CXXIXW
INTERROMPU PAR VIRGILE.
Je suis fils de Mantoue et dieu de Parthénope.
Comme le blanc taureau pressé du pied d'Europe,
Mon vers, tout embaumé de roses et de lys,
A l'empreinte du pur talon d'Amaryllis.
*'' L'Art d'Être Grand-PÈre, Manuscrit.
cxxx
LES FUNERAILLES DE DAPHNIS
À HÉCATE.
Par instants la vapeur sombre
Du brasier toujours accru
Semblait former comme l'ombre
De ce beau corps disparu ;
Le bûcher saisissait l'âme
Et l'épurait, et la flamme
Montait vers l'Olympe bleu;
Car tu le sais, ô déesse.
Le ciel tire à lui sans cesse
La chevelure du feu.
1/2 OCÉAN.
CXXXI
Au tournebride
Je vis un édifice énorme, étrange, hybride.
Donjon d'un bourg quelconque omis par Vosgien,
Je ne sais quel tas sombre et carlovingien ,
Des tours, des clochetons, des toits en colombage
Faits par madame Dîme et monseigneur Jambage.
Jadis une potence ornait chaque guichet.
Dans l'ombre à chaque pas mon cheval trébuchait;
Par bonheur, le maudit progrès sous les poternes
En place de pendus avait mis des lanternes.
CXXXII
L'EX-BON GOÛT.
Il n'a pas peur qu'on le prenne
Jamais en flagrant délit
Avec la fauve sirène
Qui traîne Eschyle en son lit.
Avec la nature immense,
Avec les halliers vivants.
Avec la nymphe en démence
Des flots, des bois et des vents.
Il ignore, en ses ivresses,
La Nuit, la Mort, la Douleur,
Qui mêlent, sombres déesses.
Les astres à leur pâleur.
Shakspeare dans l'attelage
Se cabre. — Où donc est le mal
De faire un petit grillage
Autour d'un tel animal?
Si loin qu'aille son orgie.
Sa course sur les sommets.
174 OCEAN.
Ses débauches d'eau rougie.
Il ne craint pas que jamais
Même après les plus complètes.
On conduise à Charenton
Son Hippogriffe à roulettes
Et son Pégase en carton.
CXXXIII
Bonhomme, apprends ceci : la campagne a du style;
Une maison de plâtre aux prés verts est hostile;
Un toit de chaume est mieux d'accord avec les champs;
Ne t'imagine pas que ces coteaux penchants.
Où ton loisir de cuistre ennuyé se hasarde.
Aiment fort ton jardin digne d'une mansarde,
Et dont les quatre pots, sous un zéphyr bâtard.
Devraient s'épanouir au quartier MoufFetard.
1/6 OCÉAN.
CXXXIV
Acteurs du théâtre Seveste
Auxquels on retourne leur veste
Et qu'on abreuve avec de l'eau.
Vous allez jouer Angelol
Jeunes actrices de Montmartre
Que Seveste, Veron sans dartre,
Conduit, par sa caisse absorbé.
Vous allez jouer la Tisbé!
C'est bien. Je vous en félicite.
Vous aurez joie et réussite,
Car les braves batteurs de chaux.
Lesquels se font, tant ils sont chauds.
Une carrière du théâtre,
Vous applaudiront comme plâtre!'')
3 7"" 1835.
'*' Le théâtre Seveste, aujourd'hui théâtre Montmartre, était surtout fréquenté
par les plâtriers des carrières de Montmartre. {Note de l'Éditeur.)
cxxxv
QUERELLE DU 6 ET DU 9.
LE 9.
Le 9 sème, le 6 récolte.
LE 6.
s
Tais-toi, tu ressembles au g.
LE 9.
Tu n'es que le 9, en révolte!
LE 6.
Tu n'es qu'un 6, découragé.
13 mai.
1/8 OCÉAN.
CXXXVI
Que Georges pour sa fête ait un pantin tout neuf.
Que Nodier aperçoive un Elzévir qu'entr'ouvre
Le frais zéphyr d'Avril sur le vieux quai du Louvre,
Qu'un pêcheur de morue arrive à Lofoden,
Qu' AdaiB s'éveille et voie Eve errer dans l'Éden ,
Ce qui sort tout d'abord de ces hommes de proie.
De science et d'amour, c'est un long cri de joie.
CXXXVII
Aile-Courte raillait un jour Basse-sur-pattes,
Et lui disait : — Toujours, ma chère, vous rampâtes. —
L'autre reprit : — Et vous, toujours vous voletez.
Vous allez bourdonnant sans but de tous côtés.
La pensée est fort belle alors qu'elle nous hausse ;
Mais tout ou rien; et nulle, elle vaut mieux que fausse;
Vivre à moitié chemin est un fort piteux lot;
Bonsoir; je suis la bête et vous êtes le sot.
l8o OCÉAN.
CXXXVIII
Force dômes bossus comme des calebasses,
Une porte cintrée entre deux portes basses,
C'est la mosquée Achmet. Entrons-y, s'il vous plaît.
Bête et barbu, l'iman est un homme complet.
Assis sur son gros cul, il lit dans un gros livre.
Et frappe par moments sur un tambour de cuivre.
Cet être vénérable ignore tout.' Aussi,
Comme il a le cœur vide et le cerveau moisi,
L'Egypte le mettrait dans sa boite aux momies;
Il serait parmi nous de trois académies.
CXXXIX
BOITE AUX LETTRES.
Eve, Adam, flux, reflux, blanc et noir, bien et mal.
L'hiver et le printemps, l'esprit et l'animal,
Jour et nuit, tout cela n'est qu'un tas d'antithèses.
Et puis, l'air plein d'oiseaux et le bois plein de fraises.
Les nids, les eaux, les prés, l'épi d'or, le lac bleu.
Sont un libertinage énorme du bon Dieu.
Tout ce flot d'êtres vit, fait l'amour et se baise.
Le globe effrontément montre son ventre obèse;
Vénus rit toute nue à la vitre du soir;
O mer, cache ce sein que je ne saurais voir!
La rose ouverte a l'air de chercher aventure.
Veuillot rougit. Mets donc une guimpe, ô Nature!
]82 OCÉAN.
CXL
Vous dites : — De nos jours nul n'est impunément
Calomniateur vil, impudent pamphlétaire.
La loi force la haine et l'envie à se taire.
La charte de juillet, code grave et jaloux,
Met le droit de chacun sous la garde de tous;
La presse libre, fière, inquiète, morose.
Monstre aux milliers d'yeux, regarde toute chose.
Qu'un gueux vienne insulter un juste, cent journaux
Donnent confusément l'éveil aux tribunaux.
Et cœtera. Malheur à quiconque ose enfreindre!...
Sachez que dans ce siècle un seul homme est à craindre.
Un seul homme est sacré, malgré plainte et clameurs.
Celui devant lequel tremblent les imprimeurs.
Celui qui peut en frais, chicanes arbitraires.
Coûts et procès- verbaux, ruiner les libraires!
Le reste, on vous le livre! — Oh! mais pour celui-là.
Si jamais jusqu'à lui votre pamphlet vola.
Vous ne trouverez plus un imprimeur qui veuille
Auprès de votre nom signer un quart de feuille.
Diable! n'y touchez point! vous seriez hors la loi.
Vous croyez à la presse, au procureur du roi?
Bah! — Peignez votre siècle à la manière noire.
Bavez sur l'innocence et crachez sur la gloire.
vous DITES : — DE NOS JOURS... 183
Déchirez tout! Soyez le diable Légion,
Niez famille, honneur, vertu, religion.
Tramez le roi Louis-Philippe dans la boue.
Souffletez Jésus-Christ sur l'une et l'autre joue,
Rimez en chenapan qui n'a ni feu ni lieu.
Insultez l'empereur, maltraitez le bon Dieu,
N'ayez au cœur que fiel, furie et frénésie.
On vous laissera faire à votre fantaisie.
Dire n'importe quoi touchant n'importe qui.
Canoniser Marat, diviniser Fieschi,
Et par les quatre coins incendier la ville ,
Pourvu que vous laissiez monsieur Cave tranquille!'''
Je relis après trente ans ces vers faits en 1840, et je trouve inutile de les avoir
faits. Pour qui? Contre qui? À quoi bon?
Aujourd'hui, je suis au grand point de vue de la vérité, et quand une chose
me met en colère, elle en vaut la peine.
H. H., mars 1870. (Nofe de Uidor Hugo.)
''' Cave, directeur des Beaux-Arts et des Théâtres au ministère de l'Intérieur
jusqu'en 1848. ['Note de l'Editeur.)
i84 OCÉAN.
CXLI
Mon fils, on a souvent entrevu dans ces bois
Des spectres qui parlaient dans l'ombre à demi-voix.
Des voyageurs, passant la nuit dans ces clairières.
Ont entendu des morts réclamer des prières;
Parfois, comme l'oiseau par une hydre attiré.
Ils ont suivi, tremblants, hagards, l'œil efferé.
Des fantômes hideux, pâles comme des marbres.
Qui s'évanouissaient en entrant sous les arbres.
CXLIIC)
Une pierre est debout sur la colline verte.
Un ruisseau coule au bas. Cette pierre est couverte
De la mousse des temps, et l'on dit que jadis
Elle était consacrée aux sombres dieux maudits.
Son ombre, sur les houx et la bruyère brune
S'allonge derrière elle au lever de la lune.
On entend les hiboux gémir inconsolables.
C'est en des lieux pareils et sur des monts semblables
Qu'autrefois volontiers s'arrêtait et tombait
L'œil du bourreau cherchant à construire un gibet.
Quelques blocs de rocher sont épars dans du lierre.
Toutes les nuits, avant le point du jour, la pierre
Descend de la colline et va boire au ruisseau.
'■' Album, 1864.
i86 OCÉAN.
CXLIII
FUITE DES NUÉES.
AVENIR.
La fraternité pacifique
Chaque jour plus vaste abritant
Sous son ombrage magnifique
Le genre humain calme et content.
Reliant toutes les contrées.
Couvrant les têtes éclairées.
Dans la plaine et sur la hauteur.
Croit, et jette d'immenses lierres
Des Apennins aux CordiUières
Et des pôles à l'équateur.
CXLIV
Enfant, le peuple te regarde,
La foule se tourne vers toi.
César te voudrait dans sa garde,
Jésus te voudrait dans sa loi.
Ne sois ni pour l'un ni pour l'autre ;
Ce sont deux bien grands hommes ; mais
De la vérité sois l'apôtre.
Laisse-les sur leurs deux sommets.
George est à genoux, Jeanne prie ;
Enfants, l'œil céleste est sur vous;
Inclinez- vous, l'âme attendrie;
Le monde est grand, le maître est doux.
30 octobre 1883.
l88 OCÉAN.
CXLV
La Révolution fait le tour de l'Europe ;
Chante, ô peuple. Toujours la gloire fredonna.
Théocrite entendait la flûte du cyclope
Pendant l'éruption farouche de l'Etna.
CXLVI
O terre qui verdis sous le fourmillement
Des roses, et qu'avril vient voir comme un amant,
Terre, avant peu j'irai faire le dernier somme.
Et l'on dira de moi : Vous savez bien, cet homme.
Il est mort. Et le pâtre aux bois, et dans son champ
Le laboureur, diront : Il n'était pas méchant.
OCEAN
PROSE
I
Les réalités sont de deux ordres.
Communément, on oppose le monde idéal au monde réel; mais, philo-
sophiquement, il faut parler un langage plus rigoureux. L'idée est aussi
réelle que la chose.
On pourrait même presque dire que, la chose étant de sa nature essen-
tiellement périssable et l'idée essentiellement durable, les plus grandes
réalités, les plus complètes, les vraies, les seules peut-être, étant logique-
ment celles qui sont vivantes toujours et perpétuellement présentes, il n'y
a de véritablement réel que l'idéal.
L'univers donc, le tout, apparaît à la fois à l'esprit et aux yeux composé
de deux mondes, le monde matériel et le monde intellectuel. D'un côté
l'étendue, de l'autre l'abstraction.
L'étendue a deux aspects : le temps et l'espace. Le temps ou la durée,
c'est l'étendue supputable; l'espace, c'est l'étendue visible. Les nombres
sont dans le temps, les formes sont dans l'espace. La lumière éclaire l'espace,
la pensée élucide le temps.
Tout ce qui n'est ni dans le temps ni dans l'espace, en d'autres termes,
tout ce qui n'est pas dans l'étendue est dans l'abstraction.
Le temps se perd à ses deux extrémités dans l'éternité dont il n'est que
le chaînon touché par l'homme. L'espace plonge de toutes parts dans l'infini
dont il n'est qu'un point auquel nous imposons nos propres bornes. C'est
cette opération-là que nous appelons comprendre.
L'éternité, c'est le temps infini. L'infini, c'est l'espace éternel.
Arrivé à la conception de ceci, on est dans la grande sphère, les limites
s'évanouissent, les essences se confondent, l'abstraction devient étendue,
l'étendue devient abstraction, les deux mondes se mêlent.
Dieu, centre, diverge en tous sens et remplit tout.
Il se révèle par l'idée et se manifeste par la chose. L'une le fait sentir,
l'autre le fait voir.
Le monde intellectuel est son émanation intime.
Le monde matériel est son rayonnement extérieur.
194 OCÉAN.
Il
L'amour se compose essentiellement de trois sentiments : Admiration.
L'objet aimé est beau, noble, rare, supérieur, impeccable, parfait. Ado-
ration. Tout ce qui est lui a quelque chose de divin, tout ce qui vient de
lui, tout ce qu'il a touché est charmant et sacré, une boucle de cheveux,
un gant, un ruban, un bouquet fané sont des trésors inestimables. Jalousie.
L'objet aimé, si on le possède, ou même simplement si on est réduit à le
contempler, est un tel bien qu'on ne peut supporter la pensée qu'il puisse
être possédé, ou effleuré, ou même convoité par autrui.
Ces trois sentiments peuvent exister en dehors de l'amour, isolément, ou
se combiner même avec des sentiments très divers, l'admiration avec la
haine, l'adoration avec le sentiment religieux, la jalousie avec l'orgueil. Ils
ne prennent alors qu'un côté de l'âme.
Réunis, ils prennent l'âme tout entière, ils la font rayonner comme un
soleil dans ce monde mystérieux, l'intérieur de l'homme j ils sont l'amour.
III
Oh! comme cela est vrai que la lumière réelle, la seule lumière est celle
qu'on a en soi ! Quand vous êtes réunis deux amants, que vous sentez, que
vous voyez, que vous touchez, que vous mêlez votre amour, vous êtes
profondément ravis et heureux, et, lors même que la chambre est triste et
que le ciel est sombre, vous croyez que toute chose rayonne autour de vous.
Amants! c'est vous qui rayonnez sur toute chose! Vous êtes comme des
vases transparents et lumineux où l'amour est allumé, et resplendit.
Oui, l'amour porte tout en lui, sa joie et sa douleur. Il est, comme Dieu,
parce qu'il est. Aimez-vous. Il n'y a que cela dans la vie qui vaille la peine
de vivre. Mais cela, c'est tout. Qui a cela touche à Dieu même. Aimer,
c'est donner à autrui, par une sorte de pouvoir créateur, une existence supé-
rieure} être aimé, c'est la recevoir.
En amour, tel mot, dit tout bas, est un mystérieux baiser de l'âme à
l'âme.
'i'
196 OCÉAN.
IV
OLYMPIO.
Hélas, Fabio, vous remuez là les grandes questions. Personne ne sait le
fond de celles-là. II faut tâcher de croire, il faut tâcher d'aimer. Vous êtes
une intelligence élevée, mais malade; et cette maladie-là n'a qu'un palliatif,
la résignation, qu'un remède, l'espérance. (Remarquez qu'un prêtre dirait
la foi; moi je ne suis qu'un penseur.)
Ne se résigne pas qui veut, n'espère pas qui veut, je le sais; mais faites
effort pourtant; réfléchissez que l'absurde, c'est l'impossible; en d'autres
termes, l'absurde n'est pas possible. Or, si le monde était tel que vous le
rêvez dans les funèbres syllogismes de la fièvre, il serait absurde; donc
impossible; donc il ne serait pas. Or il est. Croyez donc en Dieu, puisque
vous êtes forcé de croire au monde.
Je n'ai rien de plus à vous dire, Fabio. Vous me croyez de l'orgueil;
vous vous trompez. En moi et hors de moi, je ne vois d'autre grandeur que
celle de Dieu. Je suis un rien dans le tout.
Pendant que je vous dis cela, j'entends dans le jardin des enfants qui
rient. Vous dites qu'ils rient parce qu'ils ignorent. Fabio, les enfants seraient-
ils les sages .''
Voyons, ils ont prié Dieu ce matin, ils jouent en ce moment au soleil.
Vous dites qu'ils ignorent, moi, je dis qu'ils savent.
V
Un jour, à Rome, dans le marché aux esclaves qui se tenait au pied de
la statue de Marsyas, le crieur public offrait et poussait de son mieux sa
marchandise, faisant le tour de l'assistance, demandant à chaque esclave :
^Que sais-tu faire ^ .Quel elî ton métier ? et demandant aux passants : Oui veut un
esclave^ — Quand il eut à peu près tout adjugé aux acheteurs, il arriva à
un gaulois, enchaîné qui se tenait grave et sévère dans un coin. — 0«/' veut
un esclave'^ dit le crieur, et s'adressant au gaulois :„^«^ sais-tu? — Commander
aux hommes, répondit le gaulois. Alors le crieur se tourna, vers la foule et dit ;
jP»/ veut un maître ? i .
Quand les nations sont en révolution, il arrive aussi un moment où la
Fortune, ce grand crieur public qui assigne à chaque intelligence sa valeur,
après avoir fourni à la foule beaucoup d'esclaves, se tourne tout à coup vers
le peuple et lui dit : ,Qui veut un maître? Elle commence par vendre, et par
vendre fort cher, aux multitudes les. hommes divers qui doivent les servir,
puis elle finit par leur vendre, et plus cher encore, l'homme qui doit les
gouverner. Chose étrange, le dernier venu est celui que les nations acceptent
avec le plus d'empressement et de joie. Une fois acheté à la providence par
la nation, et payé à prix d'or et au; prix du sang, il fait son. œuvre. Mais
tout en étant maître, il demeure esclave; maître des hommes, esclave de
Dieu.
198 OCÉAN.
VI
La bonhomie implique un certain degré d'autorité. On ne peut avoir de
bonhomie qu'avec ses égaux ou ses inférieurs. Plus la bonhomie s'élève,
plus elle a de grâce. L'idée de bonhomie ne saurait s'attacher à un enfant,
à une jeune fîlle, à un esclave, à un laquais II lui faut la force, elle va bien
à un hommes I'^^j ^11^ '^^ mieux à un vieillardj la puissance, elle sied
merveilleusement à un prince, ou à un génie. C'est une chose touchante et
exquise que la bonhomie d'un empereur ou la bonhomie d'un géant. Pour-
unt si l'on monte plus haut encore, mille choses dans la pensée font obstacle
à l'idée de bonhomie. Il est remarquable qu'on ne saurait, par exemple,
attribuer de la bonhomie à Jésus 5 c'est que dans bonhomie il y a homme.
La bonhomie se compose de simplicité, de cordialité et d'assurance. La
meilleure bonhomie est faite de la tranquillité de conscience. La bonhomie
n'est pas la bonté} elle en est une sorte d'émanation visible, de rayonnement
extérieur. L'homme bon peut être triste ou agité 5 le bonhomme est toujours
calme et presque toujours gai. Dans les grandes commotions de la vie,
l'homme bon n'est plus un bonhomme. La bonté est toujours vraie, la
bonhomie peut être fausse.
La bonhomie est le plus charmant des visages ou le plus hideux des
masques.
VII
Si l'on vous dit que la logique mène les faits humains, n'en croyez pas
grand'chose. Il y a une force plus forte que la logique, c'est l'usage. Tenez,
pour partir d'un point radical, la vie de l'homme est faite de temps, le
temps est le patrimoine de tout homme, même de celui qui n'a pas à lui
son morceau d'espace, son coin de terre, il n'est rien de plus naturel et de
plus nécessaire à l'homme que de mesurer le temps ; les deux principaux
mètres du temps, c'est l'année et le moisj certes, si la logique est le premier
outil dont se serve l'homme, elle a dû lui servir à fabriquer l'année, cette
base sur laquelle se mesure sa vie. Eh bien, voyons, comment l'année s'est-
elle composée.-^ examinons. L'année, la vieille année des siècles, a été faite
à quatre reprises ; d'abord par Romulus, qui fonda, pour ainsi dire, le temps
en fondant Rome et qui posa la première année sous la première pierre de
la ville éternelle. Romulus donc, voulant mesurer le temps avant d'en doter
sa ville , prit pour conseil un caprice ; il créa une année à sa fantaisie , une année
de dix mois, Mars, Aprilk, Maim, Juniui , ,Qutntilis , Sextilk, Septeéber, Oiîoher,
November, Decemher. Tout était réglé au hasard dans cette invention; l'année
avait dix mois, le mois avait tantôt vingt jours, tantôt trente-cinq jours.
Numa vint qui consulta la lune, et institua le véritable mois de trente
jours. Cela fait, il compléta à peu près l'année et ajouta après decemher
ianuarim et Februarius. L'an de Rome 707, César vint qui consulta le
soleil, et établit la véritable année des quatre saisons. Il y avait encore
pourtant quelques minutes d'erreur. L'an de Jésus-Christ 1582, vint le pape
Grégoire XIII qui retoucha l'œuvre de César et rédigea le calendrier défi-
nitif. — Eh bien, rien de plus hybride et de plus illogique que cette année
ainsi faite. On y retrouve, visible à l'œil, couche par couche, comme dans
une formation géologique, tous les éléments dont elle est composée, le
caprice de Romulus, les observations de Numa sur la lune, les observations
de César sur le soleil; elle est déraisonnable; elle s'ouvre au milieu d'une
200 OCEAN.
saison; il semble qu'elle ne sache pas l'arithmétique, son neuvième mois
s'appelle septembre, son dixième, oHohre, son onzième, novembre, son douzième,
décembre; elle porte inscrits çà et là sur sa surface, comme une œuvre de
toutes mains, les noms des ouvriers qui l'ont fabriquée. Romulus l'a signée
au mois de Mars du nom de son père, Jules César au mois de Juillet,
Auguste, qui n'y a rien fait pourtant, au mois à'août; le pape Grégoire a
paraphé le tout. — Le genre humain se servait de cela depuis deux mille
sept cents ans lorsqu'en 1793 ^^ révolution française s'aperçut que le genre
humain était absurde. Elle abolit en conséquence l'année grégorienne et
refit de toutes pièces une année logique. Quatre saisons commençant par le
commencement et finissant par la fin, printemps, été, automne, hiver.
Douze mois, chacun de trente jours et de trois décades. (La vieille semaine
planétaire fut abrogée, bien entendu, avec la vieille année solaire.) Les
mois de l'année portèrent des noms significatifs, et même harmonieux, et
presque poétiques, chose rare dans les remaniements logiques, germinal,
floréal, prairial, thermidor, messidor, fniBidor, vendémiaire , brumaire, frimaire,
pluviôse, nivôse, ventôse^^\ Les jours de la décade se qualifièrent tout raisonna-
blement premier, second, troisième, etc. , primidi , décadi, tridi. Il y eut cinq
jours complémentaires qu'on appela sans-culottides; signature de la république.
Voilà qui était bien, n'est-ce pas.^ Pourtant le 9 thermidor, cette belle
année-là mourut subitement, en même temps que M. de Robespierre et
l'Etre suprême, et le monde vit revenir, avec la calme et irrésistible puis-
sance du droit légitime, la bonne vieille année, le bon vieux dimanche,
et le bon vieux bon Dieu de nos grand'mères. Qu'est-ce que cela ? Eh mon
Dieu, moins que rien, le fait éternel et souverain qui s'accomplit, l'usage
qui met à néant la logique.
•'' Vérifier l'ordre des mois. [Note de Ui^or Huff.)
VIII
Aimez la rencontre des vieillards. Dans cette mélancolie profonde que
nous font les mystères de la destinée , c'est un grand encouragement à porter
la vie que la contemplation d'une âme de vieillard belle, forte et sereine. Il
est doux et utile en même temps aux hommes plus jeunes que la providence
afflige et éprouve d'arrêter leur pensée sur des têtes couronnées de cheveux
blancs, sur des esprits pleins de toutes les sagesses.
Chaque fois qu'il m'arrive de voir passer devant moi une de ces figures
augustes, je lui dis du fond du cœur : — O vieillard! soyez. béni! vous
aussi, vous avez vécu, vous avez lutté, vous avez souffert. Là où j'ai des
plaies, vous avez des cicatrices. Aujourd'hui vous êtes calme, satisfait, bien-
veillant, résigné et heureux, et vous regardez avec douceur ce ciel éternel et
majestueux d'où tombent sur nous tous les rayons qui éclairent nos yeux et
tous les malheurs qui éclairent notre âme !
Car, cela n'est que trop vrai, le malheur est une clarté. Que de choses. j'ai
vues en moi et hors de moi depuis que je souffre ! La plus haute espérance
sort du deuil le plus profond. Remercions Dieu de nous avoir donné le droit
de souffrir puisque c'était nous donner le droit d'espérer. La brute n'a pas le
cœur qui souffre, mais elle n'a pas l'âme qui espère. Dieu est juste.
loi OCÉAN.
IX
Pauvre doux enfant, tu es rose et frais, tu as dix-huit ans, tu prends un
air grave, tu as de grands livres sous le bras, tu vas au collège, un cuistre
t'explique Aristote, Platon, Spinosa, Gassendi, Descartes, escargot qui
commente les aigles, tu lis du grec et du latin, tu ouvres de grosses bibles,
de vieux in-folio bien jaunes, tu y promènes vaillamment ton bel œil étin-
celant et jeune, tu disputes sur les sept âmes, sur les trois âmes, sur l'âme
unique, sur le moi et le non-moi, sur l'objectif et le subjectif, sur le vide
et le néant, et tu dis : — Dans un an, j'aurai fait ma philosophie. — Écoute,
dans un an tu sortiras du collège et tu entreras dans la vie. Tu vivras. Tu
iras. Tu connaîtras la liberté, la nature, la société, la fantaisie, l'illusion, le
plaisir, cette cime où l'on monte joyeux et d'où l'on descend triste, la néces-
sité du travail, la fatalité de l'obstacle. Tu riras, tu pleureras; tu auras les
éclairs de joie, les longues heures de découragement et de désespoir. Tu
aimeras, et tes sympathies te manqueront; tu aimeras, et tes amitiés te
quitteront; tu aimeras, et tes amours te tromperont. Ce qui manque, ce
qui délaisse, ce qui trompe, voilà ce qu'on aime tour à tour. Tu auras des
enfants, ils seront à toi; dès qu'ils seront hommes ou femmes, ils seront à
d'autres. Et ce sera leur bonheur, et avec la mort dans le cœur, tu devras
en sourire. Peu à peu, comme tu es bon, la haine ne viendra pas, mais tu
sentiras dans l'intérieur de toi diminuer la flamme et augmenter la lumière,
décroître l'amour et croître la bienveillance. Ce qui te fera le front serein et
l'âme triste. Tu regarderas les résultats de ta vie, de tes travaux, de tes
actions; tu verras qu'on te hait pour ce que tu as de bon, qu'on te flétrit
pour ce que tu as de noble, qu'on te rapetisse pour ce que tu as de grand.
Tu éprouveras successivement tout, la foule, dont l'égoïsme te froissera, la
solitude, dont l'indifférence te glacera, la méditation qui n'enseigne que ce
qu'on peut rêver soi-même, l'étude, qui n'apprend que ce que les autres
ont rêvé. Tu continueras de vivre cependant, désormais plutôt curieux
PAUVRE DOUX ENFANT... 203
qu'ambitieux, scrutant les choses de l'ombre pour en tirer de la clarté,
observant le ciel surtout dans la nuit et l'homme surtout dans la méchan-
ceté. Les années couleront ainsi. Un jour enfin tu t'apercevras tout à coup,
et comme subitement réveillé, que tes cheveux sont blancs, que ton front
est ridé, que tes yeux sont ternes, que ton dos est voûté, que ton pas est
pesant, que ta maison est déserte, que tes affections sont mortes, que ton
cœur est vide, et que voici là-bas, déjà parfaitement distincte et visible, et
toute grande ouverte, la porte du tombeau, cette porte d'étrange aspect,
pour les uns pleine de tous les rayonnements d'une magnifique espérance,
pour les autres pleine des fumées de la rêverie humaine et des ténèbres de
la réalité éternelle. Alors, à ce moment suprême, où le plus fort tremble
de tous ses membres, où le plus croyant frissonne de toute sa pensée, veux-
tu que je te le dise ? tu n'auras pas encore fait ta philosophie.
204 OCÉAN.
X
Quelle triste chose, et comme on se sent la rougeur au front en y son-
geant!
Klcber après sa mort, embaumé et scellé dans le cercueil, a été apporté
en France et déposé au château d'If. Là on l'a oublié. Oui, oublié pendant
trente ans, jusqu'en 1829!
Ainsi, pendant trente ans, ce cercueil est resté dans cette prison! Ce cer-
cueil a été oublié dans le coin de quelque grenier comme une vieille malle !
il a disparu sous les toiles d'araignée. Et si quelque visiteur, si quelque
passant l'a aperçu par hasard dans l'ombre et dans la poussière et a dit au
geôlier : — Qu'est-ce que c'est que ça.? — Le geôlier a dit : — Ça, c'est
l'homme d'Héliopolis, de Saint-Jean-d'Acre et d'Aboukir; c'est un nommé
Kléber.
XI
La révolution a deux esprits, le bon et le mauvais. Le bon va en avant,
le mauvais en arrière. L'un mène le genre humain à la civilisation, l'autre
à la barbarie. Pour de certaines gens, 93 est un idéal. Cet esprit révolution-
naire tient de la bête fauve, et je comprends que la phraséologie monarchique
de la restauration en ait fait une sorte de dragon mythologique. C'est une
hydre étrange en effet qui de guillotine se fait journal, et, le jour venu, de
journal se refait guillotine. Cela hurle en attendant que cela dévore.
2o6 OCÉAN.
XII
Voici à mon sens quelle sera désormais la loi des révolutions en France :
de plus en plus profondes, de moins en moins sanglantes.
Nous ne sommes plus le peuple de 935 nous n'avons plus à faire cette
rude besogne de liquider en trois ou quatre années huit siècles d'oppression
et de malaise; nous sommes d'autres hommes devant d'autres faits.
Indépendamment et au-dessus des grands courants créés par les idées qui
mènent le monde et qui viennent de Dieu, à prendre la France telle qu'elle
est, avec ses bonnes et ses mauvaises qualités, nous sommes une nation sur
laquelle soixante ans de révolutions ont prodigieusement développé deux
sentiments, le sentiment envieux et le sentiment affectueux. Tant qu'un
homme, une famille, une caste, sont au pinacle, le sentiment envieux les
bat en brèche; dès qu'ils sont à terre, le sentiment affectueux leur vient en
aide. Qui cesse de faire envie fait à l'instant pitié. La main gauche arrache
la victime à la main droite. On crierait volontiers : Vivent les proscrits ! De
là une situation unique dans l'histoire. Le sentiment envieux fait les révolu-
tions radicales; le sentiment affectueux empêche les révolutions violentes.
Xlli
Un jour, un astronome qui avait passé toute la nuit au travail, regardait
le soleil se lever.
À côté de lui, répandant son suif fétide sur le cuivre vert-de-grisé, fumait,
honteuse et éclipsée, sa chandelle qu'il avait oublié d'éteindre.
L'astre était jeune et magnifique. Du noir palais d'Hécate il avait fait un
Olympe bleu. Les jeunes filles allaient aux fontaines en souriant dans les
chemins. Les oiseaux babillaient, les fleurs s'entr'ouvraient pleines d'inef-
fables haleines. Les rayons descendaient du ciel, les chants et les parfums
montaient de la terre.
L'astronome ébloui contemplait. Il s'écriait presque avec larmes : Ô
soleil ! tu es adorable et beau ! pure lumière ! astre immaculé ! Virginité
splendide! Image de Dieu! Dieu toi-même!
Tout à coup la chandelle lui dit : Prends ce morceau de ta vitre brisée et
noircis-le à ma fumée.
L'astronome fit ce que disait la chandelle, puis il dit : Maintenant, que
veux-tu que je fasse de ce verre noir.^* — Regarde le soleil à travers.
L'astronome obéit, mit le verre noir entre l'astre et son œil, et découvrit
que le soleil avait des taches.
La chandelle, c'est la médiocrité. Le verre noirci, c'est la critique.
2o8 OCÉAN.
XIV
Tout homme est destiné, je ne dis pas condamne, à avoir dans cette vie
des intérêts et des passions.
L'écueil de l'homme, ce ne sont ni les passions ni les intérêts; ce sont les
actions lâches possibles dans l'ordre des passions et les actions basses possibles
dans l'ordre des intérêts. Actions lâches et actions basses se valent et se
répondent, et l'homme qui manque au respect de la femme et de l'amour
n'est pas moins vil que l'homme qui manque au respect de la probité.
Vivez, aimez, travaillez, luttez, souffrez, flottez au gré de ces vents mysté-
rieux qui soufflent tantôt des profondeurs de l'âme humaine, tantôt des
hauteurs de la destinée; flottez, mais ayez toujours en vous un fond qui ne
bouge pas, un rocher, un granit, la conscience, la notion du juste et de
l'injuste, du bien et du mal. Soyez ce que vous pourrez être, faible, fort,
heureux, malheureux; tout est bien, pourvu qu'au dernier jour, à votre lit
de mort, vous puissiez dire tout haut aux hommes et tout bas à Dieu : Je
n'ai fait ni une lâcheté, ni une bassesse.
XV
O Vérité! Soleil!
Tous la voient, nul ne peut l'atteindre.
Tous la contemplent, tous en vivent; nul ne la connaît.
Nul n'a été, nul n'ira où elle est.
Dans les profondeurs.
L'athée, cet aveugle, ne la voit pas, mais il la sent. •■
Aux voyants elle se révèle par sa lumière, aux aveugles par sa chaleur.
Par moments on croit qu'elle monte ou qu'elle décline, on dit qu'elle se
lève ou qu'elle se couche. Erreur. Elle n'a ni levers ni couchers. Elle est
immuable et rayonne toujours à la fois dans tous les sens depuis le commen-
cement de l'éternité jusqu'au fond de l'infini.
C'est nous qui vacillons et qui nous déplaçons, et qui, faisant notre
orgueil de notre misère, prenons nos mouvements pour les siens.
Elle a l'immensité, nous avons un horizon.
Les philosophies, les théories, les théogonies, les sagesses humaines,
tournent autour d'elle en s'en éclairant sans s'en approcher. Quand par
hasard il survient une éclipse et que la nuit se fait pour notre esprit brus-
quement en plein jour, c'est qu'il y a un système philosophique entre elle
et nous.
Le penseur est comme la terre. L'un ne garde pas plus l'ombre des évè-
ncments que l'autre ne garde l'ombre des nuées.
'4
iJtrBiHEkii
2IO OCÉAN.
XVI
L'affirmation engendre la négation ; le oui produit le non. La première
des affirmations, c'est DieU} la première des négations, c'est Satan.
La destinée de toute affirmation, c'est de lutter sans cesse avec la négation
qui lui est propre. Le jour est une affirmation dont la nuit est la négation.
Le génie est une affirmation dont l'envie est la négation. La hiérarchie est
une affirmation dont l'égalité est la négation. La religion, le pouvoir, l'art,
la poésie sont des affirmations dont l'ironie, sous les noms divers de raison,
de critique et d'opposition, est la négation. Le sultan est l'affirmation,
l'eunuque est la négation.
Dans l'ordre des faits historiques comme dans l'ordre des faits philoso-
phiques il y a des hommes qui affirment tout entiers comme il y a des
hommes qui nient.
L'affirmation est en haut, la négation est en bas.
La destinée de toute négation c'est d'être elle-même toujours et opiniâ-
trement niée par une autre négation qui est plus bas qu'elle et moindre
qu'elle. La négation est un écroulement, et tout écroulement se subdivise.
Luther nie le pape, Œcolampade nie Luther. Voltaire nie Jésus, Fréron
nie Voltaire. Le tigre mange l'homme, le pou mange le tigre.
Acceptons ces loisj ne les jugeons pas. Après tout, l'antagonisme fait
saillir l'être. Tout ce qui est fait est ainsi fait. Dieu et Satan, c'est la base
même des religions; le jour et la nuit, c'est la loi même de la création; le
oui et le non, c'est le dialogue même de l'humanité.
XVII
Poètes, il ne suffit pas de s'élever; il faut encore savoir ce qu'on fait là-
haut, ce qu'on veut et où l'on va. Il y a des esprits qui s'élèvent sans ailes
visibles, c'est-à-dire sans génie réel, seulement parce qu'ils ont en eux je ne
sais quoi de subtil qui les enfle et les rend légers. Coupez ce fil qui les attache
à la terre et qu'on appelle le bon sens, les voilà qui passent, ils montent, ils
montent si haut qu'ils se perdent. La foule, qui n'en sait guère plus qu'eux,
admire et applaudit. Une fois parvenus à la hauteur des idées supérieures, ils
sont comme fous, ils ignorent où ils sont, ils errent au hasard, le moindre
air qui court est leur maître, un rien les dégonfle et les fait retomber plate-
ment sur le pavé et leur chute fait peur aux passants. Ils n'ont rien rapporté
de leur voyage; approchez-vous d'eux j ils sont vides.
Il y a d'autres esprits qui s'élèvent parce que leur pensée, frissonnante à
tous les souffles d'en haut, a une large et puissante envergure. Que la foule
soit ou ne soit pas là pour les voir partir, peu leur importe, ils s'envolent à
leur heure, et quand bon leur semble, emportant dans leurs serres la passion
qu'ils sont venus ramasser à terre, et dont ils vont faire leur proie dans la
région des idées. Ils ont l'œil plein d'éclairs. Ils connaissent les montagnes et
s'y plaisent ; ils connaissent les nuées et passent outre. Ils vont où ils veulent ,
sans souci de l'orage, à l'encontre du vent. Ils redescendent quand il leur plaît
et remontent à leur fantaisie. Ils vont, ils viennent, ils planent, ils con-
templent, ils se posent, soit en philosophie, soit en poésie, sur des sommets
d'où leur prunelle absorbe les grands spectacles universels. Leur vie est un
perpétuel voyage, c'est-à-dire une perpétuelle comparaison des choses de la
terre aux choses du ciel.
Les uns volent comme des ballons, les autres comme des aigles.
14.
212
OCEAN.
XVIII
Vous admirez que ce soit le préjugé, et non la raison, qui conduise les
hommes? Eh mon Dieu, c'est tout simple. Le préjugé est si commode, si
serviable, si pratique, si bien fait pour tout usage, si près de vous. Vous
l'avez toujours là à vos ordres. Avez-vous besoin d'une canne pour marcher.?
le préjugé a une pomme d'or. Il est souple et ne casse pas. Prenez le préjugé,
et allez-vous-en la canne à la main. Fait-il nuit-f* avez-vous besoin d'une
lumière.? le préjugé s'allume, entre de lui-même dans le chandelier, cli-
gnote,'tremblote, pue, fume, et vous éclaire. Avez-vous soif.? il n'est pas
difficile au préjugé de se faire eau claire. Buvez-moi cela. Avez-vous faim?
Mangez-en. Que de gens sont gros, gras, souriants, fleuris et contents d'eux-
mêmes, qui n'ont jamais vécu que de préjugés! Avez-vous froid? le préjuge
est un manteau. Voulez-vous dormir? le préjugé est un oreiller.
Mais la raison ! Ah ! la raison ! Que voulez-vous que tous ces pauvres gens
fassent de cette étoile, qui est si haut, qui est si loin! Cela ne se décroche
pas du mur comme une lampe de cuisine, pour chercher une épingle à
terre. Le préjugé fait partie de notre mobilier à tous; il est dans le garde-
manger, dans le garde-meuble, dans la garde-robe. Ouvrez la main. Vous le
prenez. La raison est une chose du ciel. Pour l'atteindre, il ne suffit pas
d'étendre le bras, il faut laisser envoler son âme.
XIX
De tous les points du globe à la fois , tous les regards sont tourne's vers
Paris, non seulement comme vers un sommet, mais comme vers un incendie.
Il y a quelque chose d'effaré dans l'attention.
C'est que Paris est la seule ville de l'univers qui soit à l'état de volcan.
De même que les volcans sont en communication avec les entrailles de la
terre, Paris est en communication avec les masses, avec la fournaise profonde
et bouillonnante des misères souterraines, avec les entrailles du peuple. Voilà
soixante ans que l'éruption a éclaté, et elle ne se ralentit pas.
Quand l'éruption d'événements cesse, l'éruption d'idées commence;
quelquefois événements et idées sortent pêle-mêle du gouffre, de telle sorte
qu'on ne sait plus si ce sont les événements qui amènent les idées ou les
idées qui poussent les événements. Flamboiement magnifique et terrible qui
éclaire une foule de choses dans le monde, mais qui les éclaire de la clarté
propre au chaos.
La commotion accompagne le rayonnement. Partout où quelque chose
tremble dans l'univers, c'est une secousse de Paris.
214 OCÉAN.
XX
Triste destinée des mots qui errent dans la bouche humaine ! Un homme
a un nom, il fait ce qu'il peut pour que ce nom, prononcé après sa mort,
exprime la vertu, le courage, l'honneur. Hélas! et quelquefois le nom fait
banqueroute à l'homme, quelquefois il le calomnie. Un soldat naît en
France, s'y couvre de gloire, y devient maréchal, s'illustre sous trois rois,
Charles VIII, Louis XII, François i", et se fait tuer à Pavie. Le voilà dans
la fosse avec sa belle et noble vie bien remplie} vous dites son nom,
La Palice, et vous voyez apparaître un imbécile. Cet autre naît en Angle-
terre, au quinzième siècle, verse héroïquement son sang pour son pays dans
la guerre de cent ans, et meurt. Vous prononcez son nom sur sa tombe,
Falstaff, et vous évoquez un lâche et un ivrogne.
XXI
PHILOSOPHIE.
Dire : rien n'existe pour l'homme en dehors des perceptions de l'homme,
c'est du nihilisme; cela équivaut à dire : Rien n'est.
En effet, ce qui est en dehors des perceptions humaines n'existant pas,
ce qui est en dedans de ces perceptions existe-t-il .?
Exister, c'est être en soi, c'est être essentiellement. Ce qui est en dedans
des perceptions humaines existe, cela est en soi, cela est essentiellement.
Si cela est en soi, cela ne dépend pas des perceptions de l'homme, cela
est en dehors des perceptions, cela est.
En ce cas toute l'affirmation s'écroule.
Mais on reprend : cela existe comme perception et pas autrement.
Perception.'' perception de quoi.?
Ombre.'* ombre de quoi?
Perception de soi-même. Ombre de soi-même. Alors, c'est un être.
Si c'est un être, il existe essentiellement, et en dehors de toute perception.
Il est.
En ce cas encore l'affirmation croule.
Mais cette perception n'est pas un être.
Si elle n'est pas un être, elle n'est pas.
N'être pas, c'est rien.
Donc dire : rien n'existe en dehors de nos perceptions, c'est dire : rien
n'existe.
II
L'absolu ne peut créer que le relatif.
Démonstration :
Si l'absolu créait l'absolu, il créerait son identique.
Or, le propre de l'absolu étant d'être tout dans tous les sens, il est évident
2i6 OCÉAN.
que deux absolus ne peuvent coexister} l'identique se confond avec l'iden-
tique. Ces deux absolus se confondraient.
En d'autres termes, il n'y aurait toujours qu'un absolu.
L'absolu aurait donc beau avoir voulu créer, il n'aurait point créé.
Ce qui revient à dire, il n'aurait pu créer.
Donc la puissance créatrice lui ferait défaut.
Or, si la puissance créatrice lui faisait défaut, il serait fini là.
Or, l'absolu étant l'infini, s'il était fini, il ne serait plus l'absolu.
Or, il est l'absolu, c'est-à-dire l'infini.
Donc il a la puissance créatrice.
Or, s'il a la puissance créatrice et s'il est démontré que la puissance
créatrice s'annule et ne l'exerce pas en créant l'absolu, comment l'exerce-t-il .'
En créant ce qui n'est pas l'absolu.
Qu'est-ce qui n'est pas l'absolu.''
C'est le relatif
Donc c'est le relatif qu'il crée, et seulement le relatif.
Donc l'absolu ne peut créer que le relatif.
III
Le mai a trois formes :
L'absence du bien,
La négation du bien,
La destruction du bien.
L'absence du bien, c'est-à-dire le défaut; la négation du bien, c'est-à-dire
la faute j la destruction du bien, c'est-à-dire le crime.
Ces trois formes du mal sont en même temps ses trois degrés.
L'une mène à l'autre.
Ce sont trois compartiments qui communiquent; dans le premier le
crépuscule, dans le second la nuit, — dans le troisième le gouffre.
XXII
Voici ce que disait le vieux gendeman, ayant, comme on peut le voir,
des lueurs de juste et de vrai, à travers ses partis pris et ses préjugés'^' :
II y a en France, à l'extrémité de tous les partis sensés et utiles, ou pour
mieux dire, aux deux extrémités du vrai, deux partis qui se haïssent, qui
s'abhorrent, et qui pourtant, à leur insu, ne forment qu'un parti. Ce parti,
divisé en apparence en deux factions contraires et au fond plein d'unité, se
compose de haine, d'ignorance, d'orgueil, de dédain, d'horreur farouche
pour les lettres, les arts et les libertés de la pensée, de la négation sauvage
de tout ce qui constitue l'esprit d'un siècle, de tout ce qui fait la grâce,
l'élégance, la splendeur et la politesse d'une nation. Lorsqu'il croit être
monarchique et religieux et qu'il s'affuble d'une cocarde blanche, il s'appelle
le bigotisme; lorsqu'il s'imagine être républicain et qu'il se coiffe du bonnet
rouge, il s'appelle le puritanisme. Il y a cette différence pourtant que dans
ce dernier cas il est fier de son nom. Les bigots ne disent pas : nous
sommes les bigots, les puritains disent : nous sommes les puritains. Ce sont
les mêmes hommes faisant les mêmes choses par les mêmes moyens. L'in-
quisition d'Espagne est l'idéal des premiers, 93 l'idéal du second. Torque-
mada était bigot, Marat était puritain.
Ce parti qui représente la haine de tout ce qui brille et de tout ce qui
rayonne, a existé de tout temps. Il est aussi ancien que la paupière des
orfraies. Ce sont des puritains qui ont brûlé Jeanne d'Arc, ce sont des
bigots qui ont crucifié Jésus.
Les puritains d'Angleterre exécraient Cromwellj les puritains de France
détestent Napoléon. Cromwell n'a eu qu'un mérite à leurs yeux, avoir
'"' Ces lignes ont été ajoutées vers 1854 ou 1856, d'après l'écriture. {Note de l'Edi-
teur.)
2l8 ^ OCÉAN.
décapité Charles I°'j Napoléon n'a été pur qu'un jour, le jour où il a fait
casser la tête au duc d'Enghien.
À l'heure qu'il est, les bigots sont en train de haïr Pie IX'".
En général, bigots et puritains s'entr'aident. Ils grondent presque tou-
jours en même temps et après les mêmes hommes.
Cette famille myope et cruelle d'esprits malades s'attache aux grands
partis comme une lèpre, les pénètre, s'y incorpore, devient leur masque, et
réussit quelquefois à les défigurer, mais ce serait les calomnier que de les
confondre avec eux. Le parti puritain n'est pas plus le parti démocratique
que le parti bigot n'est le parti monarchique. S'imagine-t-on la lèpre disant :
je suis le visage ?
Le parti monarchique et religieux est un grand parti, le parti démo-
cratique et républicain est un grand parti. Or les grands partis peuvent être
terribles, ils ne sont pas envieux } ils peuvent être odieux, ils ne sont pas
ridicules. Par cela même qu'ils sont larges, ils ne peuvent pas être étroits;
par cela même qu'ils sont grands, ils ne peuvent pas être petits. Qu'y a-t-il
de plus petit que le bigotisme et de plus étroit que le puritanisme ?
Les grands partis ont de grands hommes j il leur en faut, ils en ont
besoin. Ils se gardent bien de fermer leurs portes aux intelligences} ils les
ouvrent toutes grandes au contraire, appellent les esprits puissants à leur aide,
ne haïssent point la gloire qui est une force, et ne rechignent pas devant les
lumières.
Quelquefois leurs grands hommes sont formidables, j'en conviens, mais je
les préfère aux petits hommes venimeux. Je préfère Richelieu qui était
galant à Laubardemont qui était bigot et Danton qui était libertin au père
Duchesne qui était puritain. Si je suis réduit à choisir, j'aime mieux les
oiseaux de proie que les oiseaux de nuit, et les vautours que les hiboux.
'"' Pic IX, élu en 1846, eut, en 1849, tout un parti contre lui. [Note de l'Éditeur.)
XXIII
Les états constitutionnels admettent-ils des gouvernants de génie ?
La transaction constitutionnelle est née d'un désespoir naturel de l'homme,
du désespoir d'atteindre à la perfection. La monarchie absolue engendre le
despotisme qui est habituellement féroce et imbécile, la démocratie pure
engendre l'anarchie qui est toujours imbécile et féroce. La monarchie et la
I république sont le gouvernement des extrêmes. La forme constitutionnelle
: et représentative est le gouvernement des moyennes.
Or, sans nier les avantages et à quelques égards les excellences de cette
i forme composite , il faut pourtant convenir de ceci : qui dit gouvernement
: des moyennes dit gouvernement des médiocrités. L'accident d'un gou-
vernant homme de génie est à la rigueur possible, mais nécessairement très
rare et très entravé , dans les pays constitutionnels. Les grands hommes ont
besoin de rêverie, d'audace, de prestige, de silence autour d'eux, de liberté
dans tous les sens. La forme constitutionnelle, c'est précisément la sup-
pression de cette liberté des gouvernants au profit des gouvernés. Les ga-
ranties, les franchises, les droitsj qu'est-ce que tout cet admirable ensemble.?
des limites au despotisme. Oui, mais tout ce qui est limite au despotisme
est en même temps barrière au génie. Le génie lui-même est un despotisme.
Devant la presse libre et la tribune libre, c'est-à-dire devant la discussion de
[tout par tous, Richelieu, Louis XIV, Napoléon, s'évanouiraient, et
i>Hcnri IV serait tout de suite impopulaire. Qu'est-ce que c'est que cette
; étrange lumière qui fait évanouir les colosses.? Les plans de campagne de
votre grand capitaine seront connus, divulgués, publiés, commentés, cri-
tiqués, bafoués, le côté faible indiqué, l'ennemi averti. Vous n'aurez plus de
bataille d'Austerlitz.
Ni la monarchie pure, ni la république n'ont cet inconvénient. L'avantage
220 OCEAN.
des longues dynasties, c'est l'unité de la nation rendue visible et la chance des
rois de génie , lesquels ont tout pouvoir pour être grands. La beauté des répu-
bliques est aussi leur écueil, c'est d'improviser des dictatures. Napoléon est
le produit des deux formes.
Mais, dira-t-on, l'Angleterre.'' L'Angleterre n'est pas une monarchie
pure, l'Angleterre n'est pas une république; et pourtant l'Angleterre est
grande. D'abord de quelle grandeur.? Est-ce delagrandeur vraie et complète,
dans le sens grec, dans le sens romain, dans le sens français.'' N'est-ce pas
plutôt simplement de la puissance, c'est-à-dire de la grandeur punique.''
Ensuite l'Angleterre n'a pas, Cromwell excepté, eu un seul grand homme
de la taille de ceux que nous venons de nommer. Et le jour où elle a eu
Cromwell, elle n'a plus eu sa liberté. Cromw^ell, c'est précisément l'accident
républicain, le dictateur, comme Bonaparte, non plus populaire que Bona-
parte, mais moins monarchique et plus bourgeois. Cromwell, c'est le dicta-
teur moins le prince. Napoléon c'est le dictateur plus le prince. Et puis
l'Angleterre est une île, la citadelle de l'océan, une entité distincte du con-
tinent, voisine, mais étrangère, ne recevant et ne communiquant aucun
ébranlement européen, mêlée aux autres nations seulement par les fils de sa
politique, défendue de tout contact immédiat, pouvant se gouverner chez
elle à sa guise, se civiliser chez elle, s'agiter chez elle, sans inquiéter aucune
frontière, sans brouiller ni casser les mailles du réseau séculaire des monar-
chies continentales. Enfin, pour l'Angleterre elle-même, tout est-il dit.? La
liberté de la presse, telle qu'elle existe aujourd'hui, est un fait tout nouveau
dans la civilisation et dont les siècles précédents n'avaient aucune idée. Ce
fait admirable et excellent à tant d'égards, a d'un autre côté des résultats
qu'on n'a pas encore pu calculer. Le vieux rocher de la constitution anglaise
lui même ne sera-t-il pas à la fin entamé par cette quantité d'acide versée
tous les jours ? Alors n'aura-t-on pas besoin d'un peu de dictature et d'un peu
de génie ?
Pour revenir au point de départ, la perfection étant refusée à l'homme,
la monarchie pure ayant ses inconvénients, la république ayant ses périls, le
gouvernement constitutionnel est probablement le meilleur, mais toutes
restrictions posées et toutes réserves faites, ce n'en est pas moins le gouver-
nement des moyennes et par conséquent des médiocres. C'est le gouvernement
à la mécanique. C'est le procédé ingénieux qui substitue, avec un succès
satisfaisant pour le grand nombre, la combinaison des avis divers à la souve-
raineté d'une volonté éclairée et toute-puissante, et des rouages au génie. 11
en résulte une certaine petitesse bourgeoise, l'esprit de critique là où il fau-
drait l'esprit d'organisation, une impulsion mauvaise qui vient de l'envie,
toutes sortes d'obstacles aux grands gouvernants. Ceci est un inconvénient
LES ETATS CONSTITUTIONNELS... 221
sérieux, et auquel il sera nécessaire de réfléchir. Il y a là une lacune évidente,
et nous avons la conviction qu'on peut la combler, sans altérer même la
forme constitutionnelle , mais il faut y pourvoir. Sans doute , après les fatigues
des avatars et des palingénésies, après les révolutions et les guerres, une cer-
taine félicité sociale a son prix et peut être momentanément préférée même
à la gloire. Mais les idées de gloire ne doivent jamais être abandonnées par
les peuples faits pour la grandeur. La lâcheté commence là. Il est honteux
pour une nation considérable de mieux aimer le bien-être que la splendeur,
la richesse que l'illustration, la chaleur que la flamme, la clarté que l'éclat,
c'est-à-dire les mêmes choses dans la mesure médiocre. On peut renoncer
aux grands risques, mais il ne faut pas renoncer aux grands hommes. En
pareille matière, ne point avoir, c'est ne pas être. Pas de grands hommes,
pas de grands peuples.
Sans doute il y a d'autres grands hommes possibles que les grands hommes
d'état, mais tout cela se tient*''.
''' Développer. Ceux d'à présent, poètes, écrivains, artistes, etc., sont la consé-
quence de la révolution et de Napoléon. S'il ne s'en préparait pas d'autres, dans
50 ans il n'y en aurait plus. Quand tout se rapetisse, les héros et les géants s'en vont
tout aussi bien des régions de la pensée que des régions de la politique. (Note de
ViaorHugo.)
222 OCÉAN.
XXIV
Se faire une sphère de tous ses diamètres.
Le jour où toutes ces sphères, grandes, moyennes et petites, graviteront
paisiblement dans le milieu social sans se heurter et sans se gêner les unes
les autres, le problème posé en 1789 sera résolu. Nous l'avons dit ailleurs
en d'autres termes, que les inégalités sociales se superposent aux inégalités
naturelles, et l'équilibre politique est trouvé. C'est en ce sens qu'il est juste
que la charte dise : égaux devant la loi comme l'évangile dit : égaux devant
Dieu.
En somme, si la liberté se complique quelquefois d'aristocratie, l'égalité
s'accommode trop souvent de l'esclavage. À tout prendre, nous préférons
encore la liberté anglaise à l'égalité turque.
Mais on peut améliorer ce fait chez soi.
L'égalité que nous voulons, ce n'est pas le même petit carré pau-
vrement distribué à tout le monde, au gros comme au fluet, au grand
comme au petit, suprême inégalité, selon nous. L'égalité que nous voulons,
c'est le droit égal et sacré pour chacun de se développer à l'aise selon
toutes ses facultés, grandes ou petites.
XXV
Dans un conte de l'Orient, l'ange qui est dans l'éternité où il n'y a pas de
ténèbres rencontre l'homme et lui demande : — Qui es-tu? — Je suis, dit
l'homme, celui qui est dans le temps, ma vie est traînée par deux chevaux,
l'un blanc et l'autre noir, qui s'appellent le jour et la nuit. — L'ombre et
la lumière ne peuvent marcher longtemps ensemble, répond l'ange. C'est
pour cela, homme, que tu vas à la mort.
Ce que l'ange disait à l'homme, on peut le dire à la répubhque d'Amé-
rique. Elle aussi, elle est traînée par le cheval blanc et par le cheval noir,
par la lumière et par l'ombre, par la liberté qui est le jour et par l'esclavage
qui est la nuit. Où va-t-elle.?
Il est temps qu'elle se fasse cette question. Pour l'admirable république
américaine, l'abolition de l'esclavage est la question de vie ou de mort.
Quand, par une de ces combinaisons monstrueuses du hasard qui prouvent
que l'impossible n'existe pas, l'abominable institution Esclavage parvient à
s'introduire dans une république, il faut que, dans un temps donné, elle
tue la république ou que la république la tue. Et en effet, se figure-t-on
ceci : la fraternité achetant et vendant des hommes, l'égalité regardant la
peau et non l'âme, la liberté ayant des esclaves! Tôt ou tard, la raison qui
est au fond des choses, force invincible, se révolte et se venge. Et comment
se venge-t-elle.? par la mort des peuples illogiques. La vie, la vie magni-
fique des États-Unis d'Amérique, importe à l'avenir du monde et à la fon-
dation même des États-Unis d'Europe. Il faut donc, oui, il faut que l'escla-
vage disparaisse du code américain. Je viens de le dire, toute nation qui
attelle à ses institutions le jour et la nuit, marche à l'abîme. Les peuples ne
meurent que par les démentis qu'ils donnent à leur principe. Dans ce qui
est justice et droit, faire un contresens, c'est boire un poison. Un peuple
qui irait toujours droit devant lui comme un syllogisme dans la voie du
progrès, passant indéfiniment d'une conséquence à l'autre, ce peuple-là
n'aurait aucune raison pour finir, et ne mourrait jamais. Il s'identifierait à
l'avenir même du genre humain.
Pour les nations, la logique, c'est l'éternité.
224 OCEAN.
XXVI
Je crois avoir déjà remarqué quelque part que le bon Dieu abuse de
l'antithèse, (tiens! et moi aussi, à ce qu'on dit, et je profite de cette occasion
de me vanter d'un travers commun avec Dieu); le bon Dieu donc abuse
puérilement du soleil et de la lune, du nuage et de l'étoile, du lion et de
l'agneau, du corbeau et du cygne, du printemps et de l'hiver, de la femme
et de l'homme, du petit et du grand, du noir et du blanc, du mal et du
bien, du diable et de lui-même. Or, au point de cette histoire où nous en
sommes, Jéhovah était précisément en flagrant délit d'antithèse, il se
laissait aller à son tic, et, selon sa manie immémoriale, après s'être
empêtré dans l'ombre, ne sachant plus que faire, il s'en tirait avec l'aurore;
il faisait à l'orient un cliquetis de la lumière contre les ténèbres; bref, pour
la cent millionième fois peut-être, après la nuit, il faisait le jour, répétition
monotone du même effet, et indigne d'un si beau talent.
XXVII
Tout homme intelligent doit avoir à quarante ans une philosophie comme
il doit avoir une hygiène. Il doit savoir maintenir l'équilibre de son esprit
comme la santé de son corps.
Les grands faits mystérieux de tout ordre qui l'entourent doivent l'occu-
per sans cesse. Il doit tendre constamment vers Dieu par le cœur comme par
la pensée. L'aspiration au but inconnu de l'âme à travers l'infini doit être
le travail perpétuel de son intelligence. Travail plein de labeur, il ne faut
pas se le dissimuler. Grandes questions, grandes fatigues. Dans ce trajet im-
mense de la pensée vers Dieu les idées simples et naturelles vont droit et
vite; cependant elles sont heureuses de rencontrer en chemin, pour s'y ap-
puyer et reprendre haleine, les idées inventées, compliquées et construites
qui cherchent le même but et font la même route, plus lentement, moins
directement, mais quelquefois plus sûrement. L'oiseau qui traverse l'océan se
repose avec joie sur le mât du navire qu'il rencontre en pleine mer.
Que la foi donc ne dédaigne pas la raison.
Il est telle heure où l'esprit philosophique offre un point d'appui sauveur
à l'âme religieuse prête à ployer ses ailes de lassitude et à se laisser choir
dans les abîmes de l'infini.
'5
226 OCÉAN.
XXVIII
LA RELIGION ET LA SCIENCE DACCORD
CONTRE L'INFINI.
D'où ce résultat curieux, la religion et la science, qui se haïssent sur tous
les points et se combattent, s'entendent sur un seul, ôter à l'homme le sen-
timent de l'infini. La religion appelle cela : être orthodoxe. La science
appelle cela : être exact. Le dogme du savant : rien hors de l'observation
directe, est aussi étroit que le dogme du prêtre : rien hors de la révélation
immédiate.
L'immense œil intérieur, l'intuition , est fermé par la religion et bouché
par la science. Ne regardez pas par là, crient-elles toutes deux. De là le
prêtre aveugle et le savant myope.
L'infini, n'étant ni palpable, ni visible, ni compréhensible, est rejeté. La
religion ne veut pas de ce mystère-là, et la science n'accepte aucun mystère.
Or qu'est-ce que le mystère.'' C'est notre enveloppe. La science refuse l'infini,
mais il n'en est pas moins là. Il est notre urgence. Nous en naissons, nous
en vivons, nous en mourons, nous en renaissons. Le savant crie : Je ne
veux pas de toi, infini, et, profonde voix de l'ombre, l'infini répond : je suis
ton âme.
Ce sentiment de l'infini que la religion et la science oflRcielle d'accord
veulent ôter à l'homme, n'est autre chose que sa propre notion. L'étincelle
infinie est en lui; il la sent. C'est elle qui lui conseille le bien, le juste et le
vrai. A quoi bon si zéro est au bout? Elle n'aurait que faire d'être conscience
pendant la vie si elle n'était point âme après la mort.
Les grands esprits rétablissent la situation, ils comblent la lacune, ils
remettent l'homme intérieur en équilibre. Contenant une plus grande
quantité d'infini, ils contiennent une plus grande quantité d'âme. Là est le
secret de leur utilité sociale et de leur puissance civilisatrice.
XXIX
Voulez- vous savoir ce que c'est que le sophisme? écoutez ceci :
Voilà un animal superbe j aucun ne le dépasse en force et ne l'égale en
grâce. Son mouvement, c'est l'harmonie; s'il bondit, il retombe adorable-
ment sur ses quatre pattes comme Auriol sur ses quatre mains ; il n'y a pas
de plus magnifique robe que la sienne; il a les plus splendides yeux du
monde, même la nuit, la lumière y reste; il est souple, agile, robuste,
charmeur, c'est le plus beau des chats. Quelle est cetpe bête.'' l'eau vous en
vient à la bouche. Je voudrais bien l'avoir dans mes appartements. De quel
animal parlez-vous là.''
— Du tigre.
Ceci est une excellente institution. Sans elle, les noirs d'Afrique mange-
raient leurs prisonniers. Grâce à elle, une foule de pauvres êtres, qui vivraient
et mourraient idolâtres, sont baptisés et connaissent le Christ. Aussi voyez
comme ils sont joyeux, allez parmi eux le soir après leur travail; ils dansent
et chantent; ils n'ont à craindre ni la faim, ni l'abandon; ils ont quelqu'un
qui les loge, les vêt et les nourrit, et pourvoit à tous leurs besoins; ils ont
rencontré sur la terre même la providence qui s'est faite homme et qui veille
sur eux. Cette institution est un complément de la civilisation. Vous vous
écriez : certes, elle est admirable, et je voudrais avoir un peu de ce bienfait.
Quelle est cette institution?
— C'est l'esclavage.
Vous reculez.
'î-
228 OCÉAN.
XXX
A QUELQU'UN QUI SE PLAINT DE PERDRE LA VUE.
Parce que votre œil s'affaiblit ou se trouble, parce que la nuit se fait sur
votre rétine, ne dites pas : je deviens aveugle. Il n'y a que deux aveugles :
le fou et le méchant. Qui aime et pense est voyant. Vous cessez de voir
par les yeux.? Eh bien, regardez par l'esprit. Vous cessez de voir par l'esprit,
voyez par le cœur. Le cœur, c'est la grande prunelle.
Heureux qui voit par là.
Le génie est cœur avant d'être esprit. Les plus grands voyants sont peut-
être les aveugles de la chair. Œil fermé, âme ouverte. Homère voit. Milton
contemple.
Ceux-là seuls sont dans la nuit qui sont dans la haine. Ceux-là seuls sont
dans la nuit qui sont dans le mal. Soyez dans l'amour, soyez dans le bien.
Les ténèbres charnelles ne peuvent rien sur vous. Vous êtes dans le jour.
C'est dans cette lumière que, pour ma part, je tâche de vivre. Dans
l'ombre de l'exil, on voit mieux les splendeurs réelles et les clartés vraies.
C'est là que je suis, et j'en profite pour ouvrir mes yeux tout grands à la
vérité, à la justice, à la raison, au progrès, à l'idéal, c'est-à-dire à toutes les
lueurs de Dieu.
A force de contempler Dieu, l'œil humain finit par devenir soleil} il ne
jette plus des regards, il lance des rayons.
XXXI
La créature a deux états possibles : être et vivre. Etre est l'état passif,
vivre est l'état actif. Vivre, c'est avoir la conscience d'être.
La conscience est le principe de l'action.
Qui n'a pas conscience peut remplir une fonction, mais non faire une
action.
Faire est propre à vivre.
Vivre, c'est agir.
Agir, c'est vouloir.
La volonté commence à l'action et se prouve par elle.
La pensée commence à la volonté et s'affirme par elle.
Là où il n'y a qu'action et volonté, il n'y a encore qu'instinct.
L'instinct est le rudiment de la pensée.
L'instinct est toute la quantité de pensée possible i l'être sans la liberté.
La volonté trouve, la liberté choisit.
Trouver et choisir, c'est penser.
230 OCÉAN.
FAITS CONTEMPORAINS.
1847.
L'empereur Nicolas était maussade avec les hommes et gracieux avec les
femmes. Cependant il se bornait presque toujours aux coquetteries, voulant,
disait-il , se conserver jeune. Sa femme avait une vie fatigante et triste. L'em-
pereur ne pouvant supporter d'être seul, exigeait qu'elle fût à toutes les
revues et les parades où il passait sa vie. L'impératrice avait été assez belle;
mais elle avait fini par n'être plus qu'un spectre de maigreur et d'ennui.
Au contraire de l'empereur, elle était dure avec les femmes. La comtesse
Woronzow, femme du gouverneur du Caucase, habituée aux honneurs
quasi royaux des vice-reines, venait l'hiver à Saint-Pétersbourg faire sa cour.
Il Y avait dans la maison de l'impératrice ce qu'on appelait les dames du
portrait. C'était des femmes de qualité qui accompagnaient l'impératrice
partout et qui portaient un cordon bleu en bandoulière et sur l'épaule gauche
le portrait de l'impératrice enrichi de diamants. La comtesse Woronzow
désirait ardemment être dame du portrait. C'était la seule dignité qui lui
manquât. Elle le fit demander à Sa Majesté. Cependant elle avait pour
amant je ne sais quel cousin dont on disait qu'elle portait toujours le portrait
caché sur elle. Calomnie peut-être; non l'amant, mais le portrait. L'impé-
ratrice apprit la chose, et un soir devant toute la cour, elle dit à la comtesse
Woronzow : Comtesse, voui ave'r assey d'un portrait sur vom.
L'empereur avait trouvé à son gré une fille d'honneur de l'impératrice.
Il dérogea à ses habitudes de conservation. La fille devint grosse. L'empereur
la maria à un brave officier avec une dot considérable. Au bout de peu de
temps l'officier remarqua que la somme était grosse, mais que la femme
L' EMPEREUR NICOLAS... 231
l'était aussi. Il prit mal le fait, et battit la dame. Ce qui est très russe.
L'empereur l'envoya au Caucase. L'ofEcier se fit tuer. Un an ou deux
après, l'empereur dit au gouverneur du Caucase : — EA bien? Un tel elt-il
calme?
— Oui, Sire, dit le gouverneur.
Il était mort.
Le czarevich Alexandre était plus dur encore que son père et plus haï.
A vingt ans, il éuit sévère, hautain et triste. Il rendait fort malheureuse sa
femme qui était une princesse de Hesse.
L'empereur Nicolas, comme son frère l'empereur Alexandre, aimait la
conversation des femmes, et se plaisait aux causeries familières au coin du
feu. Il était doux, simple, charmant et galant à ces heures-là. Il souriait de
tout. Il semblait qu'on pût tout lui dire. Pourtant on n'osa jamais lui parler
de la princesse Troubetzkoï.
232 OCEAN.
II
En 1787, je ne sais quel prince, le comte d'Artois, je crois, voulut donner
une petite maison à la Guimard, cette danseuse maigre. Il fit choix d'un joli
jardin rue Chantereine et chargea Ledoux de la galante construction de
l'édifice. Ledoux est le brave architecte, à l'imagination tout ensemble
pauvre et abondante, qui a produit les barrières de Paris, ces tristes
avortements de la médiocrité fécondée par le mauvais goût. De Made-
moiselle Guimard cette maison passa à Madame Talma. En 1795, ^^^^ avait
encore changé de mains. Elle appartenait à une créole, veuve d'un gentil-
homme français qui était mort général républicain. Cette créole fit ajouter
à la maison rococo de Ledoux une façon de péristyle héroïque, en hémi-
cycle, décoré de faisceaux romains et de trophées grecs. Ce fut l'architecte
Percier, autre Ledoux moins l'abondance et la fantaisie, qui inventa et ajusta
ce péristyle à l'extrémité d'une ravissante allée d'acacias mêlés d'églantiers
et de lierres où les fauvettes chantent au mois de mai.
À côté des chétives imaginations de l'homme, la grâce et la beauté de la
création ressemblent souvent à de l'ironie. J'ai quelquefois écouté chanter
là les fauvettes; je suis convaincu qu'elles se moquent du péristyle de
M. Percier. Mais ceci me détourne de ce que je veux dire; passons.
En 1822, un vieillard qui venait de voir mourir un prisonnier sur un
rocher, le général Bertrand, se retira dans la petite maison et fit graver sur
la façade cette inscription :
In hoc minimajam maximm
P/us quam maxima concepit.
C'est qu'en effet cette petite maison-là est le logis habité en 1797 par le
général de l'armée d'Italie. C'est l'étape intermédiaire entre le bivouac de
Toulon et les Tuileries. C'est le lieu solennel qui a vu s'accomplir le
deuxième avatar de Bonaparte.
EN lySj... 233
Cette bonbonnière construite pour une danseuse a changé la rue Chante-
reine en rue de la Victoire.
Aujourd'hui cette demeure héroïque appartient à des spéculateurs qui
l'ont ornée d'un buste de Rousseau et qui la mêlent à des prospectus.
Ainsi le roi Charles X dans sa jeunesse a bâti une maison pour le 18 bru-
maire, et l'empereur Napoléon, à son aurore, a illustré un logis pour les
Néothermes.
Les fauvettes y chantent toujours.
234 OCÉAN.
III
[NOTES SUR LA REVOLUTION DE FEVRIER 1848.]
Le cabinet Guizot, ce ministère né de la crainte d'une guerre et mort
de la crainte d'une révolution.
Car le 23 février, avant de mourir lui-même, Louis-Philippe tua Guizot.
Immolation tardive qui ne sauva pas la dynastie.
Soudain on crie : À bas Polignac ou Guizot!
Le gamin des faubourgs donne en chantant l'assaut
A huit siècles d'histoire incarnés dans un homme.
Le gamin prend Paris ainsi qu'il prendrait Rome,
En riant. Le sang coule. En vain on se défend,
Il l'emporte. Il est roi sans cesser d'être enfant.
Il court, il tient le Louvre, il entre aux Tuileries}
A lui le trône, à lui les hautes galeries,
Il se promène, avec Marrast pour courtisan.
Du pavillon de Flore au pavillon Marsan.
La nation souveraine succède au roi, le suffrage universel au droit divin.
Le principe d'hérédité fait place au principe d'élection. Le gouvernement
de l'hérédité s'appuyait sur les privilèges et les inamovibilités. Le gouver-
nement de l'élection vivra par les talents et par les popularités. La magistra-
ture inamovible ira où est allée la pairie héréditaire.
Chaque système doit disparaître avec ses démolitions.
NOTES SUR LA REVOLUTION.
235
Mai 1848.
Comment douter du dénouement? Il sera évidemment bon pour le genre
humain tout entier. Espérons ! Confions-nous ! C'est Dieu qui fait la pièce
et c'est la France qui joue le rôle.
1848.
Le dimanche 28 mai, mon installation à Petit-Bourg comme président
de l'œuvre en remplacement de mon collègue M. Portalis.
J'y ai passé la journée. On était fort nombreux. Louis Blanc y était.
Nous avons fait route ensemble et beaucoup causé. Il me disait : — Béranger
est fin, Lamennais est haineux, bonhomme ni l'un, ni l'autre. Barbes est
un bon fou. Quant à Blanqui, c'est un phénomène; l'excès de l'audace mêlé
dans la même âme à l'excès de la poltronnerie. Un misérable d'ailleurs. J'ai
une lettre que Barbes m'écrivait sur Blanqui du Mont-Saint-Michel. Elle
finit ainsi : llj a un homme que je méprise plus que Louis-Philippe, c'eB Blanqui.
Après le dîner, qui a été gai, quoique traversé par des conversations
sombres, une très jolie femme, blonde avec des yeux bleus. M"' Lionet,
femme d'un médecin de Corbeil, m'a dit : Si jamais on vous poursuit, vene^ à
Corheil. Je vous cacherai.
Ce qui compose le moment que nous traversons, c'est la forme la plus
fragile, un prince-président, et le fond le plus indestructible, la démocratie;
combinaison redoutable, l'impossible combiné avec le nécessaire.
De là vient que les uns disent : cela est éternel, et que les autres disent :
cela ne peut durer, et que tous ont raison.
Mais pourquoi diable en faisant le 24 février le bon Dieu a-t-il été prendre
M. Marrast.»*
Juin 1848.
ô malheureux pays ! comment tout ne s'écroulerait-il pas ! d'un côté les
coups de canons, de l'autre, les coups d'idées.
O philosophes, penseurs, poètes, écrivains, amis du peuple et de l'huma-
nité, artilleurs de l'intelligence, à vos pièces!
Mais prenez garde pourtant !
236 OCÉAN.
Dans les assemblées uniques, ce n'est pas la montagne que je crains, c'est
le marais. Le marais, dans un temps donné, engendre toujours cette hydre
qu'on appelle le comité de salut public; douze têtes qui dévorent toutes les
autres.
Prenons garde.
La démocratie peut être à elle-même son propre abîme.
Séance du i" décembre. — Les représentants Mazuline, Parisis et
Goudchaux ont parlé dans cette séance. On a vu successivement monter à la
tribune un noir, un évêque et un juif. Grand fait qui montre comme les
portes du passé sont bien fermées et combien c'est un avenir nouveau que
celui qui s'ouvre devant la civilisation.
Ce qui complète la grandeur décisive du fait, c'est qu'il a passé inaperçu.
Oh ! comme on a l'art d'épouvanter à propos le bourgeois et le paysan , ce
toujours enfant !
Y a-t-il des questions à étudier ? l'ignorance est-elle une question .'' la mi-
sère est-elle une question } la prostitution est-elle une question ? la guillotine
est-elle une question .î* le salariat est-il une question.'* le bien-être est-il une
question ? l'enfant est-il une question .'' la femme est-elle une question .? le
pauvre a-t-il, lui aussi, son cahier des griefs.? — Il s'agit bien de cela ! écoutez :
Le socialisme est un brigand, un chauffeur, un routier, un détrousseur de
grand chemin, un maigre, un ventre-creux, un malandrin. Il aune plume
de coq à son chapeau, un tromblon, des souliers de corde, de grandes
moustaches noires. Il a li-haut sur la montagne des cavernes et des trous dont
l'entrée est cachée avec des branches d'arbre et de grosses pierres. Barbara lui
fait la soupe dans les ténèbres pendant qu'il égorge les propriétaires. Il est
féroce, adroit, insaisissable} il grimpe aux rochers comme une chèvre et dis-
paraît. Il est un monstre, il est un tigre, il est une bande. Rinaldo Rinaldini.
Voilà la vraie question.
IV
En ce moment, à Paris, la fantaisie souveraine des hommes de génie,
et le caprice de l'art toujours si hautement mélangé de raison, de goût et
de nécessité ont ouvert à l'architecture des voies nouvelles, voies profondes
aboutissant à cette rencontre du réel et de l'idéal, du grand et du chimé-
rique, du vrai et de l'extraordinaire, qui est le beau complet, voies magni-
fiques où de nos jours la poésie, cette figure divine qui porte le flambeau
des générations, a précédé et introduit tous les autres arts. La peinture, la
statuaire, la sculpture, la musique, y sont entrées successivement. L'archi-
tecture domestique, toujours pleine de bon vouloir parce qu'elle est sans
responsabilité, cherche à y entraîner l'architecture officielle qui se roidit et
résiste. De là une sorte de lutte entre ce que bâtissent les villes et l'état, et
ce que construisent les particuliers; les maisons sont beaucoup plus dans
l'art que les monuments. Il y a dans nos rues et sur nos boulevards telle
façade édifiée d'hier qui pourrait presque être comparée aux ravissants logis
de la renaissance, tandis que notre hôtel-de-ville si lourdement grossi et
accru de quatre ou cinq fois son volume, la Madeleine, Notre-Dame-
de-Lorette, Saint- Vincent-de-Paul, etc., sont de tristes et fâcheux édifices
encore tout empreints des pauvretés du style-empire et du style-messidor,
où rien, ni dans l'ensemble ni dans le détail, n'est décidément beau, ferme,
logique et accentué, et où tout au contraire reste bâtard, mou et indécis
parce qu'ils font effort à la fois vers la forme morte et vers le goût vivant,
vers l'art suranné et vers l'art nouveau.
On ne chasse pas deux lièvres, on ne sert pas deux maîtres, on ne mêle
pas deux arts.
238 OCÉAN.
L'envie, l'envie littéraire surtout, a des effets singuliers. Nous connaissons
un homme jeune, beau, spirituel, doué de talent comme poëte et comme
critique, millionnaire, opulent au point que le jour où il réalisa sa fortune,
ne sachant que faire et inquiet de tant de billets de banque, n'ayant pas de
coff^re-fort préparé, il prit le parti de passer la nuit couché dessus. Ce jeune
homme a un hôtel à Paris, une voiture, des amis sans nombre, toutes les
jouissances de la vie à la portée de son âge et de ses millions; il n'a qu'une
pensée : trouver le moyen de nuire à un vieillard exilé et isolé, n'ayant
d'autre distraction que le travail sans relâche, condamné par sa propre
conscience à la solitude perpétuelle sur un rocher en pleine mer. Ce
vieillard appartient aux mêmes opinions que ce jeune homme. Se con-
naissent-ils.? Oui. Ils ont eu jadis des points de contact. Le jeune homme,
alors adolescent, venait chez le vieillard, alors homme mûr et en recevait
des encouragements et des éloges. Pourquoi cette préoccupation étrange
dans ce jeune homme.? Hélas! parce qu'il y a peut-être un peu plus de
bruit autour du nom du vieillard qu'autour du nom du jeune homme. Et
l'on en vient à constater ce phénomène, disons mieux, cette maladie : ces
cheveux blancs inspirent à ces cheveux noirs, cette vieillesse inspire à cette
jeunesse, ce déclin inspire à cette santé, cet homme près de la mort inspire
à cet homme en pleine volupté de vivre, ce travailleur inspire à ce capi-
taliste, ce solitaire inspire à ce parisien, cet exil inspire à ce bonheur,
quoi.? l'Envie.
[Album 1864.]
TAS DE PIERRES
i^ y-9-^ «^<__^s6.-
y' •*• ' ^ • ~ /^ „ Jv' t^*"-^^ «-V '' i-»-. 1
<i:^^- t^ en ^^
/O
c^
D'après l'écriture, ce titre date de 1830 environ. Onze dossiers de vers et vingt-
quatre dossiers de prose, reliés actuellement en volumes ou en plaquettes et déposés à
la Bibliothèque nationale, ont été classés chacun d'après leur titre, donné par Victor
Hugo.
Uers : Moi. — Dieu. Posr Afo&TEM'". — La Nature. Le Soir. La
Mer. — Amour. — Epîtres. Epigrammes. Critique. — Politique.
- — ■ Artistes. Poëtes. Grands hommes. — Philosophie. Religion. —
Citations. Traductions. Rimes. • — Plans. — Fragments. Idées
ÉPARSES.
Prose : Politique. — Critique. — L'Amour. La Femme. — - Histoire.
— Traductions. Proverbes. Noms et Sources. — La Création.
'*' Nous avons réuni ces divisions Dieu, Poli Aiorlem, en vers, aux mêmes divisions en prose
comprises dans le dossier Philosophie.
16
INMIMKMI ■ATlIlMtln,
242 OCÉAN.
La Nature. — Moi. — Ceci et cela. Idées çX et lX. — L'Homme.
L'Enfant. — Le Temps présent. — Poésie. Art. Théâtre. - -
Science. Voyage. — Éloquence. Assemblées. Pierres précieuses tom-
bées DE LA tribune. FaITS ET CROYANCES. RÊVES. QUESTIONS
sociales. Civilisation. Peine de mort. Torture. Sorciers. — Philo-
sophie. (Huit dossiers sont reliés sous ce titre dans le même volume :
Philosophie. Philosophie de ma vie. Sagesse. Kaison des choses. Règles pour le penseur.
Keligion. Explication de la w et de la mort. Pofl mortem.) — Plans'''.
On voit par cette liste que plusieurs titres sont communs aux vers et à la prose.
Nous publions, pour donner une idée d'ensemble, chaque division sous ses deux
formes, en adoptant, pour plus de clarté, l'ordre chronologique. En effet, telle
reflexion philosophique écrite en 1830 pouvait être modifiée par l'expérience ou les
événements trente ans plus tard; de même dans la division : Moi, sorte d'autobio-
graphie, certaine pensée conçue pendant la jeunesse du poète n'aurait plus la même
signification vers la fin de sa vie; pour suivre, dans le dossier : PoLixioyE, l'évolu-
tion de Victor Hugo, il était nécessaire de déterminer l'époque où ses opinions sont
exprimées.
Il arrive souvent que plusieurs pensées, en prose ou en vers, appartenant à des
divisions différentes, figurent sur la même page. Nous avons dû les publier dans leur
division respective, en indiquant entre crochets le titre du manuscrit où le lecteur
pourrait consulter l'original.
<■' Indépendamment de cette liste, on trouve plusieurs pensées dans la plaquette: FtuUti
paffit/eSj qui contient vers et prose mêles.
■'Mo'
1825-1851.
Mon moi se décompose en
Olympia
la lyre,
1 Hermann
l'amour,
Maglia
le rire,
Hierro
le combat,
Qui que tu sois, si tu es pensif en lisant, c'est à toi que je dédie mon
œuvre.
Et mon front en travail me courbe sous son poids
Tant l'âge y fait germer de choses à la fois.
Rien avec la matière, tout dans l'idéal, c'est cela et cela seul qui fait la
poésie supérieure à l'architecture. Sans doute, quand je m'arrête devant la
façade de Notre-Dame et que je me représente ces innombrables ouvriers,
maçons, sculpteurs, menuisiers, charpentiers, serruriers, vitriers, tailleurs de
pierre, construisant assise par assise le prodigieux édifice sous le regard
lumineux et fécondant de l'architecte, je me sens pénétré d'une inexpri-
|5.
244 OCEAN.
mable admiration, mais c'est plus que de l'admiration que j'éprouve, c'est
un étonnement mêlé de religieuse adoration pour mon créateur quand, à
l'aide de cet œil intérieur qu'on nomme la rêverie, je vois au dedans de
moi, fourmillement immense et tumultueux, ces autres ouvriers merveilleux,
les pensées, qui avec des mots bâtissent une cathédrale dans mon esprit.
1830.
Je veux faire un livre où je mettrai
Tout ce que nous faisons et tout ce que nous sommes.
Et ce livre, complet, je l'intitulerai :
— Contes pour les enfants et rêves pour les hommes.
[plans.]
Laissez-moi en paix dans ma sombre contemplation des fourmillements
de l'univers.
Je sais me faire obéir et non me faire servir.
Une calomnie dans les journaux, c'est de l'herbe dans un pré. Cela
pousse tout seul. Les journaux sont d'un beau vert.
Tu connais mes travaux, mes rêves, mes labeurs.
Mes amours, et mon âme, après tant d'aventures,
Pleine d'inscriptions et pleine de ratures.
[OcÉan vers.]
L'hymne de ma jeunesse a des versets sans nombre.
TAS DE PIERRES. — MOI. 245
La haine contre moi déborde à pleines bouches.
[Fragments. Idées eparses.]
Il y a des hommes qui sont faits pour la société des femmes, moi, je suis
fait pour la société des enfants.
[Feuilles paginées.]
Moi qui conclus assez naturellement de la feuille à la racine et de la
nature à Dieu.
[Feuilles paginées.]
Oh ! laissez-moi garder ces lettres déchirées.
Fragment d'un cœur brisé! f^'
[Feuilles paginées.]
Toute ma vie, je pourrais la diviser en deux époques : mes opinions sans
pitié, et mes opinions indulgentes.
C'était un envieux que j'avais pris pour un ami. Il avait contre moi cette
hostilité qui sort d'une intimité ancienne et qui est, par conséquent, armée
de pied en cap.
...J'aurai, jusqu'à mon dernier jour,
Besoin d'un cœur qui m'aime, et qui m'aime d'amour.
[Amour.]
•'' Ces deux vers, écrits vers 1830, s'apparentent à la poésie publiée dans les Feuilles
d'automne : 6 mes lettres d'amour. . . (Noie de l'Éditeur.)
246 OCÉAN.
Hélas ! dans mon esprit comme en une prison,
Le doute en souriant tenaille la raison.
Je suis un instrument et non un ornement.
[La Nature.]
Ton amour est tombé sur mon âme épuisée
Comme une goutte de rosée
Sur une feuille morte abandonnée aux vents.
[Amour.]
Car Dieu, qui, dans mon sang, composé de trois races.
Mit Bretagne et Lorraine et la Franche-Comté,
D'un triple entêtement forma ma volonté.
Je n'aime pas les vers, j'aime la poésie.
Quand je marche seul et penché.
Et ramassant des idées
Dans les pierres du chemin.
Tant que les doux enfants, que j'accoste en chemin.
M'enverront des baisers de leur petite main
Sur leurs lèvres épanouie !
[Feuilles PACn^ÉEs.]
Je console les morts de l'oubli des vivants.
[La Nature.]
TAS DE PIERRES. — MOI. 247
Vie politique, vie littéraire, deux côtés d'une même chose qui est la vie
publique. Les uns trempent dans la vie publique par l'action, les autres y
trempent par l'idée. Ce sont ceux-là qu'on appelle les rêveurs, les poètes,
les philosophes. On appelle les autres les hommes d'état. Il faut dire à
l'avantage des premiers que les idées sont toujours des actions, tandis que
rarement les actions sont des idées.
On entre donc plus profondément encore dans l'âme des peuples et dans
l'histoire intérieure des sociétés humaines par la vie littéraire que par la vie
politique.
Ce bonheur désolant de marier sa fille.
16 février 1843.
[Théâtre en Liberté. — Keliquat,]
Ceci sera mon épitaphc
Hic
Victor Hugo
Sperans
Expeilat
20 mars 1843,
J'entends rire les sots, j'entends hurler l'envie,
On siffle, on raille, on mentj on m'outrage au grand jour.
Mais je ne me plains pas. Le ciel donne ma vie
À la haine en public, en secret à l'amour.
[Amour.]
La haine sur mon nom trépigne avec fureur.
Pendant que je rêvais, au fond d'un vieux carton
Où j'enferme mes vers et mes chansons nouvelles,
Il me semblait dans l'ombre entendre un sourd bruit d'ailes.
C'était tout cet essaim qui voulait s'envoler.
248 OCÉAN.
Le malheur s'est jeté sur moi, brusque et terrible.
Ainsi que l'ennemi par la brèche d'un mur.
Ô Scign
eur 1
Vous avez emporté dans votre ombre glacée
Ainsi qu'un tourbillon tout ce qui m'était cher.
Je regardais ma joie ! elle s'est effacée ,
Hélas ! comme le pli d'une onde sur la mer !
. . . ô mort ! mystère ! obscurité du sépulcre !
Ombre où tous les vivants ont leur place marquée <"'.
Quand je vois le progrès et ses ailes de plomb,
Quand je pense qu'il faut à l'homme un temps si long
Pour comprendre et vouloir les choses les plus claires,
Et tant d'afflictions avec tant de colères.
Je suis triste, et les pleurs me viennent dans les yeux.
Ô beaux jours, trop vite partis !
Rien n'est charmant comme l'aurore.
Les parents tout jeunes encore.
Les enfants encor tout petits !
[OcÉan vers.]
Comme de l'aube au soir on fait peu de chemin !
J'étais jeune homme hier, je serai vieux demain.
Que de choses, projets, plans, visions, pensées,
Je vais laisser dans l'ombre à peine commencées !
[Plans et projets.]
'■' Le manuscrit de ces trois pensées, se rapportant à la mort de Lcopoldine, est
relie dans un exemplaire des Contemplations et faisait partie de la collection de M. Louis
Barthou. {Note de l'Éditeur.)
TAS DE PIERRES. — MOI. 249
L'abîme est sombre. Autour de mon âme sereine
Rampent de tous côtés les formes de la haine,
Que m'importe, pourvu qu'en élevant les yeux,
Du fond du gouffre obscur toujours prêt à se clore,
Par quelque soupirail je puisse voir encore
La beauté profonde des cieux!
Hélas! 'triste et souvent, de moi-même vainqueur,
Ma volonté d'acier me fait saigner le cœur.
Combattant désarmé rêvant ans la mêlée.
Soldat, mais pour mourir, non pour tuer, lutteur.
Mais sans glaive, tribun, juge, législateur,
Dans ces temps orageux qui font plier la France,
Jamais je n'ai versé le sang. Ma conscience.
Enfant, n'est déchirée aux clous d'aucun cercueil.
Blanche, elle rit au fond de ma pensée en deuil.
Je ne veux pas le pouvoir.
Les hommes comme nous, et c'est là notre gloire,
Sont tout dans la bataille et rien dans la victoire.
La liberté! sauvons la liberté. La liberté sauvée sauve le reste.
Quant à moi, je lutterai pour elle jusqu'à mon dernier souffle. C'est par
la chute de la liberté que les calamités entrent dans un pays. On me
trouvera toujours debout sur cette brèche.
Vous qui me lisez, vous qui m'appuyez ou me combattez, vous qui
depuis vingt-cinq ans fixez quelquefois les yeux sur moi, amis ou ennemis,
compagnons d'armes ou adversaires dans la grande et sombre bataille des
idées, écoutez-moi, j'en prends l'engagement devant vous, si jamais le
malheur voulait qu'il n'y eût plus dans les assemblées, qu'il n'y eût plus en
250 OCEAN.
France que cent hommes de cœur voulant et défendant la liberté, je serais
du nombre} le jour où il n'y en aurait plus que dix, je serais dans les dix; le
jour où il n'y en aura plus qu'un, ce sera moi"l
Je juge ma situation sur le visage de mes ennemis.
J'ai l'habitude de répondre i l'insolence par l'insolence et demie.
Mai i8ji.
Pour avoir défendu sous toutes les formes toutes les idées de liberté, de
justice, d'humanité, de civilisation, de nationalité, de raison, de vérité,
d'intelligence, de gloire, de grandeur, d'émancipation, d'amélioration, de
paix, de fraternité, de progrès; pour avoir combattu sous toutes les formes
toutes les idées d'arbitraire, de despotisme, d'anarchie, de mensonge, de
barbarie, d'oppression, de compression, de tyrannie, d'hypocrisie, d'igno-
minie, d'intolérance, d'inquisition, d'iniquité, de superstition, de haine,
d'abrutissement, je suis aux yeux de la bourgeoisie un monstre.
Il y en a qui disent qu'il faut me tirer un coup de fusil comme à un
chien.
Pauvre bourgeoisie!
Uniquement parce qu'elle a peur pour sa pièce de cent sous!
1852-1870.
Credo in Deum, in populum, in Galliam.
Victor Hugo.
Bruxelles. — 15 avril iSjj.
(Écrit de mon sang.)
(')
On retrouyem cette pensée dans les Châtiments : Ultima verba. {Note de l'Éditeur.)
TAS DE PIERRES. — MOI. 2)1
S*""" i8j3. Jersey.
Si M. Bonaparte a cm que c'était son décret qui me chassait, il s'est
trompé; ce qui m'a chassé, c'est son infamie. Ce qui m'a banni, c'est ce
spectacle de honte que je n'aurais pu supporter. Ce n'est pas M. Bonaparte
qui m'a dit : va-t-en ! c'est mon âme.
Liberté
murmure
exil
Berceau
tombeau
Amour,
bonheur
ciel.
Quand vint l'heure où le mot suprême doit se dire,
La déesse me fit un sinistre sourire
Et murmura dans l'ombre à mon oreille : exil.
[Dieu. — Manmcrit\
Dans Jersey, l'île anglaise, et seul sur la montagne.
Triste, élevant la voix d'un bord à l'autre bord,
Ainsi parle, les yeux fixés sur la Bretagne,
Victor Hugo proscrit à Chateaubriand mort.
Je m'en vais en vareuse, avec de grosses bottes.
O douceur de l'exil, porter des chapeaux mous!
. . . Je suis l'honneur vrai, l'honneur bête,
La loyauté stupide à force d'être honnête.
\ PRÉSENT. . . EXIL.
o frère! avec quelle acre et sombre volupté
J'aspire l'océan sauvage et redouté,
En criant au rocher qui gronde, au flot qui vibre.
Aux nuages, aux vents, aux astres : je suis libre'
[La Mer.]
252 OCÉAN.
Evénements
Qui de mon foyer mort ont dispersé la flamme.
Achevant de briser le reste de mon âme.
L'hospitalité anglaise, — nous ne nous en plaignons pas, nous, nous la
trouvons bonne comme elle est, nous ne la voudrions pas autrement, —
laisse entrer et laisse mourir.
Juin 1854. — Il me reste deux choses à faire : finir et mourir.
MON PREMIER LIVRE. — BRUIT. — RUMEUR.
Je n'avais pas vingt ans.
O moment ineffable ! O quel étrange émoi !
Le monstrueux Paris lire un livre de moi!
Jerscj. 21 X'"'" 1854.
Jour le plus court, deuil le plus long.
Le temps est horrible depuis un mois. Mon horizon n'est qu'une nuit.
La tempête m'endort le soir et l'ouragan me réveille le matin. Je dis : TriSfe
mari ma^io.
Tout cet immense deuil m'entre dans l'âme et me fait songer au doux
rayonnement de la France. Mais rien ne m'ébranle et rien ne m'ébranlera.
Je mourrai ici, s'il le faut. L'Océan est là sous ma fenêtre. Je regarde cet
indomptable, et je lui dis : joutons.
LE GRAND SERT LE PETIT.
L'humble fleur a la terre énorme pour support;
Le ciel s'ouvre à la mouche en fuite, comme un port.
Dieu, dont on croit parfois entrevoir le fantôme.
Dépense à chaque instant l'infini pour l'atome }
Et tout est bien; ainsi, dans mes soucis amers.
Tu me berces, 6 bruit prodigieux des mers.
TAS DE PIERRES. — MOI. 253
Mot que quelqu'un a dit sur moi :
— A quoi pense le bon Dieu de donner un génie comme ça à un fou
pareil ?
Je me jette.
Jeter, c'est semer.
Ce matin, 11 juin 1855, j'ai trouvé cette ligne écrite à la craie sur ma
porte :
Hu^o ts a bad man.
J'ai recommandé qu'on ne l'effaçât pas.
Faites donc des sonnets et des mathématiques!
Oh! la géométrie! affreux réfrigérant!
Comme l'aile du vers au triangle se prend !
Comme le pauvre essor du poëte s'apaise
Devant le polyèdre et meurt dans le trapèze !
Sous l'algèbre et le spleen comment ne pas plier.?
Que de fois j'ai maudit, quand j'étais écolier,
Les X et les Y, et la stupeur qu'engendre
Biot, multiplié par Bezout plus Legendre!
L'an prochain, j'irai en Portugal ou en Espagne. Puisque je ne puis
rentrer en France, je veux me rapprocher du soleil. Je supprimerai du
moins de ma vie cela, l'hiver. Ayant l'exil à quoi bon l'hiver.? L'exil suffit
pour avoir très froid.
254 OCEAN.
Et maintenant veux-tu savoir le résultat
Du coup de vent prenant des airs de coup d'état,
Qui m'a fait traverser l'océan en novembre,
Changer de mobilier, d'escalier et de chambre.
Et de Jersey passer à Guernesey tout vif?
J'étais sous un bailli, je suis sous un baillif.
Voilà. Commotions du sort! Vicissitudes!
Je pourrais là-dessus prendre des attitudes
Et me draper. Mais non. Il me sied d'être bref
Et de ne pas fléchir sous le poids de cet F.
Passons.
Tombeaux! tombeaux! tombeaux! vous entourez ma vicj
Et je suis comme un champ où se penchent les croix.
Le ciel mystérieux a tout ce que j'envie
Et tout ce que je crois.
9 9''"-
Je trouve de plus en plus l'exil bon.
Il faut croire qu'à leur insu les exilés sont près de quelque soleil, car ils
mûrissent vite.
Depuis trois ans — en dehors de ce qui est l'art — - je me sens sur le
vrai sommet de la vie, et je vois les linéaments réels de tout ce que les
hommes appellent faits, histoire, événements, succès, catastrophes, machi-
nisme énorme de la Providence.
Ne fût-ce qu'à ce point de vue, j'aurais à remercier M. Bonaparte qui
m'a proscrit, et Dieu qui m'a élu.
Je mourrai peut-être dans l'exil, mais je mourrai accru.
Tout est bien.
Je m'appelle Protestation.
Je tâche de donner tous les jours plus complètement ma démission de la
vie. Ce grand ciel m'attire.
TAS DE PIERRES. — MOI. 255
CHOSES QU ON A DITES DE MOI.
On a imprimé que Louis-Philippe m'avait rendu des services d'argent.
On a imprimé que j'étais empoisonneur (Saxe-Cobourg).
On a imprimé que j'étais fou (d'Argout).
On a imprimé que j'étais bossu"' (Henri Heine).
On a imprimé que j'étais ivrogne {abbandon/ied drinker).
12 février i8j6.
L'équinoxe commence à traverser notre ciel et notre mer avec ses splen-
deurs et ses furies. Il pleut du rayon et de l'ouragan; l'immensité et la terre,
le soleil et l'océan, la nuée et l'écume ne font qu'un paysage; paysage vio-
lent, féroce, charmant, lumineux, ténébreux, inouï. Il ne fait pas jour le
jour et il ne fait pas nuit la nuit. On dirait que le bon Dieu consulte
Rembrandt sur les horizons qu'il me fait. J'habite le plus magnifique des
clairs-obscurs.
VIE EN FAMILLE.
Ô gaîtés comme un baume à la douleur versées !
Sourires éclairant le gouffre des pensées !
Chuchotement joyeux autour du grand front noir.
Mes grands garçons de fils m'embrassent en rentrant.
Ce sont d'anciennes mœurs que nous avons gardées.
Je vis dans le passé, pâle songeur des ombres,
Et dans l'évanoui.
[Carnet i8j6. — CoUeêîmt de M. Louis Barthou.^
'*' La page est assez curieuse pour être citée. La voilà. J'avertis le lecteur qu'elle
vient d'un homme d'esprit. [Note de UiSior Hugo.)
Cette page manque au manuscrit. On la trouvera dans Fran^siiche Zufîânde. —
4'" Theil. Kunfîherichte aus Paris. P. J04. (Note de l'Éditeur.)
256 OCÉAN.
VIVANTS.
Oui. Je comprends qu'on aille aux fêtes,
Qu'on soit foule, qu'on brille aux yeux.
Qu'on fasse, amis, ce que vous faites,
Et qu'on trouve cela joyeux j
Mais vivre seul sous les étoiles,
Aller et venir sous les voiles
Du désert où nous oublions.
Respirer l'immense atmosphère;
C'est âpre et triste, et je préfère
Cette 'habitude des lions.
[Carnet i8j6. — CoUeBion de M. Louis Barthoii.'\
Hugo,
Ce vieux de la montagne et de la poésie.
Mon premier cri en entrant dans l'exil fut : Par ou s'en va-t-on?
Je n'ai ni lâcheté vis-à-vis des vivants, ni oubli vis-à-vis des morts.
Guernesey, avril i8j6.
Je vis dans une solitude splendide, comme perché à la pointe d'un
rocher, ayant toutes les vastes écumes des vagues et toutes les grandes nuées
du ciel sous ma fenêtre j j'habite dans cet immense rêve de l'océan, je
deviens peu à peu un somnambule de la mer, et, devant ces prodigieux
spectacles et toute cette énorme pensée vivante où je m'abîme, je finis par
ne plus être qu'une espèce de témoin de Dieu. C'est de cette éternelle
contemplation que je m'éveille de temps en temps pour écrire. Il y a tou-
jours sur ma strophe ou sur ma page un peu de l'ombre du nuage et de la
TAS DE PIERRES. — MOI. 257
salive de la mer; ma pensée flotte et va et vient, comme dénouée par
toute cette gigantesque oscillation de l'infini.
Ce qui ne flotte pas, ce qui ne vacille pas, c'est l'âme devant l'éternité,
c'est la conscience devant la vérité.
Et pendant que je marche au bord des mers profondes,
Jetant mon âme au gouffre où se perdent les sondes,
Plein de frémissements,
La strophe ardente éclôt, d'un bruit sombre mêlée.
Sur ma lèvre où je sens la poussière salée
Des grands flots écumants.
On m'annonce la mort de Gustave Planche*''. C'est un ennemi que je
perds. Je supporterai cette perte.
En fait d'ennemis, je suis millionnaire, et j'en puis perdre un sans
m'appauvrir.
J'ai quelquefois erré dans ma vie et j'ai dit
Des mots qu'il eût été meilleur de ne pas dire.
J'ai quatre clartés dans ma vie,
L'amour, le tombeau, l'exil. Dieu.
Mon âme, lasse, inassouvie.
Est tombée au fond du ciel bleu.
GUERNESEY, REVERIE, EXIL, MYSTERE, INFINI,
FENÊTRE SUR LA MER.
Je m'éveille parfois, aux fantômes pareil.
Et mon œil, à travers le rêve et le sommeil.
Voit la lueur que fait quelque croissant de lune
Ou quelque lever d'astre aux crêtes de la dune.
''' Après en avoir reçu plusieurs services , Gustave Planche devint l'un des cri-
tiques les plus acharnés contre Victor Hugo. Il mourut en 1857. (Note de l'Éditeur.)
'7
2)8 OCÉAN.
ORDRE MORAL.
De quoi donc est-on sûr.''
Qui rit de toi ? ceux même à qui tu rends service.
La vertu peut avoir les mirages du vice.
Pauvre père inquiet, travaille sans repos,
Porte de vieux habits, porte de vieux chapeaux.
Prive-toi pour léguer l'aisance à ta famille $
Épargne sou par sou pour tes fils, pour ta fille j
Garde-leur, scrupuleux, le peu d'or que tu tiens $
Fais pendant vingt-cinq ans la fourmi pour les tiens j
Les tiens tous les premiers t'appelleront avare.
Une nuit je courais la poste au clair de lune
Sur la route qui lie Irun à Pampelune,
Regardant l'horizon s'enfuir, et pour régal
Ayant le mayoral compliqué du sagal }
Les forêts frissonnaient au loin, d'ombre remplies;
Et huit mules de feu, secouant des folies
De grelots, de plumets, de houppes, de pompons,
Faisaient dans les ravins trembler l'arche des ponts.
[OcÉan vers.]
J'ai toujours eu du goût pour les grands murs au pied desquels il y a de
l'herbe. Un coin de terre verte, nu, solitaire, enclos de vieilles murailles
grises, me charme. Mettez-y du soleil, des pâquerettes et des papillons, et
personne. Voilà pour ma rêverie un paradis.
[Théâtre en Liberté. — Reliquat.']
Étranger! que signifie ce mot.-* quoi! sur ce rocher j'ai moins de droits
que dans ce champ! quoi! j'ai passé ce fleuve, ce sentier, cette barrière,
cette ligne bleue ou rouge visible seulement sur vos cartes, et les arbres, i
les fleurs, le soleil, ne me connaissent plus! quelle ineptie de prétendre que '
je suis moins homme sur un point de la terre que sur l'autre I
TAS DE PIERRES. ~ MOI. 259
Vous me dites : nous sommes chez nous et vous n'êtes pas chez vous! —
Où? ici? Vous n'avez qu'à y creuser une fosse, et vous verrez que la terre
m'y recevra tout aussi bien que vous.
Je suis là, j'ai deux chaises dans ma chambre, un lit de bois, un tas de
papiers sur ma table, l'éternel frisson du vent dans ma vitre, et quatre fleurs
dans mon jardin que vient becqueter la poule de Catherine pendant que
Chougna, ma chienne, fouille l'herbe et cherche des taupes.
Je vis, je suis, je contemple. Dieu à un pôle, la nature à l'autre, l'huma-
nité au milieu. Chaque jour m'apporte un nouveau firmament d'idées.
L'infini du rêve se déroule devant mon esprit, et je passe en revue les
constellations de la pensée.
J'ai toujours pensé qu'il est probablement dans mon destin d'être haï de
mon vivant. Je suis de ceux qui ne sont admis que morts.
Un mort désencombre j on lui en sait gré.
Je suis l'homme qui fait attention à sa vie nocturne.
J'ai été dédaigneux quelquefois, envieux jamais.
C'est là ce qu'on a appelé mon orgueil.
Pour m'endormir, mon cher.
Il faut que j'aie autour de la tête de l'air;
M'enfouir dans un lit de plume m'effarouche;
J'étouffe en y songeant; le soir, quand je me couche,
Je prends mon oreiUer candide dans mes poings.
J'en fais un fronton grec en rabattant les coins,
Puis je pose mon front au sommet du triangle.
Et je m'endors ainsi perché. Sinon, j'étrangle.
[OcÉan vers.]
17
26o OCEAN.
Pour moi, c'est ma coutume et mon tempérament,
Je souffre et je me uisj je sais stoïquement
Laisser saigner mon cœur, laisser pleurer mon âme.
Quand m'a-t-on entendu me plaindre d'une femme?
[OcÉan vers.]
Les détonations
De tout votre Parnasse, antique taupinière.
Etre réduit en cendre, être mis en poussière
Comme hérétique, au nom de Phœbus Apollo,
Je brave tout, depuis le tonnerre Boileau
Jusqu'à monsieur Nisard, allumette chimique.
[Oc^AN VERS.]
Oh! je vis avec vous de la vie inouïe,
Soleils, firmamentsj toi, douce aurore éblouie.
Toi, Vesper, bel astre béni;
Etres profonds plongés dans l'incompréhensible,
Bouches qui vous tendez vers l'hostie invisible.
Communiants de l'infini!
Faites la pierre assez épaisse
Pour que je n'entende aucun bruit.
Que l'agneau sur ma tombe paisse.
Que Dieu mette une aube en ma nuit!
A MES ENFANTS.
Pour demander pardon aux hommes comme à Dieu,
Pour rendre grâce à tous et me faire justice,
Ô mes chers bien-aimés, je veux qu'on m'avertisse
Quand approchera l'heure où je devrai mourir.
TAS DE PIERRES. — MOI. 261
BILLARD.
À gauche de la porte, en regard de mon père,
Je suis peint tout du long, et dans un cadre d'or
Entre mes poings fermés je tiens mon fils Victor,
Et je songcj portrait qui serait d'un bon style
Si mon fils n'avait pas l'air de mon projectile"'.
Il paraît que j'ai manqué ma fortune.
Ce n'est que dans ces dernières années qu'on a commence à me rendre
justice et à s'apercevoir que j'étais un imbécile. Ce fut M. Veuillot, je crois,
qui fit le premier (vers 1856, précisons), cette trouvaille d'honnête homme,
et qui s'écria : C'eB l'écrit qui manque a M. Hugo. (Mes flatteurs seuls écrivent
M. Victor Hugo.) Je dois dire pourtant qu'avant M. Veuillot un nommé
Courtois, je crois bien ne pas me tromper de nom, ancien secrétaire de
Benjamin Constant et ami de M"" Sophie Gay, s'était douté de ma stupi-
dité. Le jour où je prononçai à la tribune (17 juillet 1851) un mot qui
depuis a fait le titre d'un de mes livres de l'exil, M. Courtois, libéral de
1815 et ami de l'Elysée, fort dévoué d'avance à l'empire, rencontra
M"" Gay sortant comme lui du palais de la Chambre où je venais de
parler. Elle lui dit : Vous venez d'entendre Victor Hugo.'' — Il répondit :
^Quéffosse béte!
Je crois en Dieu. Je crois à l'âme. Je crois à la responsabilité des actions. ^
Je me recommande au Père Universel. Comme les religions en ce moment
sont au-dessous de leur devoir envers l'Humanité et envers Dieu, aucun
prêtre n'assistera à mon enterrement.
Je laisse mon cœur aux doux êtres que j'aime.
V. H. 26 juillet 1860.
''' Ce portrait est d'Auguste de Châtillon. Il est dans la salle de billard, ù Guer-
nesey. [Note de l'Editeur.)
202 OCEAN.
Les vagues par moments dispersent ma pensée
Sous leur écume au flot amcrj
Je demeure sans voix sous leur acre rosée,
Et je regarde au loin fuir ma lyre brisée
Par ces bacchantes de la mer.
[OcÉan vers.]
Défiez-vous des pensées de surface.
Péchez les perles profondément.
Plus l'eau est profonde, plus la perle est belle.
J'ai été dans ma jeunesse attaqué par Goethe et dans ma vieillesse par
Proudhon. Goethe, c'est le doutej Proudhon, c'est la négation. En effet, je
suis l'affirmation. J'affirme le progrès, et Goethe hoche la têtC; j'affirme
l'idéal, et Proudhon éclate de rire. Pauvres gens!
M. Proudhon affirme quelque part que «le socialisme (comme
M. Proudhon l'entend) brûlera les livres de Victor Hugo».
Je charge Voltaire de la réplique : «Le public aime surtout les livres
brûlés». Voltaire. DiUionnaire encyclopédique.
[Le Temps présent. ]
J'entr'ouvrirai
La tombe, et j'en ferai luire la sombre flamme j
Je mettrai dans mon vers plus que le monde, l'âme,
Plus que l'azur, la nuit, plus que la mer, le port.
Plus que la vie enfin, car j'y mettrai la mort.
11 y a deux façons de comprendre le goût : comme Horace, ou comme
Boileau.
Je le comprends comme Horace.
TAS DE PIERRES. — MOI. 263
L'homme vieillissant a à peu près le choix de l'endroit par lequel il veut
mourir. On peut mourir par la tête (fièvres cérébrales, apoplexies, etc.),
mourir par le ventre (affections viscérales), ou mourir par les jambes
(varices, gangrènes, etc.).
J'aime mieux mourir par les jambes, afin de penser jusqu'au dernier
moment. C'est pour cela que je vis debout.
[Carnet 1866.]
V. H. VOULAIT ÊTRE MINISTRE.
La calomnie en circulation.
À cela je n'ai qu'un mot à répondre : jamais dans mes relations avec
M. Louis Bonaparte, il n'a été question entre lui et moi, ni avec qui
que ce soit parlant en son nom, de quoi que ce soit pouvant avoir un
rapport prochain ou lointain avec une ouverture de ce genre. Je défie qui
que ce soit de donner l'ombre d'une preuve du contraire.
M. Louis Bonaparte était mon obligé. J'avais contribué à faire rentrer
en France sa famille exilée. De là nos relations.
Homme, je crois au progrès; citoyen, je crois au droit; poëte, je crois à
l'idéal; philosophe, je crois à Dieu; œil, je crois au soleil.
Toute l'oscillation de mon esprit est entre ces deux pôles :
Si l'excès est du côté de la liberté, révolution, mais civilisation. Si l'excès est
du côté de l'ordre, civilisation, mais révolution.
Ce sera ma loi d'avoir vécu célèbre et ignoré. Je ne suis connu que de
'Inconnu.
[Philosophie.]
264 OCÉAN.
J'ai fait des fautes dans ma vie, mais voici la justice que je me rends :
Je n'ai fait ni une chose basse, ni une chose lâche, ni une chose traître.
[Album 1864.]
Il y a deux sortes de républicains : ceux qui aspirent aux jouissances
pour eux-mêmes et à la guillotine pour autrui; et ceux qui aspirent au sacri-
fice pour eux-mêmes et à la clémence pour autrui.
Je suis de ces derniers.
Je vivrai là et je mourrai là.
Et cependant, pensif, j'écris à ma fenêtre.
Je regarde le flot naître, expirer, renaître.
Et les goélands fendre l'air.
Les navires au vent ouvrent leurs envergures.
Et ressemblent de loin à de grandes figures
Qui se promènent sur la mer.
En littérature, je suis pour le grand contre le petit, et, en politique, je
suis pour les petits contre les grands.
Je suis un Mithridate de la critique. Vous comprenez que j'ai fini par
m'endurcir, moi qui, depuis trente-huit ans, suis accoutumé à être tue tous
les quinze jours par la Kevue des Deux Mondes.
[Actes ET Paroles. Depuis l'Exil. — Keîiquat.']
Écrit sur le livre d'Asplet sous mes quatre cachets :
Tout destin est scellé de quatre sceaux : l'orgueil,
La lutte, le doute et le deuil.
TAS DE PIERRES. — MOI. 265
En fait d'ennemis je me contente du nécessaire.
Je n'ai aucune haine préalable. Je riposte, voilà tout.
Je donne toujours le second coup. Jamais le premier.
J'ai eu aussi, moi, ma phase doctrinaire. Je me rappelle le temps où
j'étais pair de France convaincu. Je disais alors, de très bonne foi, des
paroles comme celle-ci : — Je suis catholique, ce qui est une très bonne
manière d'être chrétien, et je suis gallican, ce qui est une très bonne
manière d'être français. — Je disais encore : — La république a pour elle
la logique, la monarchie a pour elle la raison.
Dans l'exil {Contemplations, 1854) j'ai dit le mot qui explique toute ma
vie : J'ai grandi.
Il y a des gens qui ont du malheur. M. Caro fait deux ou trois articles
contre ks Contemplations; il reçoit la croix peu après. M. Deleau, ancien
soldat non décoré pour ses guerres, déclare que les Misérables contiennent un
mot que Cambronne n'a pas prononcé j M. Deleau reçoit la croix. M. Asso-
lant, dans le Gaulois, déclare absurde ce livre, l'Homme qui rit. La vente sur la
voie publique est rendue au Gaulois. Purs effets du hasard, mais bien dés-
agréables pour MM. Caro, Deleau et Assolant.
Félicitons la croix d'honneur, félicitons le Gaulois, mais plaignons ces
messieurs.
(Ne croyez pas à de l'humilité.)
En somme, il se rend cette justice qu'il a bien vécu et il a l'espoir de bien
mourir.
Il est socialiste, mais il n'est ni collectiviste, ni communiste; il est libre-
penseur, mais il n'est ni matérialiste, ni athée; il est républicain, mais il
s'arrête à Danton et n'est pas hébertiste. En somme, dans les limites que lui
assigne sa conscience, il se sent débordé, tout en ne se sentant pas arriéré.
[Carnet 1869.]
266 OCEAN.
Ils reconnaîtront l'homme étranger aux partis,
Penché sur les souffrants, les pleurants, les petits,
Qui n'a d'aucune mort voulu faire sa fête.
Et dans l'ombre est resté fidèle à la défaite;
Qui, faible ou fort, n'a rien combattu que le malj
Qui, du camp terrassé ni du camp triomphal,
Ne s'est fait le tribun et ne s'est cru l'apôtre,
Et n'a jamais voulu d'un vainqueur ni de l'autre.
[OcÉan vers.]
La Révolution littéraire et la Révolution politique ont fait en moi leur
jonction.
1870-1884.
Til>ij fili mi.
Vro Voce et Lihertate,
V. H.
Hautcvillc-House, 8 août 1870.
L'infini, l'éternel, l'idéal, l'absolu.
Cela veut, aime, voit, veille et pense, sous peine
De n'être pas, et c'est, ô sombre race humaine.
Ce que j'appelle Dieu pour avoir plus tôt fait.
Tout enfant, ce profond soleil me réchauffait;
Je ne le voyais pas, je le sentais. J'existe
Par lui, qui fait sereine une âme même triste.
MOI EN 1848.
Libéral, socialiste, dévoué au peuple, pas encore républicain, ayant encore
une foule de préjugés contre la Révolution, mais exécrant l'état de siège, les
transportations sans jugement, et Cavaignac avec sa fausse république
militaire.
TAS DE PIERRES.— MOI.
267
Otium cum labore.
Ma vie se résume en deux mots
Solitaire.
Solidaire.
[Carnet 1870.]
Autrefois (en 1830) j'allais me voir siffler.
Aujourd'hui, je ne vais pas me voir applaudir '•'.
HumiUimm effo.
[Carnet 1870-1871.]
[Carnet 1870-1871.]
Quant à mon ambition, parlons-en. Mon avenir se compose de deux
alternatives : la tombe ou l'exil. Si je ne suis pas tué sous la muraille de Paris,
je rentrerai à Guernesey.
Je suis curieux de savoir si je suis revenu de l'exil pour entrer en prison.
1847.
Voici la situation de la société depuis la révolution française et la liberté
de la presse : une grande lumière mise à la disposition et au service d'une
grande envie.
1870.
Et pourquoi pas.?
Ceux qui souffrent ont le droit d'envier.
Et au fond de cette grande envie n'y a-t-il pas une grande équité.-*
Aujourd'hui je refais ainsi la définition de la Révolution :
Une grande lumière mise au service d'une grande justice.
Ah ! pair de France , le proscrit te dit ton fait '^l
'■' On lisait , dans les théâtres de Paris , des vers de Victor Hugo j le produit in-
tégral de ces représentations servait à fondre des canons ou à secourir des victimes
de la guerre. (Note de l'Editeur.)
'*' Voir pour ces deux pensées (1847-1870) le fac-similé, page 617.
268 OCÉAN.
J'évite les ovations en rentrant en France. On s'en étonne. Pourquoi.-*
Voici ma règle :
Il faut vaincre, il ne faut pas triompher.
[Carnet 1870-1871.]
Etre de l'opposition c'est mesquin, je n'en suis pas.
Les Châtiments, soit. Mais les taquineries, non.
J'ai la grande colère j je n'ai pas la petite.
[Carnet 1870-1871.]
Le temps est sombre et dans le cœur
Je n'ai que l'âpre orgueil de n'être pas vainqueur
Et le contentement d'aimer les misérables;
Le soir, dans les grands bois de chênes et d'érables,
Ou dans les prés charmants qu'embaume avril en fleur,
Je vais, l'homme "' par les champs est meilleur.
Et pendant que les vents mystérieux m'effleurent
Je rêve, et je me sens plus doux pour ceux qui pleurent.
Je pense au sombre peuple et je parle au ciel bleu.
[Carnet 1872.]
On me dit : — Votre deuil est fini. Pourquoi le portez-vous toujours.?
Quand je mets un crêpe à mon chapeau, je ne vois plus de raison pour
l'ôtcrW.
'■' Un mot illisible. — '*' Charles Hugo était mort le n mars 1871. {Notes de
l'Éditeur.)
TAS DE PIERRES. — MOI. 269
J'ai eu deux affaires dans ma vie : Paris et l'Océan.
[Carnet 1872. J
C'est dans la liberté que je me sens chez moi.
Lumière, Liberté, vous êtes mes patries.
[OcÉan vers.]
Quand je n'y serai plus, on verra qui j'étais.
Et j'aurai écrit le grand testament de la pitié, et vous entendrez dans
mon œuvre la gamme entière du cri, et vous y verrez toutes les formes de
la douleur, depuis l'immense archange foudroyé jetant aux astres le rugis-
sement de l'abîme jusqu'au petit enfant qui dit : bobo'"!
Je crois à la prière et je crois à mes fautes.
[Carnet 1874.]
Debout. Tous les oiseaux chantent. Le soleil brille.
Je suis fâché de nuire à cette belle fille.
Mais je dois l'avouer, l'aurore a des amants j
J'en suis un. Nous avons des rendez-vous charmants.
Je n'y manque jamais. — Dès l'aube, je me lève;
Et je vais dans les fleurs continuer mon rêve.
'"' Ces lignes datent probablement de 1873 et font allusion à la Fin de Satan dont
les derniers vers furent écrits en 1860 et à ^uatrevingt-tn'm terminé en janvier
1873. {Note de l'Éditeur. )
270 OCEAN.
Tout dort encor, je suis debout, le jour va poindre.
Je sens en moi le deuil plus grand et l'ennui moindre.
L'âme n'a-t-elle pas sa mise en liberté?
L'ombre s'ouvre, je pars, me voici remonté
Sur l'Esprit, et sous moi j'entrevois l'envergure
Du grand aigle Idéal, et je me transfigure.
J'avais tant de douleurs sur ma tête qu'au fond
Je ne comprenais plus ce que les destins font.
Je suis un vieux poëte oublié par la mort.
Quand je châtie un gueux, quand je raille un pédant,
Quand j'éclaire d'un jour discret un président
Qui nage sur le code en soufflant dans sa conque.
Quand je tire de l'ombre un Pontmartin quelconque.
Quand mon vers bienveillant contre l'oubli secourt
Jacquot d'Aurevilly, Barbey de Mirecourt,
O Juvénal, je fais une action louable.
À tous les méchants dieux je préfère un bon diable,
J'aime l'oiseau dans l'arbre et l'aube à l'horizon.
Et je sais bien que j'ai parfaitement raison j
Le mal, je le flétris; le bien, je le conseille;
C'est pourquoi je m'endors content, et je m'éveille
Satisfait. .
Et les prêtres qui vont criant que Dieu me hait
Et qu'il me fermera l'éden aux branches vertes
Dont les portes leur sont toutes grandes ouvertes,
Ne sauront plus que dire en m'y voyant entrer.
TAS DE PIERRES. — MOI. 2/1
À CEUX QUI M'ÉCRIVENT.
Je reçois vos lettres, je les lis, j'en suis ému et reconnaissant, je n'y répon-
drai pas. Comment y répondre.'' Sans pouvoir répondre à toutes, je passerais
à écrire des lettres mon temps que je dois aussi à d'autres devoirs. Un de ces
devoirs est d'écrire des livres. Si mes livres répondaient à vos lettres.'' Ils les
ont provoquées, ils y répondent. Si vous les acceptez, lisez-les. Vous y trou-
verez la réponse à tous vos vœux, à toutes vos prières, à toutes vos aspira-
tions. Lisez-les, et n'oubliez pas que ce livre, dédié à vous, est donné à tous.
Je crois en Dieu.
Je me sens, âme immortelle, en présence du Dieu éternel.
Je le supplie de m'admettre, avec ceux que j'aime et ceux qui m'aiment,
dans la vie meilleure.
Toutes les religions sont vraies et fausses ; vraies par Dieu , fausses par le
dogme. Chacune veut être la seule; de là les mensonges. J'espère que Dieu
ne les exceptera pas de l'immense pardon qu'il accordera.
Je n'accepte pas les oraisons des églises, je demande leur prière à toutes
les âmes.
Je supplie le Dieu éternel.
Me souhaiter ma fête! Amis, renoncez-y.
Ma vie a unt de deuils qu'elle n'a plus de fêtes.
Je voudrais signer ma vie par un grand acte, et mourir.
Sur ma tombe on mettra, comme ma grande gloire.
Le souvenir profond, adoré, combattu,
D'un amour qui fut faute et qui devint vertu.
9 janvier.
Triste, sourd, vieux,
Silencieux,
Ferme tes yeux
Ouverts aux cieux.
[Carnet 1884.]
CJ^â^ ' .C-^ '^^t
c^
1824-1850.
1824.
A cette époque, ce n'était pas encore la mode chez le dernier bourgeois
de mettre des enveloppes à ses lettres et des gants à ses mains.
TAS DE PIERRES. — CECI ET CELA. 273
La presse a succédé au catéchisme dans le gouvernement du monde
Après le pape, le papier.
Je suis bien content, dit l'enfant, qu'on ait mis Louis-Philippe à la place
de Charles X. Cela fait de plus belles pièces de cent sous.
Un fou, c'est un mort vivant.
Le sommeil est une immersion. L'esprit tombe au fond du sommeil
comme le corps au fond de l'eau. Par degrés les couches du sommeil s'amin-
cissent, le sommeil devient peu à peu diaphane, c'est l'esprit qui remonte.
Le réveil, c'est le retour à la surface.
Il y a des gens qui vous laissent tomber un pot de fleurs sur la tête d'un
cinquième étage et qui vous disent : Je vous offre des roses.
Les magiciens ont fait des miracles. Des miracles attestés comme les autres.
Avant sainte Thérèse, Jamblique dans ses extases se sentait soulever dans
l'air et ses vêtements s'éclairaient d'une lueur surnaturelle. Proclus avait une
petite sphère au moyen de laquelle il attirait ou chassait les nuages et faisait
vraiment, si l'on en croit son biographe Marinus, la pluie et le beau temps.
Maxime fit rire la statue d'Hécate (ce qui détermina peut-être l'apostasie de
Julien); Plotin fit de tels prodiges qu'il mit toute la ville de Rome en rumeur.
Des mourants lui confièrent leurs familles et leurs héritages. Toute la ville
d'Athènes assista, pour les glorifier, aux funérailles de Proclus. Ainsi Plotin
et Proclus subjuguèrent Rome et Athènes, les deux cerveaux de l'antiquité.
Le philosophe Alexandre voulant faire épouser à Rutilien sa fille, lui persuada
qu'il était un prophète et que sa fille était fille de la lune. Le mariage se fit.
Un sénateur n'osa refuser l'alliance de la lune.
18
274 OCÉAN.
Quels sont ces deux peuples errants ?
Il y a une malédiction sur les juifs; il y a un mystère dans les bohémiens.
Les juifs, c'est la tragédie} les bohémiens, c'est le drame.
Avez-vous remarqué cela ? Rien n'a l'air plus méchant qu'une tourterelle
en colère.
La gloire est lourde et gênante à porter et attire les coups j la popularité
est commode et agréable. On peut briser la gloire; la popularité se déchire,
se tache et s'use. La gloire est une armure, la popularité est un vêtement.
Celui qui n'a que de la popularité et qui veut la conserver fait bien de se
mouvoir le moins possible.
Le tufc vit dans un rêve. On peut en dire autant de l'arabe, du persan,
de l'indou, du chinois. Les orientaux sont des peuples somnambules.
L'intelligence est la fleur de l'homme épanouie dans le monde invisible.
ou
L'homme porte une fleur qui s'épanouit dans le monde invisible et qu'on
appelle l'intelligence.
Le contact continu de l'homme endurcit, le contact de Dieu attendrit.
Le vieux juge est sévère, le vieux prêtre est indulgent.
La Grèce, cette riante patrie du vrai et du beau, n'a pas plus épargné
l'artiste que le sage , l'homme de la beauté que l'homme de la vérité. Elle a
eu des supplices pour Phidias comme pour Socrate.
Mal parler de son père ou de sa mère, c'est le parricide du bout des lèvres.
TAS DE PIERRES. — CECI ET CELA. 275
Ce sont des gueux, des drôles, des misérables, des dragons de méchanceté,
des monstres; mais qui se hérissent saintement dans l'occasion et qui ont des
tas de retours tortus vers tous les préjugés, toutes les déclamations bêtes,
toutes les momeries, toutes les pruderies.
Leur croupe se recourbe en replis vertueux <".
Ils étaient deux frères. L'aîné se fit professeur de rhétorique 5 l'autre suivit
la même carrière et se fit fripier.
[VOÏAGE.]
Les furies étaient vierges. Leur rage s'augmentait de leur virginité.
L'Urbs des temps modernes, ce petit monde qui gouverne le grand, a
deux noms, l'un tiré des marais qui l'environnaient jadis, l'autre, du premier
temple qu'elle a contenu. Elle s'appelle Lutetia, ce qui vient de Lutus, boue,
et elle s'appelle Varkis, ce qui vient à'isk, la mystérieuse déesse de la Vérité.
Ainsi vingt siècles ont amené la double idée, la souillure et le rayonnement,
ce qui tache et ce qui éclaire, Lutetia etParisis, la ville de la boue et la ville
de la vérité, à se résoudre en cette chose hideuse et splendide, prostituée et
sainte, que nous nommons Paris.
Si un souvenir sacré n'y emplissait mon âme, je haïrais votre Père-Lachaise
avec ses hideux petits édifices maniérés, à cases et à compartiments, où le
brave parisien met dans des tiroirs son père, sa mère, sa femme, ses enfants,
toute sa race. 0 tombeau de famille ! dernière commode du bourgeois !
5 mai 1839.
L'animal a cet avanuge sur l'homme qu'il ne peut être sot.
''' Ce vers est répété page 359, à propos des prudes. (^oU de l'Éditeur.)
18.
116 OCÉAN.
Jeu étrange de la nature ! le reseau des écailles dessine sur le poisson le
filet dans lequel il sera pris.
Quelles ténèbres que la haine I
Il y a deux façons d'ignorer les choses : la première, c'est de les ignorer;
la seconde, c'est de les ignorer et de croire qu'on les sait. La seconde est pire
que la première.
[OcÉan prose.]
La plus grande infirmité qui puisse échoir à un esprit faible, c'est de
devenir esprit fort.
Il peut y avoir un mauvais rire; mais on ne peut pleurer méchamment.
Comme bouclier le dédain vaut mieux que le mépris. Mépriser ses
ennemis, c'est les connaître, c'est leur faire l'honneur de les apprécier. Les
dédaigner, c'est les ignorer.
La folie n'est autre chose que l'eut de rêve qui envahit l'état de veille.
C'est un avertissement insuffisant des sens comme dans le sommeil.
Dans la France telle qu'elle est aujourd'hui, il y a quatrevingt-mille lois
entre nous et la justice.
Un pédant, c'est un sot spécial.
I
TAS DE PIERRES. — CECI ET CELA. 277
Aucun désespoir n'excuse une lâcheté. Il faut qu'une âme soit de cendre
ou de poussière pour que la douleur y fasse de la boue.
Juin 1844.
Bon sens ne peut mentir.
La dame avait un de ces petits chiens touffus et farces dont la tête res-
semble à un plumeau.
Ayez toujours de la force, c'est le moyen de n'avoir jamais de violence.
Il y a un quid d'winum dans le mystère de la formation des langues. Souvent
la configuration du mot, la forme et le choix des lettres révèlent, pour ainsi
dire, le soin d'arrangement d'une intelligence préexistante et contient un
sens profond, visible pour les seuls rêveurs. Y a-t-il rien, par exemple, de
plus saisissant quand on l'examine que cet étrange mot Vï^OS.v^ presque
entièrement composé de pleines lunes, de demi-lunes et de croissants.?
Beaucoup de fanatiques. Élément dangereux de la foule.
Le fanatique a cela de particulier qu'il est ardent, ce qui ne l'empêche
pas d'être froid, et qu'il est sincère, ce qui ne l'empêche pas d'être de mau-
vaise foi.
Exagérer, c'est compromettre.
Un jésuite : — Un homme habillé en éteignoit.
2/8 OCÉAN.
Tricote-moi des chaussettes.
Envolons-nous vers les cieux.
[Théâtre EN liberté. — Keliquat.'\
Le souvenir, ce parfum du passé.
[Théâtre en liberté. — Reliquat.]
Dès ses commencements l'imprimerie parut sacrée. Une faute typogra-
phique semblait un attentat moral. Blessure à la pensée, quel crime ! —
L'Écriture dit :
— E/ice primum trabem de oculo tuo.
Dans la Bible d'Antoine Vitré, on lit : — culo. — Cet o tombé fit de-
venir fou Vitré.
Il n'y a d'incontesté que le silence.
L'homme distrait.
Il ouvrait son tiroir et crachait dedans.
Quand on a un souci, il faut tâcher d'en avoir d'autres. Une préoccupation
unique dégénère en idée fixe. Plusieurs préoccupations se combattent et se
font équilibre. Il faut diviser l'inquiétude pour régner sur elle.
Les hommes subissent tous la loi du travail, et font ce qu'ils peuvent pour
s'y plaire et pour l'égayer. L'esprit vient en aide au corps de son mieux, le
distrait, l'encourage, l'accompagne. Les natures diverses font que dans cet
accomplissement de la destinée la joie et le labeur se mêlent diversement. Il
y a ceux qui travaillent en chantant et ceux qui chantent en travaillant.
Malheureux ceux qui ne font que travailler!
Plus malheureux ceux qui ne font que chanter !
TAS DE PIERRES. — CECI ET CELA. 279
Veux-tu qu'on t'aime? Ne t'aime pas.
[OcÉan prose.]
L'Afrique est obscure sous trop de rayons. Elle est couverte de ce qu'on
pourrait appeler les ténèbres du soleil.
[La Science.]
À Blois, près de la fontaine Louis XII, il y avait en 1823 un bouquiniste. Je
lui achetai pour six sous un volume dépareillé des œuvres d'Augustin Niphus,
philosophe et théologien si renommé que le pape Léon X le fit comte
palatin, lui octroya les armes des Médicis, et lui donna le pouvoir de créer
des maîtres ès-arts, des bacheliers et des licenciés en droit civil et cano-
nique, et des docteurs en théologie, et d'anoblir trois personnes à son
choix, et de légitimer les bâtards.
Le bouquiniste qui me vendit ce livre était un poëte. Il faisait des idylles;
il avait donné à une nymphe ce nom, Colymhd&, et fut ébahi quand je lui
dis : Mais c'est un nom latin qui signifie : Olive, confite dans la saumure.
L'inventeur le plus humble est raillé. Hanway invente le parapluie, et
meurt ridicule, après avoir été trente ans suivi, chaque fois qu'il pleuvait,
des éclats de rire de toute la ville de Londres.
L'inspiration, c'est l'oiseau qui sort de l'œuf, mais s'il n'avait pas été couvé,
il n'éclorait pas. Méditez d'abord.
— ^ Ah oui! s'écria-t-il, les calomnies, les injures, les diatribes, cela pleut
sur moi. C'est écrit avec plaisir par mes ennemis et lu avec bonheur par mes
amis.
Luther en faisant un mariage, mettait le soulier du mari sur le ciel du lit
pour indiquer la suprématie de l'homme sur la femme.
28o OCÉAN.
Les paradoxes-vérités ont une certaine clarté charmante et bizarre qui
illumine les esprits justes et qui égare les esprits faux.
Admirer est une bonne action.
INVENTEURS. INVENTIONS.
La rencontre ne suffit pas; il faut la préméditation. Me direz- vous
qu'Horace a créé notre vers alexandrin parce que, sans s'en douter, il a, seize
cents ans d'avance, écrit ces deux vers de douze pieds, avec rime et césure,
parfaitement conformes à Richelet :
JuBum ac tenacem propositi virum
Non civium ardor prava jubent'tum.
Il y a sur la pone de la Maison du Roi à Bruxelles une inscription
pieuse. Voici comment le clergé l'a rédigée : A peHe, fume et beUo libéra nos
Maria Pads.
Voici comment le populaire la traduit : Ah ! peste ! la femme est belle.
Libre à nous de la marier à Pâques.
Doli fabricator Epem. (À Dôle on fabrique des épées).
\a plus désirable des épitaphes serait celle-ci :
Ici repose
celui
qui fut parmi les hommes
le plus grand et le plus doux.
[L'Art d'être Grand-Père. — Bro/itllons.]
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1826-1840.
Il est une fois
Plus aisé qu'un chameau passe au trou d'une aiguille
Ou Jonas le prophète au gosier d'une anguille
Qu'un riche et qu'un puissant par la porte des cieux.
[Cromwell. — Re/iqiiaf.]
Tel feu, telle fumée.
Génie et orgueil} sottise et vanité.
282 OCÉAN.
La géologie est le gouffre d'où l'histoire sort et où l'histoire rentre.
Toute pierre peut devenir une colonne, toute colonne redeviendra une
pierre.
0 nuit profonde des faits divins dans laquelle le flambeau humain
s'allume, brille une heure, et s'éteint.
La philosophie grecque — impie sous Diagore, vaniteuse et corrompue
sous Diogène, devint d'âge en âge, d'école en école, cupide sous Démo-
charès, médisante et chagrine sous Lycon, voluptueuse sous Métrodore,
capricieuse et fantasque sous Cratès, bouffonne et débauchée sous Ménippe,
vétilleuse et mesquine sous Cléante, inintelligente et libertine sous Pyrrhon,
inquiète et hargneuse sous Lacyde, vide et emphatique sous Arcésilas.
Sous Diagore la philosophie fut un blasphème, sous Diogène un manteau
troué. Puis les écoles succédèrent aux écoles, les systèmes aux systèmes, les
métamorphoses aux transformations, et de cette sainte et auguste philosophie,
étoile de Zoroastre, déesse de Socrate, âme de Platon, Démocharès fit une
fourmi qui amasse, Lycon une pie qui bavarde, Cratès une chèvre lascive
qui broute au hasard dans les broussailles de la métaphysique, Lacyde un
chien qui aboie, Métrodore une courtisane, Ménippe un bouffon de cour,
Pyrrhon un avocat plaidant le pour et le contre, Arcésilas un tambour
sonore , Cléante une balance à faux poids.
Jésus vint, qui en fit une croix éternellement ruisselante de sang sur
laquelle il cloua le dévouement d'un Dieu sauvant le monde.
Quiconque ouvre un tombeau fera sortir la mort.
Qui blesse aura sa plaie.
Qui navigue se noie, et la vipère mord
Celui qui rompt la haie.
[Océan vers.]
TAS DE PIERRES. — PHILOSOPHIE. 283
LE JUGEMENT VIENDRA.
Les méchants pousseront alors des cris funèbres,
Liés par une chaîne au milieu des ténèbres,
Et l'incrédule, plein d'un morne étonnement,
Croira sentir sur lui peser le firmament.
Ils se rappelleront en ce moment des choses
Dont ils tressailleront, le soleil dans les roses.
L'oiseau qui chante, l'eau qui murmure, le jour.
Les prés, l'aube en avril, l'azur du ciel, l'amour!
Ils se demanderont si c'est un rêve horrible;
Et, rampant dans cette ombre où tout sera terrible.
Ils frémiront, baignés de sanglantes sueurs.
De voir des visions passer dans des lueurs.
Ils verront des clartés livides sur des cimes ;
Ils entendront tomber des blocs dans des abîmes ;
Ils n'oseront marcher, courir, ni se traîner;
Tout ce qu'ils toucheront les fera frissonner;
Et cependant, ici, sur la terre où nous sommes.
Tout le reste du monde et tous les autres hommes,
Vivant, riant, parlant, aimant en liberté,
Seront dans la lumière et la sérénité !
Malheur! quand dans notre âme, où le présent s'efFace,
La vase du passé remonte à la surface !
[Feuilles paginées.]
L'ENVIEUX.
. . .Ton bonheur blesse ma misère
Comme un flambeau trop vif blesse un œil douloureux.
[Feuilles paginées.]
284 OCÉAN.
Vous êtes plus riche du besoin que vous n'avez pas que du louis d'or que
vous avez. Richesse, n'avoir pas de besoins; liberté, n'avoir pas de maîtres.
La richesse et la liberté sont la même chose.
[Philosophie.]
Quand un homme est heureux, ses ennemis sont tristes.
Quand il est malheureux, il connaît son ami.
[OcÉan vers.J
Les aveugles sont gais parce qu'ils sont heureux; ils sont heureux parce
que, nécessairement, ils n'ont de contact qu'avec des gens qui les aiment.
(Je m'aperçois que je viens de dire des ^ns où j'aurais dû écrire des êtres.)
[Amour.]
Il ne faut pas vouloir les choses plus que les choses ne nous veulent.
[Amour.]
L'homme, tenant en main ou des dés ou des cartes,
.loue avec la fortune un jeu mystérieux.
Sera-t-il grand, petit, infâme ou glorieux.
Heureux ou malheureux, faible ou fort, pauvre ou riche.''
Jeu sombre. L'homme joue et la fortune triche.
[OcÉan vers.]
L'univers est un gouffre et l'âme est un abîme.
[OcÉan vers.]
La continuité des grands spectacles nous fait sublimes ou stupides. Sur les
Alpes on est aigle ou crétin.
TAS DE PIERRES. — PHILOSOPHIE. 285
A l'œil nu on voit à peu près cinq mille étoiles; avec la lunette
d'Herschell on en découvre environ vingt millions. Voilà dix-neuf millions
neuf cent quatrevingt-quinze mille soleils que l'homme regarde malgré
Dieu.
La patrie est un point et l'homme est un atome.
[OcÉan vers.]
L'envie habite au sein des sombres multitudes.
Toujours, à chaque siècle, et qu'il s'appelle Rome
Ou la France, un grand peuple a pour âme un grand homme.
[OcÉan vers.]
Il ne suffit pas d'être le premier, il faut encore être le meilleur.
L'œil qui pleure le plus est aussi l'œil qui voit le mieux.
La colère d'un grand homme a ses injures et sa salive comme la colère
d'un sot ou d'un lâche. Quand on se promène sur la plage à l'heure de la
tempête, on peut être éclaboussé par l'océan comme par un ruisseau de
Paris. Seulement l'éclaboussure du ruisseau tache, celle de l'océan brûle.
[Album 1836. — CoUeÛioa de M.Louis Barthou.]
Quand deux âmes se rencontrent, bien au-dessus de la zone des intérêts,
bien au delà de la sphère des passions, dans une certaine région d'idées,
elles se sentent de même nature. Car il y a des patries pour les esprits
comme pour les hommes. La religion et la poésie sont les plus hautes et les
286 OCÉAN.
plus sereines de ces patries étoilées. Pour être un homme d'esprit faisant
bien ses affaires et parvenant haut dans les choses de ce monde, il suffit
d'avoir des griffes dans l'intelligence; pour être un lettré religieux, il faut
avoir une grande âme. Quiconque a des mains, des pieds ou des pattes
peut gravir l'escalier, escalader l'échelle ou grimper à l'arbre. Pour monter
vers les astres, il faut avoir des ailes.
Vous qui souffrez par le cœur, vous qui êtes séparés de ceux que vous
aimez, absents ou morts, vivez l'œil fixé sur l'avenir. Marchez sans quitter du
regard le point lumineux et éblouissant, là-bas, à l'extrémité du tunnel.
Regardez l'espérance ! contemplez l'étoile ! songez que chaque instant vous
en approche et à chaque instant en effet vous verrez le point grandir,
jusqu'à ce qu'il devienne la porte rayonnante par où vous sortirez de ces
ténèbres pour vivre dans la lumière, dans la joie et dans l'amour!
Hommes forts, ne vous agitez pas. Faites- vous pardonner votre force par
votre immobilité! On se coalise contre une grande puissance qui remue et
travaille sans cesse; on la neutralise quelquefois. À force de nains, on fait
la somme du géant, on l'abat et on l'enchaîne. Savoir attendre le jour et
savoir choisir l'heure, c'est le secret des vrais génies. Ils ont une patience
sereine qui rassure et intimide à la fois les pygmées , et les prépare à obéir
et à céder. Bien des batailles sont gagnées d'avance pour la civilisation et
pour la pensée par le spectacle d'une grande force qui se repose et qui rêve.
Nul n'a un mérite préexistant.
Il n'y a donc pas de raison :
Pour que l'un naisse beau et l'autre laid.
Pour que l'un naisse riche et l'autre pauvre.
Pour que l'un naisse sain et l'autre rachitique.
Pour que l'un naisse prince et l'autre paria,
Pour que l'un naisse homme de génie et l'autre crétin.
Évidemment l'équilibre doit s'établir autrement et par ailleurs.
TAS DE PIERRES. — PHILOSOPHIE. 287
L'esprit ne doit jamais se reposer d'un travail que par un autre travail.
Le repos absolu de l'esprit, c'est l'ennui.
L'eau qui ne court pas fait un marais, l'esprit qui ne travaille pas fait
un sot.
[Album 1840.]
Contemplez le ciel la nuit. Cela est sain pour l'âme et de bon conseil.
Regarder les étoiles, c'est regarder l'infini, c'est regarder la lumière, c'est
regarder la beauté!
184I-1860.
Le dédain des théories implique le dédain de la vérité. Car la vérité
dans les choses humaines n'est jamais qu'à l'état de théorie.
Le dédain est grand.
Le dédain est la générosité du mépris.
Le cœur a une sagacité supérieure.
Bon et Grand, même mot.
L'imagination n'est autre chose que le reflet de la création dans l'âme
de l'homme.
Pour le vieillard la société agonise, le monde se meurt. Spectateur courbé
voit tout penchant.
288 OCEAN.
Ce gibet, où Jésus rend un suprême oracle,
Vous le déracinez du milieu des rochers.
Vous le multipliez par un affreux miracle.
Et du bois de lu croix vous faites des bûchers.
[OcÉan vers.]
Car Dieu tout à la fois et sans se contredire.
Dans notre cœur profond que rien n'a tout entier,
Met l'instinct du voyage et l'amour du foyer j
Car une intime loi, bien rarement troublée,
Unit l'arbre immobile à la semence ailée.
[OcÉan vers.]
L'âme, de clartés pleine et de douleurs voilée,
Ressemble, sombre et pure, à la nuit étoilée!
[Moi.]
L'homme ne saurait tomber tout à fait tant qu'il est tenu par le travail,
cette forte et solide attache au bient".
On a tort de dire qu'Homère et Milton étaient aveugles. Ils n'étaient
pas aveugles; ils étaient dans une clarté faite pour eux; ils ne voyaient
pas ce que les hommes voient, et ils voyaient ce que les hommes ne
voient pas.
i'' Au verso d'une convocation de l'Académie, datée 17 juillet 1847. [Note de
l'Editeur.)
TAS DE PIERRES. — PHILOSOPHIE. 289
Il est plus aisé de porter où l'on veut sa maison que son esprit. Samson
suffit à la maison} Pascal ne suffit pas à la pensée.
^mi est quelquefois un mot vide de sens, ennemi, jamais.
Ô profondeur! abîme!
Pourquoi le châtiment vient-il avant le crime.''
De quoi donc est puni le pauvre nouveau-né
Qui tremble au vent d'hiver et pleure abandonné?
Dieu souvent fait souffrir l'innocent sur la terre.
La mort n'est qu'un secret, la vie est un mystère.
Ô Vérité, tu tiens dans ta main une lettre
Qu'à l'homme, de la part de Dieu, tu dois remettre.
Mais que l'homme n'a pas décachetée encor.
[Épîtres.J
Une idée nouvelle est comme une terre vierge. Elle tue volontiers le
premier qui la défriche.
On ne pense pas au parapluie quand il fait beau, ni au médecin quand
on se porte bien, ni à Dieu quand on est heureux.
Les hypocrites les plus doux sont les plus redoutables. Les masques de
velours sont toujours noirs.
Toutes les violences ont un lendemain.
'9
290 OCÉAN.
0 chimère impossible! ô rêve! ambition!
Vivre en la solitude avec tout ce qu'on aime!
Et paisible, oublié, caché, bonheur suprême.
Envoyer, dans sa joie et du fond d'un beau lieu,
La bienveillance à l'homme et la prière à Dieu !
[OcÉan vers.]
Rien ne ressemble à la gueule d'un canon comme la bouche d'une bou-
teille d'encre.
Les vieilles gens sont volontiers avares. Ils appellent cela prudence. Ils
craignent que la terre ne leur manque. Et pourtant c'est la seule chose qui
ne leur manquera pas.
Rien ne ressemble plus à un homme méchant qu'un homme faible. Un
homme faible peut ne plus être, en apparence du moins, ni digne, ni
noblç, ni généreux, ni charitable, ni sincère, ni juste. La faiblesse neu-
tralise les énergies honnêtes de l'âme. Chez l'homme méchant, les bons
sentiments sont absents, chez l'homme faible, ils sont captifs. Us sont là,
dans quelque coin du cœur et du cerveau, misérablement enchaînés, le
bâillon dans la bouche, pieds et poings liés. Délivrez-les, qu'ils redeviennent
les maîtres du logis, et vous serez stupéfait. Vous direz : Quoi! c'est le
même homme!
C'est un péril de rêver pour qui ne sait pas penser.
Ne riez pas du cœur d'autrui.
TAS DE PIERRES. — PHILOSOPHIE. 29I
Se contenir est plus malaisé que se mutiler. Se priver tous les jours est
plus difficile que se sacrifier une fois. Le sage dans le monde est plus
grand et plus héroïque que le sage dans le cloître.
[Explication de la vie et de la mort.]
La véritable indulgence consiste à comprendre et à pardonner les fautes
qu'on ne serait pas capable de commettre.
Souhaiter, c'est rêver; vouloir, c'est penser.
La vanité est la plus petite des petitesses.
L'homme est la sombre mouche errante qui s'enfuit.
Oh ! que de fois mon âme a tressailli la nuit,
Quand l'eau pleure, quand la nef sombre,
Quand on voit frissonner au vent universel.
Formidable, et liée aux quatre coins du ciel,
La toile de l'araignée Ombre !
[OcÉan vers.]
Que de choses il faut
Pardonner en songeant à ce qu'on fait soi-même !
Ô Dieu , qu'est-ce que l'homme ? et quel est" ici-bas
Le sens de nos douleurs, le but de nos combats.''
Créateur, quelle faute expions-nous sur terre.''
J'ai souvent, sans pouvoir pénétrer ce mystère,
Ouvert mes yeux tout grands, songeur las de penser.
Dans cette nuit sinistre où l'on voit s'enfoncer
Du pont de l'infini les arches monstrueuses.
[Châtiments. — Rfliquat.]
292 OCEAN.
Expiation! sombre lave
Qui jaillit de l'abîme humain !
Le blanc soldat, le noir esclave,
La chute au bout de tout chemin !
Haïr dévore, aimer torture.
La douleur sort de la nature.
Homme, pleure et soufFre, il le faut.
Chair, punis l'âme, ta complice.
Toute la vie est le supplice.
Toute la terre est l'échafaud.
Au fond de notre cœur, à mesure qu'en nous
La vie inexplicable et triste se consomme,
La vertu s'attendrit, et fait dans le même homme,
L'âge aidant, et les deuils, et le destin changeant.
Du jeune homme sévère un vieillard indulgent.
On dit : jamais! jamais! et toujours on pardonne.
Sachant qu'on a besoin soi-même de pardon.
[Moi.]
Il faut s'éblouir, se convaincre.
Savoir le fond du sort et du mystère, vaincre!
Il faut aller à Dieu, ramper, marcher, courir.
Il faut ouvrir la route à d'autres, ou périr!
Ô Winckelried, le sage est ton pareil. Le sage
Voit les rayons du ciel lui barrer le passage ;
Et dans ses bras puissants, en criant : essayons!
Il prend tout ce qu'il peut saisir de ces rayons.
Et se les plonge au ventre ainsi que toi les piques !
TAS DE PIERRES. - PHILOSOPHIE. 293
Hélas! nous sommes des fantômes,
Et qui dit aimer dit souffrir.
L'homme, dont un rêve est l'histoire.
Sans la douleur, aiguille noire.
Saurait-il s'il vit sous les cieux?
L'amour éclaire son cœur sombre ;
L'heure se marque avec de l'ombre
Sur ce cadran mystérieux.
Ta science, hangar malsain, cellule, boîte.
Étage inférieur de ta pensée étroite
Et de tes lourds instincts d'un noir plafond couverts.
Est de plain-pied avec le bas de l'univers.
Et l'âme y pourrirait sans le progrès, croisée
Que Dieu fit, malgré l'homme, à ce rez-de-chaussée.
L'homme est comme un bourreau debout dans la nature.
L'aube chaque matin voit l'homme qui torture
Le grand, le beau, le vrai,
Qui raille la justice et l'insulte et s'en joue,
Et le ciel souffleté rougit comme la joue
De Charlotte Corday.
[OcÉan vers.]
MÉCHANTS. — MALHEUREUX.
Dès qu'un homme a commis un crime il ne dort plus.
Ou les songes hideux, flux sombre, noir reflux.
Vont et viennent, traînant des figures vivantes.
Sur ses lourds sommeils, pleins d'obscures épouvantes.
Nocturne tourbillon qui s'acharne et le suit 5
Et rien n'égale, ô nuit, vertigineuse nuit,
Cette ténacité formidable des rêves.
Soufflant sur l'âme ainsi que le^vent sur les grèves.
294 OCEAN.
La philosophie éclaire comme la lanterne sourde et ne jette de la lumière
en avant qu'à la condition de faire de l'ombre derrière elle.
[Carnet 1856. — CoUeBion de M. Louis Barthou-I
À Guernesey, — rien que les cimetières anglicans, — aussi intolérants
pour les morts que les cimetières catholiques. — Ceux-là aussi s'appellent
terre sainte, — l'évêque a béni — . Tout ce qui meurt en dehors de l'angli-
canisme est enterré dans ces cimetières, bon gré mal gré et forcé de subir
les cérémonies anglicanes. — - Un indépendant faisait un jour enterrer un
de ses amis dans un de ces cimetières. Il voulait faire sa prière de «non-
conformist » . Le curé anglican s'y opposait. «Vous ne pouvez faire cela
que hors de mon cimetière (or, il n'y en a pas d'autre) 5 ceci est terre sainte,
terre bénie par l'évêque de Winchester. — ■ Pardon, dit le non-conformist,
jusqu'à quelle profondeur la bénédiction de votre évêque fait-elle la terre
sainte.'' — Environ six pieds, dit le ministre. — Fossoyeur, reprend l'autre,
creusez la fosse à sept pieds ! »
[Carnet 1856. — CoMion de M. Loitis Barthoii.]
NUIT. — MER.
Nuit, l'athée est ton ministre }
Lucrèce est ton noir sondeur,
Spinosa, le grand sinistre.
Ressemble à ta profondeur.
Ils disent : — Dieu, c'est un rêve.
Nous sommes, donc il n'est pas. —
Cependant leur jour s'achève,
Leur cadran clôt son compas j
Et leur vaine Calliopc,
Et leur science myope.
TAS DE PIERRES.
PHILOSOPHIE.
295
Leur sagesse au front terni,
Leur néant qui nie et tombe,
Reçoit, quand s'ouvre la tombe,
Le soufflet de l'infini.
L'eau sous la barque se creuse;
La mer, de l'homme amoureuse,
L'emporte et croit le bercer.
Et la vague se lamente
Quand la formidable amante
L'a tué dans un baiser.
NAUFRAGE.
[La Mer. ]
Dans ses bras ténébreux la Nuit, noire statue.
Allaite deux enfants, le Sommeil et la Mort.
Rayonnant dans le deuil, souriant dans l'orage.
Le sage, calme et solennel,
Vertu toujours brisée et toujours reconstruite.
De la mobilité des nuages en fuite
Fait son immobile arc-en-ciel.
La conscience : nous l'agitons; elle nous mène.
[Moi.]
On ne va pas à l'idéal d'un bond.
Le penseur dit : un pas, même petit, est bon.
Et ne dédaigne point même un progrès modeste.
L'erreur, qui se débat sous une plus funeste,
Fait décroître, après tout, la nuit du genre humain.
Le philosophe passe, et lui touche la main.
Courage ! le douteur devine l'hérétique ;
Le vieux railleur comprend le jeune fanatique;
Et Calvin fut jadis par Érasme flairé.
296 OCÉAN.
La science des philosophes n'est pas la même que la science des savants.
Les philosophes introduisent comme élément dans leur science l'ignorance
humaine. Cela engendre la conjecture.
Conjecture, hypothèse; puissant jet de l'esprit.
La science est la fronde, l'hypothèse est la pierre.
L'attraction universelle de Newton est une hypothèse.
L'hypothèse est une forme de l'illusion qui rencontre la vérité.
Si vous ne sentez pas que la chose donnée par vous vous manque, vous
n'avez rien donné. On ne donne que ce dont on se prive.
Soyez le maître que vous voudriez avoir.
On est toute sa vie homme et sage un moment
La sévérité est imberbe, ô longue barbe blanche de la bonté !
Le chien suit son maître j l'âme suit le vrai.
Tous les crimes de la force et toutes les grandeurs de l'idée sont résumes
dans le fait que voici :
Un esclave est vendu par un roi et acheté par un passant qui lui dit :
Lève-toi. Sois libre et sois mon maître. Le vendeur c'est Dcnys le tyran,
l'acheteur c'est Annicéris, l'esclave c'est Platon.
Anniccris était épicurien et avait pour toute loi le plaisir.
TAS DE PIERRES.
PHILOSOPHIE.
297
ARBRE DU BIEN ET DU MAL, SCIENCE, LIBERTÉ.
Quelle étrange clarté dans la fatale pomme
Que la première femme apporte au premier homme,
Qui livre Troie au coup mortel,
D'où sort parfois l'épine et quelquefois la palme,
Et que retrouve, au front d'un enfant doux et calme,
La flèche de Guillaume Tell.
[OcÉan vers.]
Écoute les conseils mystérieux du temps;
Veux-tu lire un phédon ou bien un évangile ?
Lis ce que sur l'horloge écrit l'aiguille agile ;
Le temps, vieillard ami, passe et parle aux penseurs;
Selon qu'il te faut sept ou douze avertisseurs,
Fais de chacun des jours de la semaine un sage,
Et sois grec; ou sois juif, et change à ton usage
En apôtre chacun des douze mois de l'an.
Définir nettement les mots.
Sens du mot liberté.
Sens du mot esclavage.
A proprement parler l'homme est toujours esclave.
Esclave de quoi.^
Toute la question est dans ceci :
Etre esclave du faux ou être esclave du vrai.
Etre esclave du devoir, c'est être esclave du droit d'autrui.
Par autrui, j'entends l'homme et j'entends aussi Dieu.
Où est écrit le droit de Dieu ?
Dans la conscience.
[Carnet 1860. — CoMion de M. Armand Godoy.'\
Le hasard, endosseur de toutes les lettres de change protestées par la
raison.
298 OCÉAN.
La persévérance, c'est le courage long.
HYPOCRISIE.
Saint Paul a dit pour le prêtre :
Ca0e aut caute.
Ce mot peut se traduire pour la femme : Chaste ou chatte.
[Carnet 1860. — CoUeBion de M. Armand Godoy.^
S'unir de plus en plus au principe des choses,
Etre un effet vivant, pénétrant dans les causes,
Voilà la fin de l'âme, et c'est, je vous le dis,
Ce que tous les songeurs nomment le paradis.
VIEILLESSE.
Nous redescendons tous après être montés.
Nos affaiblissements sont autant de bontés
De Dieu qui lentement nous fait sortir du monde.
Si dans l'âge splendide où le printemps abonde.
Il fallait brusquement s'en aller, quel effroi !
Mourir vieux, las, débile et détaché de soi.
C'est mieux.
[Carnet 1860. — CoSeÛioa de M. Armand Godoyl]
Au seizième siècle le catholicisme était devenu peu à peu inapplicable à
la croissance naturelle de l'humanité. Deux médecins se présentèrent qui
voulurent l'ajuster au genre humain : Luther par la mutilation, Loyola par
l'élasticité.
[Carnet 1860. — Colleition de M. Arntand Godoy.]
TAS DE PIERRES. — PHILOSOPHIE.
299
La mer a la tempête, mais l'étang a la fièvre. J'aime encore mieux l'ou-
ragan que le miasme. Je préfère l'écueil à l'étiolement et le naufrage du
cœur dans la passion à la mort de l'âme dans l'égoïsme. ^
Ce qui pétrifie les petits ne fait qu'irriter les grands; où l'étang gèle, la
mer frissonne.
Pour les cœurs d'élite, souffrance et grandeur, c'est la même chose.
Toutes les croix sont placées sur des sommets.
La bonne action qu'on fait n'est pas toujours celle qu'on veut faire.
[Critique.]
1861-1870.
Quand vous ne pouvez pas aimer, ignorez.
Quand vous ne pouvez pas sourire, ne regardez pas. Bienveillance ou'
dédain.
AMOUR, FRATERNITÉ, BIENVEILLANCE.
Amour pour ce qui touche à notre cœur; fraternité pour ce qui touche
à notre nature; bienveillance pour les êtres et pour les choses.
Ne faire de mal à personne, ni à rien.
300 OCÉAN.
L'homme est né esclave. Il est esclave de nécessité absolue, esclave de
son égoïsme et esclave de sa conscience.
Sa liberté consiste à choisir entre ces deux esclavages.
L'égoïsme est le tyran, la conscience est le despote.
Brutus est esclave de la vertu; Caton est esclave du devoir; "Washington
est esclave de la liberté.
Sous ces noms, vertu, devoir, liberté, c'est la conscience qui règne sur
ces hommes.
Votre conscience vous juge et vous exécute. C'est quand elle est sévère
qu'elle est bonne.
La conscience inflige à son esclave la pauvreté, la ruine, l'exil, tous les
renoncements, toutes les misères, toutes les tortures. EUe veut qu'il souflre
et elle exige qu'il sourie. Et plus il est esclave, plus il est héros.
La conscience dit : va. Il faut aller. Arrête. Il faut s'arrêter. Ne murmure
pas. Il faut se taire. Meurs. Il faut mourir.
L'égoïsme dit : mens, trahis, vole, tue. Obéis-moi. Je m'appelle ton
ventre. Bois, mange, dors. Et l'on se couche. Jouis, et l'on se vautre. C'est
l'esclavage à l'homme.
La conscience, elle aussi, veut une soumission complète. Servitude pro-
fonde, totale, absolue; on dirait aveugle, si ce n'était pas l'obéissance à la
lumière. Qu'est-ce que c'est que cette servitude.'' L'esclavage à Dieu.
Celui qui choisit cet esclavage-là, c'est l'homme libre '*'.
[ConeÛioa de M. T^otiis Bart/jo/i.'j
Les spectacles de la nature, les émotions de la vie sont comme des eaux
profondes, à la fois salutaires et redoutables. Les esprits médiocres s'y noient;
les esprits faux s'y dissolvent.
Les grands esprits s'y trempent, s'y baignent et s'y lavent, et puis s'en-
volent comme des aigles, puissants, frémissants, purifiés, avec quelques
gouttes d'eau amère sous leurs ailes.
Ou : en secouant seulement quelques gouttes d'eau amère qui font fris-
sonner leurs ailes.
'■' Waterloo (Mont Saint-Jean), 14 juillet 1861. Jour de mon départ. [Note Je
Vidor Hugo. )
TAS DE PIERRES. — PHILOSOPHIE. 301
L'homme porte son chagrin, sa misère, ses désirs, ses remords, sa mau-
vaise conscience, sa méchanceté; il ne porte pas son inutilité.
Les bons sont meilleurs que les justes.
La conscience est un instrument de précision d'une sensibilité extrême.
Il y a entre l'ami de la maison et le bonheur du ménage le rapport du
diviseur au quotient.
Le destin est plus dur que le granit; mais la conscience est plus ferme
que le destin.
La liberté, cette trouble-fête.
Quand nous sommes contents, notre contentement dore tout autour de
nous. Notre bonheur teint l'univers en joie. Défiez-vous du bonheur. Il
vous cache le malheur des autres. Il fait voir tout en beau. Le bonheur est
une jaunisse.
Ne triomphez jamais. Vaincre sa victoire, c'est là le sublime.
Ô sombre terre, où la souffrance du riche est la consolation du pauvre!
[Carnet 1864.]
La tempête est sombre, mais la voile est blanche; la vie est sinistre,
mais l'âme est pure.
302 OCEAN.
La quantité de droit se mesure à la quantité de vie.
La quantité de vie se mesure à la quantité de pensée.
La quantité de pensée se mesure à la quantité de réflexion.
La vérité est comme le soleil. Elle fait tout voir et ne se laisse pas
regarder.
L'hypocrisie sucre le mal.
La créature humaine est faite pour marcher, pour créer et pour penser.
J'ai horreur de la voir partout châtrer, par les pieds, selon le procédé chi-
nois, par le ventre, selon le procédé turc, ou par le cerveau, selon le procédé
catholique.
Les prés, les eaux, les bois, sont pleins d'apothéoses.
On entrevoit des morts, terribles sous les roses.
C'est là que l'on comprend la réponse de Dieu
Quand l'homme dit : Pourquoi, fantôme du ciel bleu,
M'as-tu mis sur la terre ? — Afin que tu pourrisses.
C'est un grand droit que le droit de mépriser. Ne l'a pas qui veut.
1871-1880.
On peut haïr et estimer.
Faisons toucher la chose du doigt.
Dans les rangs qui nous sont opposés, il y a deux hommes qu'entre tous
nous haïssons, Bossuet et Torquemada. Cela dit, et nos sentiments d'exé-
cration réservés, nous estimons Torquemada, nous méprisons Bossuet.
[AcrrES et paroles. Depuis l'exil. — Keli^uat]
i
TAS DE PIERRES. — PHILOSOPHIE.
303
On ne méprise pas toujours ce qu'on dédaigne j on ne dédaigne pas toujours
ce qu'on méprise. Le dédain diffère gravement du mépris en ce sens que
dans le dédain, c'est soi-même qu'on regarde, dans le mépris c'est autrui. Le
dédain se compose de dignitéj le mépris ne se compose que de justice.
[Philosophie de ma vie.]
N'imitez rien ni personne. Un lion qui copie un lion devient un singe.
Le philosophe supprime l'intermédiaire. Ne pas vouloir de prêtre sur
Dieu , c'est ne pas vouloir de masque sur un visage.
Ce que la verdure est à la végétation , la fraternité l'est à l'unité
Le remords est un contre-coup.
Dieu est le rédacteur des événements; l'homme n'en est que le metteur
en pages.
La réalité est une bonne habitation pour l'esprit. La pensée est là dans
ses meubles.
La vertu a ses fêlures possibles. À la suite d'une secousse qui ébranle toute
notre existence, il peut se déclarer une fuite dans la conscience.
Tant l'homme est altéré d'abîme et d'infini.
Tant il est malaisé dans ce monde puni.
Où tout est fièvre, faute, aridité, souffrance.
D'apaiser cette soif terrible, l'espérance.
304 OCEAN.
On est souvent ingrat pour le don du nécessaire, jamais pour le don du
superflu. On en veut à qui vous donne le pain quotidien j on est recon-
naissant à qui vous donne une parure.
A UN ENFANT.
L'oiseau.
Ne t'accoutume pas à mettre en u maison
Pour joujou, pour hochet, pour joie une prison,
Enfant, ne te fais pas un bonheur d'une cage.
[OcÉan vers.]
L'odieux est la porte de sortie du ridicule.
Faire justice est bien, rendre justice est mieux.
Huile : ce que les sages versent sur les roues et les fous sur le feu.
Comme c'est vite fait, l'oubli!
Toute histoire d'oiseau s'achève par un chat.
[Plans.]
Soyons indulgents. Ce n'est pas la faute des mauvais s'ils sont mauvais.
Ils ne demanderaient pas mieux que d'être bons. Il y a sous le ciel vraiment
plus d'erreur que de méchanceté. Soyons impitoyables au mal et pitoyables
aux méchants. Tenez, prenez le pire des méchants, l'envieux j est-ce que
vous croyez qu'il ne souffre pas.? Etre Zoïlc, c'est avoir la lèpre j être Frcron,
c'est avoir la rage. Crimes? non, maladies.
Une certaine indulgence au fond de la sévérité sied au philosophe. Que
le combat soit acharné, mais que la victoire soit sereine.
[Actes et paroles. Depuis l'exil. — Reliquat.]
I828-I840.
Je ne suis rien, mais donnez-moi, si vous voulez, à ceux qui souffrent.
On fait l'aumône avec un sou comme avec un louis.
La chose sans le bruit.
Vaincre, oui; triompher, non.
L'homme : créature étrange qui a des ailes et des racines.
Toutes ses contradictions et tous ses tiraillements viennent de là.
La conscience humaine a ses lueurs crépusculaires.
L'œil ne voit bien Dieu qu'à travers les larmes.
20
IMraiMcMa m
3o6 OCÉAN.
Pour l'homme de cœur, se donner une fonction , c'est se donner à une
fonction.
Quand on est jeune, mourir, c'est faire faillite, se tuer, c'est faire ban-
queroute.
Le bonheur est vide, le malheur est plein.
À vingt ans, les illusions} à cinquante, les préjugés.
Dieu, qui est infini, contient toute la vérité j l'homme, qui est borné,
n'en peut admettre qu'une partie. Chaque homme n'est capable que d'une
certaine quantité de vérité selon la grandeur de son esprit, et d'une certaine
espèce de vérité selon la nature de son organisation. Il prend ce morceau
quelconque de vrai, le combine avec ses erreurs, ses passions, ses préjugés,
ses illusions et ses intérêts, assemble, ajuste, cloue, amalgame, nettoie, dore
ou vernit le tout, et appelle cela son sySfème.
^Cc que Buffon a dit du style, on peut le dire du système} le système est
l'homme même. *
ô tristesse ! on passe une moitié de la vie à attendre ceux qu'on aimera et
l'autre moitié à quitter ceux qu'on aime.
Il y a une magnifique manière d'être en dehors, c'est d'être au-dessus.
Rien n'est plus facile à porter que la présence d'un ennemi injuste.
Les événements se jettent sur l'homme comme des dogues sur une proie.
TAS DE PIERRES. — PHILOSOPHIE DE MA VIE. 307
Les idées sont de leur nature hautaines, solitaires, inabordables, impopu-
laires; ce sont des reines tristes et fières que la foule regarde passer avec une
sorte de haine.
La reconnaissance pèse aux natures basses comme une chape de plomb et
donne des ailes aux grandes âmes.
Nous ne réclamons jamais la chose qui nous est due et dont nous sommes
sûrs; nous voulons l'autre.
■ ■ \
Les grands esprits ont les grands droits et les grands devoirs.
ou
Grand esprit, grand droit, grand devoir.
L'âme, quand par hasard elle se laisse surprendre à l'état de nudité, a de
la pudeur pour sa beauté et n'a pas de honte pour sa laideur. On cache son
amour, on montre sa haine.
Dans tout fanfaron, il y a un fuyard.
La logique n'est que la servante de la vérité. Servante souvent infidèle.
Quelquefois elle vole à la vérité son armure et elle en affuble le mensonge.
Un mensonge ainsi habillé s'appelle un sophisme.
Persévérance, le mot dont les grandes choses sont faites.
Il y a toujours des moulins qui utilisent la chute des torrents et des in-
térêts qui utilisent la chute des grands hommes.
3o8 OCÉAN.
Ne commande pas qui veut aux circonstances. Cette fortune n'appartient
pas à la médiocrité, mais seulement au génie.
Les circonstances sont des servantes fidèles qui ne se trompent jamais de
maître.
Le temps, cet clargisscur de plaies.
Le cœur peut se glacer; l'esprit peut se dessécher; et jamais l'un ne se
glace sans que l'autre ne se dessèche. Malheur à qui vit dans l'ironie !
Certains hommes de génie sont visibles à l'œil nu. Tout le monde les
aperçoit distinctement comme Sirius et Aldebaran dans le ciel. Certains
autres, qui ne sont pas moins grands, mais qui sont plus loin de la foule et
du siècle, ne sont visibles qu'au petit nombre des observateurs sérieux et
patients qui ajustent sans cesse au regard de leur esprit cette magique lunette
d'approche, la pensée. — Pensez, vous verrez.
J'aime la douleur, parce qu'elle est la promesse d'une autre vie.
[Religion.]
Les choses dont la nature est d'être petites ont beau être touchées par les
grands hommes; elles ne grandissent pas pour cela. Les poissons rouges du
bassin des Tuileries ont été regardes par Napoléon; cela n'en a pas fait des
baleines.
Le souvenir, c'est la présence invisible.
Quand vous faites une bonne action, vous faites deux choses, une bonne
action et un ingrat. Ce n'est pas une raison pour ne point faire la bonne
action. Vous sentirez l'ingrat au milieu des hommes et la bonne action en
présence de Dieu.
TAS DE PIERRES. — PHILOSOPHIE DE MA VIE. 309
La porte de la Vérité a deux clefs : l'une s'appelle l'étude, l'autre la
souffrance.
La responsabilité immédiate ou future est inévitable. Vous ne pouvez pas
plus anéantir un atome de vos actions qu'un atome de la substance. Rien ne se
perd dans l'ordre moral pas plus que dans la création matérielle.
Une grande pensée a ses tempêtes comme l'océan dans lesquelles se brisent
et s'engloutissent les intérêts humains.
Je marche bien accompagné. J'ai à ma droite mon devoir et à ma gauche
mon droit.
[Religion.]
Devant la conscience, être capable, c'est être coupable.
[Religion.]
Toujours faire le bien qu'on peut , ne jamais faire le mal qu'on peut.
Les préjugés sur les choses comme sur les hommes se répandent aisément,
surtout quand ils sont empreints de malveillance et de haine. Ce sont des
jugements tout feits : les bons esprits les acceptent par paresse; ce sont des
jugements haineux : les esprits mauvais les acceptent par jalousie.
La vieille-sse, bien comprise, est l'âge de l'espérance.
Vous pouvez déchirer l'idée, vous ne la détruirez jamais complètement.
S'il n'en reste pas de quoi faire un drapeau, il y en aura toujours assez pour
faire une cocarde.
3IO OCEAN.
1841-1860.
La volonté humaine ne peut rien contre le malheur, et ne peut rien
contre la douleur. Se résigner, se consoler, mots vides de sens.
Ou si ces mots ont un sens, ne sont-ils pas le masque d'une chose impie.-*
La consolation se compose de joie et la résignation d'oubli. Hélas! quel
affreux égoïsme! oh! ne chassons pas de la place accoutumée qu'ils ont dans
notre cœur les morts que nous aimons.
Plutôt souffrir qu'oublier.
La perte des êtres chers. Est-ce qu'il y a une autre douleur que celle-là?
J'aime et ne suis rien de plus.
La meilleure de toutes les habiletés, la voici : droiture dans les actions,
franchise dans les paroles.
Mieux vaut une conscience tranquille qu'une destinée prospère. J'aime
mieux un bon sommeil qu'un bon lit.
Cet homme est méchant. Traitez-le avec bonté et douceur. Pour lui
d'abord} pour vous ensuite. Il est toujours bon d'être bon. De la sorte il ne
pourra agir contre vous en ennemi déclare. Au lieu de vous mordre avec
la dent qui contient le venin, il ne vous mordra qu'avec la dent d'à côté.
Le travail est la meilleure des régularités et la pire des intermittences
TAS DE PIERRES. — PHILOSOPHIE DE MA VIE. 311
Douleur.
Je ne me de'sole ni ne me console.
Je hais des choses, mais pas des hommes.
Je suis un oiseau de solitude, un oiseau de mer, un oiseau de nuit.
J'ai le calme ténébreux; mon esprit vit sous les astres dans la sérénité
nocturne j j'habite l'azur noir.
Si j'ai des ailes, ce sont des ailes de chauve-souris que les fleurs n'ont
jamais vues, mais que les étoiles connaissent.
S'il est vrai que j'aie des ennemis, ce dont je voudrais douter, je n'ai rien
à leur dire, je ne puis que les plaindre et les bénit; ils feront ce qu'ils vou-
dront. Quant à mes amis, je les prie de ne pas me défendre. Je demande
l'oubli.
Je pardonne à ceux qui m'ont fait ou qui m'ont voulu faire du mal; et
s'il m'est arrivé d'offenser ou d'affliger quelqu'un, en dehors des luttes néces-
saires du devoir, je lui demande pardon.
1861-1880.
Vivre avec gravité.
Vieillir avec dignité.
Mourir avec majesté.
On a dit : noblesse oblige. Je dirais, moi -.grandeur oblige.
312 OCEAN.
Le plus beau des linceuls, c'est le drapeau pour lequel on meurt.
Se laisser calomnier est une force. Cela complète la sérénité de la con-
science.
Un égoïste, c'est un insulaire.
Dis-moi qui tu aimes, je te dirai qui tu hais.
ô mon Dieu, accordez-moi ceci dans la mort : l'amour éternel, la lumière
éternelle, la présence éternelle.
En fait d'insultes, ne dédaignez pas tout. Il faut toute la grandeur de
l'esprit pour discerner sainement les cas de dédain. Un homme de cœur doit
savoir être offensé.
La nature ne m'a pas fait envieux. J'aime mieux grandir que rapetisser.
Je suis de ceux qui constatent sans joie les taches du soleil.
La patrie est sainte, la liberté est plus sainte encore. Il y a quelqu'un qui
est plus grand que Léonidas, c'est Spartacus.
Oublie le bien que tu faisj souviens-toi du bien qu'on te fait.
J'ai un maître, qui est le dcvoirj j'ai un juge, qui est moi.
Je n'ai que deux patries : la terre et le ciel. Tout homme est mon com-
patriote d'en baS} toute âme est ma compatriote d'en haut.
TAS DE PIERRES. — PHILOSOPHIE DE MA VIE. 313
Moi, je n'ai peur de rien. J'ai quelques fleurs dans mon jardin de Guer-
nesey, les enfants de mon fils, petit Georges et petite Jeanne, gazouillent
autour de moi, je n'ai pas de besoins, j'use mes vieux souliers, je nourris
dans ma maison quarante enfants pauvres, on imprime dans les journaux que
je suis un avare, et cela me suffit'".
Je ne peux ni ne veux rien cacher de ma pensée. Je vis et je pense à mes
risques et périls, ce qui fait que par moments j'ai l'air d'un imbécile. J'y
consens. J'ai la fierté de ma bêtise.
Je juge les juges; je condamne ceux qui damnent; plus de glaive;
j'extermine l'échafaud, je combats la guerre, je tue la mort, je hais la haine.
J'ai vécu avec ce soin de n'offenser ni une existence ni une vérité, j'ai
tâché de n'avoir rien à me reprocher, envers qui que ce soit, ni envers quoi
que ce soit.
L'esprit de mon âge, ce doit être le travail, le renoncement à tout et le
désir de la mort.
Je tâche de m'y conformer.
[Album 1874.]
Bien faire et bien dire; ce sont là les deux grands emplois de la vie.
Je représente un parti qui n'existe pas encore, le parti Révolution-Civili-
sation. Ce parti fera le vingtième siècle.
Il en sortira d'abord les États-Unis d'Europe, puis les Etats-Unis du
monde '^'.
'■' Au verso d'une lettre datée 11 octobre 1870.
C L'original , encadré sous verre à la Maison de Victor Hugo , y a été volé vers 1930.
(Note de l'Éditeur.)
^— <^ t^9f^^
I83O-I87O.
Quand une matière est obscure, les penseurs vulgaires l'éclairent avec une
chandelle et les grands penseurs avec une étoile.
La sére'nité est la loi des grands espaces et des grandes âmes.
Le grand penseur est celui qui conserve la simplicité du cœur dans les
complications de l'esprit.
Ayez toujours la pudeur, vous n'aurez jamais la honte.
Quand vos paroles ou vos actions devront être publiques, ayez toujours
soin de tenir compte des reflets colorants.
TAS DE PIERRES. — REGLES POUR LE PENSEUR. 315
Penseurs, voulez-vous vivre en paix avec le genre humain.? Respectez tous
les fétichismes.
Voulez-vous vivre en paix avec votre conscience .P Attaquez-les tous.
Penseurs, quand vous jugez les hommes historiques, conquérants, héros,
tribuns, despotes, dictateurs, ne les condamnez pas selon la quantité de sang
qu'ils ont versée, mais selon la quantité de droit qu'ils ont violée. Malheur
sans doute à qui fait saigner l'humanité ; mais honte et flétrissure à qui fait
saigner la justice !
Toujours, à toute heure, le penseur sent dans la solidité humaine l'ébran-
lement divin.
Soyez magnanime avec vos ennemis et ne vous en vantez pas. La géné-
rosité imprimée n'est plus de la générosité.
Secret des grandes choses : ne point reculer.
Pour le penseur, vieillir, c'est grandir. La vie se fait en présence de Dieu,
et en profite. Dieu est le soleil qui mûrit l'homme.
^
y
e^/
1830-1868.
La sagacité peut n'être faite que d'esprit. Toute la sagesse est faite avec le
cœur.
La plupart de nos sages ou prêcheurs de sagesse sont des cloches fêlées.
Au son qu'ils rendent on reconnaît les accidents qu'ils ont subis et les fautes
qu'ils ont faites.
Pour arriver à ce qu'on appelle les grandeurs humaines, il y a une échelle
d'honneur et une échelle de honte. On monte quelquefois par la seconde,
mais on peut se réhabiliter en redescendant par la première.
Je ne sais pourquoi le monde aime à croire aux trésors cachés. Il fait
volontiers à un homme gêné une réputation d'avarice et à un sot silencieux
une réputation d'esprit.
Veillez sur vos actions, sur toutes et sur chacune. Réfléchissez profondé-
ment toutes les fois que vous introduisez un fait dans l'immense et impéné-
trable réseau de la destinée. Nous vivons dans le mystère et dans l'infini. Ne
faites pas légèrement des causes. Le propre de l'infini, c'est de contenir fata-
lement tous les cflFets de toutes les causes.
H
*,
%
TAS DE PIERRES. — SAGESSE. 317
18 avril 1847.
Ce que nous recueillons de notre vie secouée, me disait hier l'amiral G. . .,
vieux marin, c'est la tranquillité. C'est là le premier des biens, la sérénité,
l'égalité d'humeur, nous l'avons ; nous le gagnons à la mer. Nous vivons au
milieu de tant de choses qui ont des caprices et qui sont si volontiers de
mauvaise humeur, la mer, le ciel, la saison, le vent, les nuées, qu'il faut
bien que nous ayons la paix en nous. Notre paix, c'est notre force. Tout
fait rage sous nos pieds et sur nos têtes, nous avons notre ancre en nous-
mêmes. Qu'est-ce que nous deviendrions au milieu de toutes ces choses
inégales et bouleversées si nous n'avions pas l'égalité d'âme .'' Au dehors tout
ce qui fait l'agitation, au dedans tout ce qui fait le calme, voilà le marin.
La terre n'appartient pas à l'homme } c'est l'homme qui appartient à la
terre.
Regardez le sillon, soit. Mais regardez aussi le tombeau.
Toute philosophie sociale qui oublie le tombeau est incomplète. Elle ne
peut faire l'équilibre. Elle n'a rien à mettre dans l'autre plateau de la ba-
lance.
O vrais sages ! mettez-y le mystère !
Voici un passage des lois de Manou qui, à mes yeux, contient toute
la sagesse : — «Endurer tout avec patience, être bienveillant et parfaitement
recueilli, donner toujours, ne jamais recevoir, se montrer compatissant à
l'égard de tous les êtres.»
Le Veda ajoute un peu plus loin :
— «Un pot de terre, la racine des grands arbres pour habitation, un
mauvais vêtement, une solitude absolue, la même manière d'être avec tous;
tels sont les signes qui distinguent un brahmane qui est près de la délivrance
finale.
«Qu'il ne désire point la mort, qu'il ne désire point la vie; qu'il attende
le moment fixé pour lui comme un domestique attend ses gages.
«Qu'il soit résigné, armé d'une ferme résolution; qu'il médite en silence,
et fixe son esprit sur l'être divin.
«Ayant ses cheveux, ses ongles et sa barbe coupés, s'étant muni d'un plat,
d'un bâton et d'une aiguière, qu'il erre continuellement dans un recueille-
ment parfait, évitant de faire du mal à aucune créature animée.»
3i8 OCÉAN.
Et plus loin, à propos de la mort :
— «De même qu'un arbre quitte le bord d'une rivière lorsque le courant
l'emporte, de même qu'un oiseau quitte un arbre, de même celui qui aban-
donne ce corps, laissant à ses amis ses bonnes actions, à ses ennemis ses
fautes, le sage, en se livrant à une méditation profonde, s'élève jusqu'à
Brâhma qui existe de toute éternité.»
L'homme sage ne s'effraie pas des choses qui peuvent arriver. Il sait
qu'elles sont hors de sa main et que d'ailleurs elles ne se réalisent jamais
comme on les a rêvées. Il se borne à les préparer. Attend bien qui prépare.
Il range d'avance le plus qu'il peut sa destinée au passage prochain, et
peut-être redoutable, des événements inconnus. Il fortifie les côtés faibles de
sa vie, et tâche de laisser peu de prise aux mauvais incidents toujours
possibles. Il travaille l'avenir en lui soutirant les mauvaises chances.
L'homme est\onduit par la raison, le penseur par la sagesse.
Mérite tout, ne prétends rien.
La pantoufle du philosophe représente sa sagesse. Elle reste au bord du
volcan.
Sur cette terre il y a des pauvres, mais il n'y a pas de riches. Personne
n'a rien que pendant quelques minutes. Minutes précieuses. Ne les perdons
point. Dépêchons-nous de donner à ceux qui n'ont pas, une part de ce que
nous avons. A la mort, tout s'évanouit, excepté cela. Chose étrange, ce que
nous aurons donné, c'est là ce qui nous restera.
Z^U^t^--7
c/.
£::>-'y^*^^<J
'^
I83O-I865.
Quand on n'est pas intelligible, c'est qu'on n'est pas intelligent.
L'égoïsme est un isolement, l'ennui en est un autre. Le second châtie le
premier.
Au fond. Dieu veut que l'homme désobéisse. Désobéir, c'est chercher.
Avec un vieux clou, et grâce à un pâle rayon de' jour pénétrant par un
soupirail, le prisonnier mystérieux de Gisors a tracé sur le mur de son cachot
des festins, des tournois, la Sainte Vierge, Dieu le père, des arbres, des
étoiles. Il y a des philosophes enchaînés à un système, emprisonnés dans
une idée et qui n'en sortiront jamais, et qui, à la lueur du peu de vérité
qui leur arrive encore , avec leur esprit comme le captif de Gisors avec son
320 OCEAN.
clou, parviennent cependant à dessiner toute la nature et toute l'humanité
sur les parois de cette idée.
Seulement, pour le savoir, il faut pénétrer dans l'intérieur de l'idée où
ils ont vécu. Vu du dehors, leur système paraît la prison de l'esprit; vu
au dedans, c'est un monde.
Les aristocraties ont une fièvre qui les mine, l'orgueil; les démocraties
ont un ulcère qui les ronge, l'envie.
Ces deux maladies ont la même origine, ces deux vices ont la même
racine, l'égoïsme.
L'égoïsme qui regarde en soi-même se transforme en orgueil; l'égoïsme
qui regarde autrui se transforme en envie.
Il en est ainsi de beaucoup de sentiments moraux. Un vice est souvent
doublé de son contraire, et fait corps avec lui.
Les prémisses d'une doctrine ont toujours je ne sais quoi de rude et
d'écarté, d'inflexible et de consistant; la touffe des corollaires et des consé-
quences, tout au contraire, est ondoyante, capricieuse, épanouie et mobile,
jette des fleurs et des fruits selon la saison, tombe sous de certains vents,
se laisse émonder au besoin des perspectives, s'arrache aisément et repousse
de même. À leur point de départ, tous les systèmes se divisent, à leur
point d'arrivée tous se rencontrent. Les branches se séparent, les feuilles se
mêlent.
Réfléchissez profondément : vous verrez que cela tient à ce que Dieu est
le tronc de toute chose.
Le père de famille n'est autre chose qu'une sorte d'égoïste vénérable
qui compose son moi de sa femme et de ses enfants. Le moi ainsi compr
est aussi fécond pour la société entière que le misérable moi de l'individu
est stérile.
is
Cette gaîté qu'on observe chez tous les vrais grands hommes vient de ce
qu'ils portent facilement la grandeur.
TAS DE PIERRES. — RAISON DES CHOSES. 321
Tout est identique. Ce que nous appelons vie et création, ce qui frappe
nos sens et notre esprit résulte d'une ondulation universelle et infinie, se
ramifiant en ondulations innombrables, dans ce tout identique.
Le moteur éternel de l'ondulation universelle, c'est Dieu.
Dans l'ondulation universelle, quelles que soient les transformations
qu'elle produise, l'atome matériel se retrouve toujours, l'atome moral ne
peut pas plus se perdre que l'atome matériel. De là l'immortalité de l'âme.
C'est-à-dire la persistance du moi.
(Object. — Mais il semble que l'âme soit simple et que le moi soit
composé. — Répondre à cela. Analyser le moi.)
(Le moi est d'avant la vie. Le moi humain n'est que l'ombre du moi
antérieur qui est le vrai et qu'on retrouve après la mort.)
L'atome est le même abîme que l'infini.
L'atome est absolu.
Dans les profondeurs de la pensée, indivisible est identique à infini.
Ne pouvoir être divisé, c'est n'avoir ni commencement ni fin.
Du point comme du Tout on peut dire qu'il est sans dimension.
Ce qui n'a pas de dimension ne peut être mesuré. Ainsi, à l'atome
comme à l'infini, s'applique, acception surprenante et inattendue, l'effrayant
mot incommensurahle.
<r^^
1830-1851,
Dans l'antiquité, les prêtresses de Diane devant toujours être des vierges,
les prêtres de Diane, enfermés avec elles dans le temple, étaient des
eunuques. Les religions payennes n'osaient se fier à leur seule discipline
contre les instincts éternels de l'homme; elles appelaient le fer et les muti-
lations à leur secours; le christianisme seul a cru sa doctrine plus forte que
la nature.
Seigneur, l'homme qui vous est fidèle a plus de mérite que l'ange. L'ange
voit, l'homme croit.
Ne prenez pas la dévotion pour de la religion, ne croyez pas que de
l'obéissance aux petites pratiques il vous jaillisse dans le cœur une vive
lumière sur Dieu, une profonde science de l'homme et de la vie. — Un
cierge éclaire peu.
La dévotion c'est un cierge, la foi c'est une étoile.
TAS DE PIERRES. — RELIGION. 323
Le dogme est un moyen, un appareil pour faire voir la vérité aux courtes
vues. Mais n'adorez pas le dogme !
La vérité est le but. La vérité n'est pas plus dans le dogme que l'étoile
n'est dans la lunette.
De même qu'on ne fait pas des bijoux avec de l'or pur, de même on ne
fait pas des religions avec de la philosophie pure. Il faut un peu de cuivre
dans l'or et un peu d'idolâtrie dans la religion.
Rien n'est plus beau que le mot religion, à la condition qu'il signifie relier
les peuples et non lier les hommes, à la condition qu'il signifie fraternité et
non domination.
Tout corps traîne son ombre et tout e^rit son doute'^^K
Pour qui veut le creuser, il y a plusieurs sens dans ce vers, qui tous pro-
viennent d'ailleurs de l'idée principale. — Entr'autres celui-ci :
Nos doutes sont faits à l'image de notre esprit comme notre ombre à
l'image de notre corps, tantôt plus grands, tantôt plus petits, selon le rayon
de soleil ou de foi.
Le catholicisme — vieillesse et jeunesse, passé et avenir, aile blanche et
cheveux blancs, tête de vieillard et ailes de cygne.
Les élèves des jésuites ont l'esprit comme les chinoises ont le pied.
Quand l'ombre grandit, c'est la fin d'une journée; quand le doute aug-
mente, c'est le soir d'une religion.
'"' Pensar, Dudar. Les 'Uoix intérieures. [Note de l'Éditeur,)
324
OCÉAN.
Les superstitions n'entrent que dans les très petits ou les très grands
esprits.
Depuis trois siècles le catholicisme est malade.
Il aime l'argent.
Le voilà arrivé à la phase du pharisaïsme.
Clergé riche, religion morte.
Incendiaires!
Votre œil fauve est semblable au flamboiement des soirs j
Vous dédiez la flamme à la nuit, prêtres noirs ;
Hagards, la torche au poing, sacrificateurs sombres.
Vous construisez l'autel diff^orme des décombres.
Ivres de feu, sous l'œil de Dieu, vous immolez
Le chef-d'œuvre vivant et sacré, vous brûlez
Erostrate le temple, et Torquemada l'homme.
Et je voyais passer, sales, noirs, triomphants.
Poussant comme un troupeau devant eux des enfants.
Joignant leurs mains, baissant leurs yeux, courbant leurs nuques,
Les jésuites hideux, faiseurs d'esprits eunuques.
Ces visions incomplètes qu'on appelle les religions.
Petits séminaires. Le néant enseigné.
Faire un prêtre, c'est vider un homme.
Nous sommes en pleine lumière du genre humain, l'astre-civilisation
touche au zénith. Le prêtre ouvre les yeux et affirme que toute l'époque
est ténèbres. Quelle plus grande preuve qu'il est aveugle ! Ce qu'il prend
pour notre nuit, c'est la sienne.
TAS DE PIERRES. — RELIGION. 325
1852-1870.
La religion, c'est la pénétration de la nature.
Penser, c'est prier. Voir, c'est prier.
Il y a deux prêtres : le penseur et le voyant.
Le voyant est celui qui entre en communication par les organes avec la
nature secrète et supérieure et à qui le mystère se révèle par la matière.
Le penseur est celui qui entre en communication avec la nature secrète
et supérieure par l'inspiration et à qui le mystère se révèle par l'esprit.
Mesmer est un voyant.
Galilée est un penseur.
Tous deux sont prêtres.
Il y a eu des hommes comme Orphée et Moïse, en qui le penseur était
doublé du voyant. Ceux-là sont les pontifes.
On naît prêtre.
Car on naît penseur, car on naît voyant. Dans le premier cas il y a
génie, dans le second cas faculté. Dans les deux cas, don.
En d'autres termes, le prêtre est sacré par Dieu directement, en dehors
de l'homme "'.
Que ton Dieu ne soit pas de fer, et ne fais point
Dans ton enfer, ô prêtre, ou bien dans ta fournaise,
Rougir ton crucifix, si tu veux qu'on le baise.
Quand ce bon curé rougeaud et quelconque, son bréviaire à la main, sa
soutane noire sur le dos, le vide dans l'esprit et dans le cœur, entre dans le
bois, les arbres disent : C'est un laïque.
Le haillon des dogmes où rampe la vermine des préjugés.
''' Au verso de la proclamation : Au peuple, 31 octobre 1852. Colk^ion de M. Louis
Barthou. {Note de l'Éditeur.)
326
OCÉAN.
Je nie, ô prêtres,
Votre Dieu sans pitié, sans bonté, sans pardons,
Qui nous créa fort mal, à qui nous le rendons.
Qui fit l'homme mauvais et que l'homme fait pire.
Les doffues se succèdent.
Toute religion s'exfolie et se rouille.
Dieu, comme le serpent, a des peaux qu'il dépouille.
Priez, contemplez, adorez, aimez.
Mais pourquoi ces appareils, confessionnaux, ciboires, chasubles, messes.?
Que signifie cet homme qui est là, chape et tonsuré, maniant l'autel? Quel
besoin avez-vous de lui }
Pourquoi mettre un menteur entre la vérité et vous ?
Prenez garde. C'est un homme. L'homme est opaque.
Le prêtre éclipse Dieu.
Les religions sont les vêtements de Dieu chez les hommes. Ces vête-
ments s'usent. Les prêtres s'en épouvantent, ils ont tort. Dieu reste. A
travers les trous de la robe religion, on le voit à nu directement.
Blasphèmes des religions. — Premier blasphème : l'enfer. Deuxième
blasphème : le dimanche, le sabbat. Troisième blasphème : Dieu semblable
à l'homme } l'autorité royale parente de l'autorité divine; le trône et l'autel.
Les convertisseurs sont forcés de feire beaucoup de concessions à ceux
qu'ils convertissent, et d'aller très loin dans leur complaisance. Le cardinal
Ostini, grand convertisseur et à cause de cela fait cardinal, disait : —
Les conversions se font toujours sur le seuil de la porte du diable.
Analogies. Eau et vin.
Rapport profond entre le thyrse de Bacchus et la verge de Moïse.
TAS DE PIERRES. — RELIGION. 327
Reliques. Saint Ignace passe pour avoir été mangé par un lion. Ça
n'empêche pas l'Italie de posséder dans ses reliquaires trois corps de Saint
Ignace complets, plus 7 jambes et 17 bras.
[Album 1864.]
DENIER DE SAINT PIERRE.
Pour être humble, indigent,
Contrit, pareil au Christ, il lui faut de l'argent,
Et pour dire la messe et pour faire la guerre j
Tenez, pour se coiffer, savez-vous qu'il n'a guère
Que cent tiares d'or et vingt de diamants .f*
[OcÉan vers.]
La croyance est la plénitude de l'homme. Le vide n'est pas plus possible
à l'homme qu'à la nature. De là, la nécessité des religions.
Croire, penser, aimer, sont les trois principaux modes de la vie morale.
Croire correspond à force.
Penser à intelligence.
Aimer à âme.
Toutes les religions ont raison au fond et tort dans la forme.
Texte : Dieu. Traducteur, trahisseur. Une religion est un traducteur.
On peut construire une église de deux façons ; on peut la bâtir en pierre ,
on peut la bâtir en chair et en os. Un pauvre que vous avez soulagé est
une église que vous avez bâtie, et d'où la prière monte vers Dieu.
Le pape octroie pour dix Pater, aux porteurs d'un certain scapulaire bleu,
toutes les indulgences de la Terre Sainte, de Saint-Jacques de Compostelle,
de la Portioncule et des Sept Basiliques de Rome.
Les indulgences partielles sont sans nombre. Il y a 533 indulgences plénieres.
328
OCEAN.
PAGANISME ROMAIN
Vatinius, rhéteur, se moquait des augures,
Ce qui n'empêchait pas ce sage sans remords
D'égorger des enfants pour apaiser les morts.
Toutes les religions sont fausses par la surface qui est le dogme., et vraies
par le fond qui est Dieu.
La meilleure des religions ne parvient qu'à diminuer Dieu. Figurez-vous
une opération qui consiste à argenter l'or.
LE VRAI DIEU. — LE FAUX DIEU.
Quoi! ton Jéhovah bon! lui qui de l'enfer sombre
A sur son front divin l'éternelle rougeur !
Quand on sait que c'est lui qui s'appelle vengeur,
Jaloux, et cztera, lui qui frappe et qui tonne,
Cette prétention à l'innocence étonne.
Pas un glaive ici-bas que ce Dieu n'ait fourbi.
Étant partout, peut-il invoquer l'alibi .•*
Non certe, et Dieu n'est pas absous parce qu'il signe
Sa bible noire avec une plume de cygne.
Le cloître,
Ce paradis qui tient les âmes en prison.
[OcÉan vers.]
1830-1850.
La cécité, c'est le vestibule du tombeau.
L'écriture sainte ne se sert pas de ces mots qui sont en effet purement
humains, les vertueux et les vicieux. Elle dit partout et toujours : les bons
et les méchants. C'est que c'est là la vraie division. Combien sont bons,
malgré leurs fautes et quelquefois à cause de leurs fautes, et trouveront
là-haut le père souriant! Combien sont méchants et mauvais malgré leur
vertu et quelquefois à cause de leur vertu, et trouveront là-haut le juge
sévère! Les hypocrisies, la sécheresse de cœur, la dévotion malveillante, la
religion de pratiques et de momeries, la chasteté des vieilles, l'impeccabilité
des laides, la pureté sans charité, la sobriété des rassasiés, la pudicité des
difformes, la tempérance des impuissants, l'innocence sans indulgence, la
vertu sans bonté, ne sont autre chose que les innombrables masques de la
laideur morale.
330 OCÉAN.
Or réfléchissez à ceci :
A la mort, le masque tombe du visage de l'homme, et le voile tombe
du visage de Dieu.
Ou : La mort fait tomber le masque du visage de l'homme et le voile
du visage de Dieu.
La vue d'un cercueil n'effraie pas ceux qui souffrent, ceux dont la joie
est morte en ce monde contemplent plutôt avec envie qu'avec angoisse cette
sereine poussière de l'éternité. Les paroles tristes et résignées sortent natu-
rellement de leurs lèvres comme les larmes de leur cœur, et ils puisent sans
peine dans leur propre douleur les pensées qui conviennent à la douleur
d'autrui. j:
La mort, en décomposant l'homme et en séparant du corps qui se
dissout l'âme qui ne périt pas , ressemble à un lapidaire qui change la forme
d'un bijou ; il rejette au creuset le métal pour en faire autre chose et il met
la perle de côté.
Songez qu'on peut toujours être interrompu par la mort au milieu d'une
sottise ou d'une lâcheté. Vous n'êtes pas maître de la mort; mais vous l'êtes
de vos actions.
Si l'âme n'était pas immortelle, la mort serait un guet-apens.
Vous qui souffrez, songez à l'autre vie. Il ne peut y avoir rien de dérai-
sonnable dans la création j et s'il n'y avait pas un autre monde, un monde
meilleur, un monde qui achève, qui explique et qui complète, la vie
humaine serait absurde. Or Dieu ne peut avoir produit l'absurde. Ouvrier
parfait, œuvre parfaite. Ne craignez donc rien. Les morts revivent. Si
l'homme n'était pas une âme. Dieu ne serait pas Dieu.
Vous qui vivez agenouillés sur des tombes, rassurez-vous, consolez- vous.
Vous re verrez ceux que vous aimez ; vous les reverrez heureux, rayonnants,
satisfaits. Regardez le ciel. Les yeux qui se lèvent ne pleurent plus.
>
TAS DE PIERRES. — EXPLICATION DE LA VIE... 331
L'homme propre est toujours prêt à la nudité, et l'homme juste à la
mort.
La vie est une phrase interrompue.
Le suicide est un bris de
prison.
Voici tout le changement qu'il y aura après la vie : les meilleurs se trou-
veront être aussi les plus grands.
Après tout, il faut bien que l'injustice règne en ce monde. Autrement,
à quoi bon l'autre? x
La mort, c'est l'arrivée à un moi supérieur.
[Actes et Paroles. Avant l'exil.]
La vie est le commencement de quelque chose.
La mort. Seuil.
[Philosophie.]
J^k^
2/^r>v
1824-1870.
La vie est pleine de mystères, d'abîmes et d'écueils.
0 vivants! vous errez sur des flots inconnus,
Où rien n'a surnagé de ceux qui sont venus ,
Où toute nef s'entr'ouvre et sombre.
Priez! implorez Dieu, seule étoile qui luit,
Avant de vous heurter, dans cette affreuse nuit.
Aux montagnes couvertes d'ombre!
L'homme n'est vraiment né qu'à l'heure où Dieu réclame
Cet esprit que le sort ploya comme un roseau.
La mort peut seule ouvrir les ailes de notre âme.
Le berceau n'a que l'œuf, le sépulcre a l'oiseau.
TAS DE PIERRES. — POST MOKTEM. 333
Hélas! que le tombeau contient de visions!
Problèmes effrayants dont les solutions
Toujours sur nos têtes surplombent!
Le sort obscur de l'homme est compris de Dieu seul.
Quand on secoue un peu les plis noirs du linceul,
Que de sombres secrets en tombent!
L'adversité se sent plus voisine des cieux;
L'oeil du deuil, à travers les pleurs mystérieux.
Voit le jour éternel éclore;
Dieu s'éclipse pour nous dès que nous triomphons,
Et c'est sur le fumier de Job, ô cieux profonds,
Que le coq chante mieux l'aurore ''l
On garde après la mort la forme radieuse,
La forme sous laquelle on fot le plus aimé.
Vous voudriez le bonheur sur cette terre, un éden, l'extase perpétuelle
de l'âme, toutes les joies, toutes les ivresses, et l'homme parfait.
Mais vous n'y songez pas. Alors pourquoi cela finirait- il?
Il faut bien
Que la mort soit utile et serve à quelque chose.
La citerne de l'abîme est béante; le genre humain marche et tourne
éternellement sur la marge du puits.
Il y a entre les jeunes gens et l'éternité une trop grande épaisseur de
temps pour qu'ils puissent voir l'infini et songer à la mort. Plus tard, la
lame du temps s'amincit, la vie devient transparente, et l'on aperçoit Dieu-
''' Au verso d'une épreuve de la lettre aux habitants de Guerncsey. 1854. [Note de
l'Éditeur.)
334 OCÉAN.
Vous rêvez la solidarité entre les intérêts et vous ne la comprenez pas
entre les êtres ; votre dogme est sans base étant sans âme. Les liards soli-
daires, les mondes point. Aucun nœud entre cette vie et une autre; aucune
chaîne; la rupture partout, la lacune toujours. Sans le moi persistant, qu'y
a-t-il? Le successif indéfini et inconscient, une mêlée aveugle d'atomes, on
ne sait quel épouvantable tourbillonnement de molécules irresponsables;
Rien autour de Tout. Ce serait là le monde.
Et tout votre effort vers le progrès aboutit à ce rêve!
Rêve horrible. La digestion de tous les doutes donne ce cauchemar,
l'athéisme.
La vie acceptée et continuée fait partie du devoir.
Dieu, ce soleil levant, attire à lui tout ce qui est fait pour se mêler à sa
lumière. Il faut bien que la goutte de rosée quitte la fleur et que l'âme
quitte la femme.
La mort respectera le moi, mais rajeunira l'âme et vieillira les passions.
Le visage humain est un voile.
Homme, œil d'ombre plein de clarté,
O trou que remplit une étoile.
Squelette masqué de beauté!
Je n'aime point parler facilement des morts,
Car je sais qu'ils sont là souvent, et qu'ils entendent.
... Et qui donc pourrait désaltérer
L'âme, éternel désir, soif jamais assouvie.?
La tombe est le creuset sinistre de la vie;
Le corps fond, l'âme éclate et se dresse, et jaillit
Vierge, d'on ne sait quel épouvantable lit.
TAS DE PIERRES. — POST MOKTEM. 335
Squelettes, l'âme vole aux fentes de la bière,
Et c'est avec vos os qu'est faite la poussière
Des ailes de ce papillon.
La fosse commune : lieu où la mort n'a point de péage
De qudi le corps nous défend-il dans l'invisible ambiant.? Nous l'ignorons.
De là une des causes de notre crainte de la mort. Nous redoutons cette
dénudation. À la mort, l'âme délivrée du corps, en sera aussi désarmée.
Nos fautes sont des dettes contractées ici et payables ailleurs. L'athéisme
n'est autre chose qu'un essai de déclaration d'insolvabilité.
Comment pouvez-vous vivre ainsi gaîment! vous ne savez pas ce qui est
derrière.
1871-1880.
La sortie de la vie commence un peu avant la mort. On se sent couvert
d'ombre.
Impondérabilité et liberté sont identiques. C'est pour cela que la mort
est la délivrance.
L'ange est l'âme ailée. La lumière est la blancheur sublimée.
336 OCÉAN.
À la mort, nous devenons des oiseaux et nous restons des intelligences.
Passer d'un âge à l'autre, c'est une sorte de naissance.
On meurt à l'enfance et on naît à la virilité.
On meurt à la jeunesse et on naît à la vieillesse.
On meurt à la vie et on naît à la mort.
Le lutteur de la pensée, le combattant du progrès, dit dans la première
moitié de sa vie : 0«/' n'eB pas avec moi di contre jnoi, et dans la seconde
moitié : ,Qui n'elî pas contre moi eiî avec moi.
C'est là toute la quantité de victoire qui lui est donnée de son vivant.
Après la mort seulement, il triomphe, la majesté du sépulcre s'en
mêlant.
Mûrir, mourirj c'est presque le même mot.
Chaque fois qu'on perd une habitude, il semble qu'on perde quelque
chose de la vie. Et dans le fait, la vie n'est que la plus longue de nos
habitudes.
Vieillir, c'est perdre ses ailes, c'est se décolorer et ramper. La créature
humaine, après la jeunesse, revêt la laideur. Dans l'humanité, au rebours de
la nature, le papillon devient chenille. C'est là un des contresens auxquels
l'homme est condamné.
Quant à l'explication, elle nous attend ailleurs.
Qui mourra verra.
Selon que vous serez fou ou sage, vous composerez les rêves de votre
vieillesse des regrets de votre jeunesse ou des espérances de l'éternité. En
d'autres termes, vous vous attacherez à la mort ou à la vie. Ne vaut-il pas
mieux espérer que regretter.? ô vieillards, vous souhaitez la jeunesse,
regardez, elle est devant vous, et non derrière. Vous allez mourir, cela veut
dire : vous allez naître.
TAS DE PIERRES. — POST MOKTEM. 337
S'il n'y a pas d'êtres comparant, rien n'existe.
Un fantôme après un fantôme, ce serait là le monde.
Création et néant seraient synonymes.
Pas de création sans solidarité.
Pas de solidarité sans lien.
Pas de lien sans rapport.
Pas de rapport sans comparaison.
Pour comparer deux existences il faut les avoir traversées et en être
conscient.
D'où la perpétuité du moi.
Roméo, peut-être, quoique squelette, est assez spectre pour être heureux
de dormir dans le même sépulcre que Juliette, côte à côte. Il semble à celui
qui songe devant cette ombre que les ossements, qui sait-f* ont une joie d'être
ensemble.
Si nous n'avions pas la vision du ciel, il n'y aurait pas de lien saisissable
pour nous entre ce que nous nommons la vie et ce que nous nommons la
mort. Tout ce que nous voyons soit en haut, soit en bas, nous attend. C'est à
nous d'éviter ceci et de mériter cela.
La vie sur terre et la vie hors de la terre.
Dans la vie gravitante, rien n'est donné, tout est prêté, parce que, la
mort étant nécessaire, tout doit être quitté. Il n'y a de choses données que
dans l'impondérable; la pesanteur qui désagrège et qui détruit étant
absente, il n'y a plus de mort, tout est éternel. Là, si Dieu vous donne
une étoile, elle est à vous.
22
liirplMcali altlOHA).!.
A-
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I830-I850.
Pêcher à la ligne ou écouter des tragédies de Racine : même genre de
plaisir. Cela a ses fanatiques.
La musique italienne, s'écria Maglia ! Si c'est un plaisir des sens, il n'est
pas assez vifj si c'est un plaisir de l'intelligence, il n'est pas assez profond.
La littérature française pendant le dix-septième et le dix-huitième siècle
a plutôt été une littérature qu'une poésie.
Les hommes médiocres ont tout leur succès dans leur temps. Les grands
hommes n'en ont qu'une part, et la moindre. La plus grande leur est réservée
dans l'avenir} et alors elle ne s'appelle plus le succès; elle se nomme la
gloire.
[Philosophie.]
TAS DE PIERRES. — CRITIQUE. 339
Le génie
Vit de l'enthousiasme et meurt de l'ironie.
Il y a en France un écrivain qu'on n'a pas le droit de discuter : c'est
Racine. Dites ce que vous voudrez de Corneille, de Bossuet, de Molière et
de Voltaire; mais ne touchez pas à Racine. Racine est inviolable. On dirait
qu'il marque la frontière de France dans les vagues régions de la poésie.
Oui, cela est, Racine est inviolable. Pour ses admirateurs c'est un dieuj
pour les farouches, c'est une idole; pour les plus sauvages, c'est un fétiche.
Nous connaissons quelqu'un qui, au moment d'être dévoré, fut obligé un
jour de s'écrier en pleine Académie : — Eh quoi, messieurs, je pourrai nier ici
tant qu'il me flaira la divinité de Jésm-Chrifi et je ne pourrai pas contefier la divinité
de Racine!
Cette divinité, cette inviolabilité tiennent à beaucoup de causes dange-
reuses à énumérer, et en particulier à ce que Racine n'a pas d'imagination.
Je me reprends. Racine, et c'est pour cela qu'il est le divin, a juste la quantité
d'imagination que peuvent admettre «les esprits bourgeois». C'est le poëte
tempéré et moyen. Homère, Eschyle, Isaïe, Dante, Shakespeare, Molière,
extravaguent. IJagant extra.
Les poètes du dix-neuvième siècle ont devant eux le plus large horizon
qui se soit jamais ouvert au regard des penseurs; cela tient à ce que le genre
humain, cette longue et laborieuse caravane qui monte de sommet en som-
met depuis six mille ans, arrive aujourd'hui sur le plateau le plus élevé que
la civilisation ait encore atteint.
Contemplez donc, ô penseurs! derrière vous est le passé plein de faits j
devant vous est l'avenir plein d'idées.
Dieu, l'amour, la nature, la patrie, tout ce qui est grand et pur sort de
ces quatre sources.
Il y a un vilain moi et un beau moi.
340 OCÉAN.
L'esprit est l'outil des penseurs $ l'âme est leur flambeau.
Quand la littérature d'un peuple est universelle, c'est que ce peuple
domine le monde connu. C'a été la Grèce d'abord, puis Rome. Aujourd'hui
c'est la France. Tout peuple dont la littérature reste locale, reste lui-même
borné dans sa domination et dans sa politique. L'influence littéraire est à la
fois un moyen et un symptôme.
Rayonner, c'est conquérir.
Le Romancero général est l'affirmation j don Quichotte est la négation.
[Enfance.]
Certains pédants, lesquels parlent un patois grave qu'ils appellent la
langue classique, affirment que Molière et Saint-Simon violent la syntaxe.
Violer la syntaxe! voilà un crime! et pourquoi, s'il vous plaît, la syntaxe
serait-elle plus respectable que Jeanneton ? La langue est femme. Beaucoup
de choses sont permises aux mousquetaires et aux grands écrivains.
Ayez la grâce, ayez le génie et violez la syntaxe et Jeanneton tant qu'il
vous plaira.
O pédants ! sotte engeance !
L'art du seizième siècle, il m'en souvient encor.
Etait un enfant rose avec des cheveux d'or.
Vous prîtes ce bel ange. En un clin d'œil, vous l'eûtes
Coiffé d'une perruque aux immenses volutes.
Comme ces cstafiers qui marchent deux à deux,
Et le charmant enfant devint un nain hideux I
Le poète. Amans fori/ja. Ô critiques qui ne savez ni le français, ni le latin, ~
vous traduisez ainsi : amoureux de la forme. Cela veut dire : amant de la beauté.
TAS DE PIERRES. — CRITIQUE. 341
Ecrivains qui avez souci de votre dignité, n'écrivez jamais rien sans vous
demander : quelle figure ceci fera-t-il quand tous les hommes qui vivent
maintenant seront morts.''
Les poètes sont comme les souverains 5 ils doivent battre monnaie. Il faut
que leur effigie reste sur les idées qu'ils mettent en circulation.
La haine sur les grandes gloires fait l'effet de la pluie sur les incendies s
loin d'éteindre le feu, elle l'augmente.
Le poëte dramatique usurpe tant qu'il est vivant et règne dès qu'il est
mort.
La décadence. Mot d'argot des pédants et des crétins. — Vide de sens.
Selle à tout cheval. Bât à tout âne.
Le soleil couchant est une décadence.
Je ne reconnais pour grand écrivain que celui qui a telle page qui est
comme son visage et telle autre page qui est comme son âme.
Un esprit qui n'est qu'étendu ressemble à un champ; il y naît des fleurs
ou des fruits. Un esprit qui n'est que profond ressemble à un puits, il va
chercher les sources, et recueille les eaux du ciel. Peut-on être à la fois étendu
et profond.? Oui, et alors le champ devient vallée, le puits devient lac, et
l'on est montagne, c'est-à-dire génie.
La maison que Raphaël s'était bâtie à lui-même sur la place Saint-Pierre
a été détruite au siècle dernier pour faire place à ce décor rococo qu'on
appelle la colonnade de Bernin et qui soude dans Rome même le style
pompadour aux lignes de Michel-Ange. — Bernin démolissant Raphaël!
342
OCEAN.
Raphaël effacé pour laisser plus d'espace aux épanouissements de Bernin !
quelle profanation ! la poésie est à l'abri de ces scandales. Elle habite le
champ auguste de l'infini. La Henriade ne fait rien à /'Odyssée, et les gros-
sières architectures à'Al^re et de Tancrède ne dérangent pas dix vers de
Virgile.
Écartez, écartez de vos rangs difficiles
Ces riches sensuels, et surtout imbéciles,
Parvenus embourbés dans leur luxe nouveau,
Qui, délicats de bouche et grossiers de cerveau.
Ne sachant où vider leur bourse embarrassée,
Vivent par l'estomac et non par la pensée !
Pauvres gens abrutis par l'argent, plus épris
De vins pour leurs soupers que d'art pour leurs esprits,
Qui pour les mets charnels ont une faim choisie.
Et point de soif pour toi, divine poésie!
Qu'on voit nourrir leur corps avec des raretés,
Et leur intelligence avec des pauvretés.
Et s'emplir à la fois, ô bizarre amalgame,
Le ventre d'un feisan, l'esprit d'un mélodrame!
DANTE.
Comme au bord
D'un abîme on frissonne éperdu, quand on pense
A tout ce qu'a créé cette pensée immense.
Que votre style soit, comme la création, le contraste de toutes les formes
de la vie, un clair-obscur perpétuel.
M. Thicrs écrit l'histoire de Napoléon. Ô monsieur Scribe, traduisez
Homère !
Deux conditions pour le poète : sentir autant que tous, et exprimer
mieux que tous.
TAS DE PIERRES. — CRITIQUE. 343
On peut loucher de l'esprit.
La raison, c'est rintelligence en exercice ; l'imagination, c'est l'intelligence
en érection.
Lucrèce de M. Ponsard.
Mai 1843.
Tous les quinze ou vingt ans le peuple parisien, accablé qu'il est d'émo-
tions de toutes sortes, politiques et littéraires, spectateur haletant de deux
révolutions qui s'accomplissent à la fois, l'une dans les faits, l'autre dans les
idées, épuisé par la chaleur énorme de cette fournaise qu'on appelle Paris et
où se forge la pensée du monde, tous les quinze ou vingt ans, dis-je, ce
bon peuple a soif d'une tragédie classique. On la lui sert. Il la boit avec
délice comme on boit un verre d'eau bien claire à midi, en plein soleil,
dans la poussière de la grande route.
Qu^i n'a maudit le soleil et béni le verre d'eau ?
Ce qu'il y a de bizarre, c'est qu'un bigot et un puritain ne savent pas
qu'ils sont le même homme. Le bigot dit : quel est ce buveur de sang ? le
puritain dit : quel est cet imbécile ?
Molière, s'il vivait, ne serait pour les puritains que ce qu'il a été pour
les bigots, un hiftrion, un misérable bouffon inutile , \ amant de la Béjart, le corrup-
teur effronté des mœurs.
Les Beaumarchais comme les Archimèdes tiennent dans leurs mains des
miroirs qui brûlent.
Bossuet a loué les dragonnades {merveilles, dit-il dans son style pompeux,
si souvent déclamatoire et faux, hideux cette fois).
344 OCEAN.
LE RÊVEUR.
Je suis un paresseux qui travaille.
Bourgeoisie : Guizot. Habit noir; style gris.
Le mot mort, au point de vue officiel, manque de gravité. Les morts ne
sont pas des morts } en langage administratif, ce sont des décédés et en style
ecclésiastique des trépassés.
Certains grands hommes, Chateaubriand par exemple, s'imaginent qu'il y
a de la majesté à être comme des somnambules, à affecter l'ignorance des
détails, à ne pas apercevoir les choses, à ne pas regarder la vie, à dédaigner
l'humanité ambiante. C'est de la manière. Ce qui est grand, à mon avis,
c'est de vivre simplement comme les autres hommes, sans effarement et sans
orgueil, en voyant ce qu'ils voient, en touchant ce qu'ils touchent, et en
pensant un peu plus qu'eux'".
Les plus petits animaux ont les plus grosses vermines et les plus petits
esprits ont les plus gros préjugés.
M. Guizot a débuté en 1810 par une brochure sur le salon. Cette
brochure est devenue fort rarcj M. Guizot l'a fait demander dernièrement à
M. Charles Blanc qui en possède un exemplaire, pour en faire prendre copie.
M. Ch. Blanc la lui a envoyée à Londres. C'est du reste médiocre. M. Guizot
y parle de Prudhon sans admiration et sans deviner le grand peintre moqué
de SCS contemporains qui sera admiré de la postérité. Le seul passage qui
révèle l'homme de talent est celui-ci, qui est fort beau, à propos de Napoléon
endormi la veille d'AuBerlit^, par Roehn : • — - «Agamemnon veille quand tout
dort, ce sont les soucis de la puissance; Napoléon dort quand tout veille,
c'est la puissance elle-même.»
''' Au verso d'une bande du Moniteur adressée rue de La Tour-d'Auvergne, ce qui
date cette pensée 1849-18J1. [Note de l'Éditeur.)
TAS DE PIERRES. — CRITIQUE. 345
Je regrette l'Y de l'ancienne orthographe du mot abîme. Cet Y était du
nombre de ces lettres qui ont un double avantage : indiquer l'étymologie
et peindre la chose par le mot : Abyme.
Les professeurs de rhétorique ne savent guère ce qu'ils font, mais tellement
quellement ils finissent toujours par amener les idées dans les jeunes esprits.
Ils ressemblent aux chevaux de puits qui ont les yeux bandés et qui tournent
toujours dans le même cercle, mais qui font très bien monter l'eau.
Ô Vérité! ô bon sens! vertu de l'écrivain.
[Moi.J
Tout écrivain qui sent le besoin du paradoxe n'est pas sûr de son génie.
[Moi.]
Affirmer un à peu près comme un tout, omettre dans une phrase la res-
triction, la réserve, l'incise explicative, trancher dans le vif du paradoxe
sans dire son sous-entendu, donner des fragments d'idées pour des idées
entières, c'est là un procédé qui effare le gros public et à l'aide duquel un
faux penseur fait facilement du bruit. Cette façon de raisonner distingue le
sophiste du philosophe.
185I-1873.
Porter la tête haute, croiser les bras, cambrer son torse, scander ses paroles,
il y a des gens qui s'imaginent que c'est ainsi qu'on domine, et que c'est ainsi
qu'on mène les hommes en politique et les femmes en amour. Erreur. Le
dominateur rêve, pense, médite et s'infiltre doucement par sa chaleur propre
dans les âmes qui l'environnent.
Ces braves gens confondent le tambour-major avec le général.
346 OCÉAN.
QUESTIONS LITTÉRAIRES.
Le goût est relatif} l'idéal est absolu.
Bossuet (dissertation sur la comédie et lettre au P. Cattaro) dit : «Que
veut un Corneille dans son GJ, sinon qu'on aime Chimène?» Il demande
ce que veut «un Molière qui remplit les théâtres des équivoques les plus gros-
sières dont on ait jamais infesté les oreilles des chrétiens, qui montre dans
ses pièces des prostitutions toutes crues».
Bossuet, s'écrie avec admiration le journal-prêtre, /'(7/;/'wrj-Veuillot'", ne
parle de Molière qu'avec dégoût, c'est avec horreur et pitié qu'il signale «la fin de ce
poëte comédien, qui passe des plaisanteries de théâtre, parmi lesquelles il
rendit presque le dernier soupir, au tribunal de celui qui dit : Malheur à
vous qui riez!»
Bossuet, aux faiseurs de pièces dites morales, répond par l'anathèmc du
théâtre, de tout théâtre sans exception, de Racine comme de Scarron, et dit
crûment : «Quoi qu'on le tourne et qu'on le dore, dans le fond ce sera
toujours la concupiscence de la chair.»
Ce même Bossuet, Saint-Simon le raconte, s'employait à raccommoder
Louis XIV avec M'"" de Montespan.
RÈGNE DE LOUIS XIV.
L'âge du roi-soleil et de Phébus Louis,
Grand siècle du vers roide et des têtes courbées.
Temps où toutes les fleurs du style sont tombées.
[Oc^AN VERS. I
Quand il faut faire une gloire.
L'envie a l'onglée aux doigts.
(!)
4 mars 1853. [Note de Uidor Hugo.)
TAS DE PIERRES. — CRITIQUE. 347
C'est une chose étrange et propre à notre temps
De voir un vil grimaud, faquin, brute évidente,
Railler Homère, mordre Eschyle, insulter Dante.
[Ma/iuscrit des Châtiments.]
En écoutant Augier qui t'appelle poëte.
Tu te gonfles, bourgeois, et tu vois sur ta tête
La mèche du bonnet de coton s'étoiler.
[Théâtre en liberté. — Re/i^uat.]
Le style de Corneille, nerveux et tendre, lance la pensée comme l'arc lance
la flèche.
[Théâtre en liberté. — Reliquat]
L'inquisition supprimée laisse sans emploi beaucoup d'instincts bas et
féroces qui se tournent vers la littérature. On remplace le bûcher comme on
peut par le style qu'on a. Veuillot est un écrivain dans le langage duquel on
sent le placement d'une vocation de bourreau.
Une bêtise qui n'a servi qu'un milliard de fois est encore très neuve.
Voyez le mot antithèse. Quel magnifique usage n'en a-t-on pas fait depuis
Gafîrier qui trouve moyen de l'appliquer à Job jusqu'à Le Batteux qui trouve
moyen de l'appliquer à Eschyle. Homère n'échappe à l'antithèse que pour
tomber dans la métaphore.
Les défauts de Shakspeare sont des excèsj les défauts de Racine sont des
défauts. Shakspeare submerge l'esprit. Racine l'échoué.
L'inspiration ne vient point comme on veutj cette passante n'obéit pas
au signe } on ne cogne pas la Muse à la vitre.
348 OCÉAN.
Les poètes impersonnels comme Goethe sont en même temps les poètes
indifférents. Ils n'ont qu'un intérêt : vivre bien en cour et se faire renter par
les puissances.
Chose frappante, en poésie, ce n'est pas le moi qui est égoïste, c'est le
non-moi.
Sachez deviner le talent même dans ce qui, au premier aspect, lui res-
semble le moins. Il m'est arrivé quelquefois d'écrire sur un œuf : ceci est un
oiseau.
La bêtise et la brutalité n'outragent pasj l'insulte intelligente est la seule
insulte; l'affront sérieux ne rugit pas et ne hurle pasj il parle. Pour qu'il soit
l'affront, il faut qu'il sorte d'où sort l'idée. Une gueule bave, une bouche
crache.
SocRATE. — Nature domptée. Mauvais instincts innés. Grande âme à
fond de vices. Vertu bâtie sur pilotis.
Les idiomes sont en état de décomposition incessante et de formation per-
pétuelle. Cela a quelques inconvénients auxquels personne ne pense. Mais on
n'est sûr de rien avec ce changement continu du verbe international et cette
mobilité de la parole humaine. La fantaisie des langues de l'avenir peut finir
par faire de ton nom propre, à toi qui m'écoutes, un mot mal propre, et le
mage Smerdis eût été bien étonné il y a quelque trois mille ans si on lui eût
dit qu'un jour il serait tenté de se réfugier dans son autre nom : Tanio-xarcès.
La langue française, destinée à se superposer à la civilisation tout entière,
prend visiblement de nos jours des compréhensions nouvelle> et pour ain.si
dire un organisme nouveau. Le devoir des écrivains aujourd'hui est de la
travailler dans le sens de son avenir de langue d'Europe '''.
[La Science.]
'"' Au verso d'une page d'épreuve des CUtiments. [Note Je l'Éditeur.)
TAS DE PIERRES. — CRITIQUE. 349
La langue française a le don suprême de la limpidité. Il y a des langues
claires et des langues obscures, selon leur plus ou moins de voisinage du
midi, c'est-à-dire du soleil. Les langues latines sont transparentes, les langues
germaniques sont troubles.
La langue française filtre l'idée.
Le génie des langues est surtout admirable dans ses délicatesses. Il faut
souvent se borner à le sentir et renoncer à l'expliquer. Ainsi, où le latin
répète le verbe, le français répète le sujet. Ainsi Virgile écrit :
Sed fu^t interea, fugtt irreparabik tempm.
Pour bien traduire :
Mais cependant le temps, le temps irréparable
S'enfuit.
Bénigne Bossuet, le géant des professeurs de rhétorique.
Prenez garde, analystes, que pour arriver à la réalité, vous êtes obligés de
couper, de tailler, de rejeter, de disséquer.
Votre réalité est un squelette.
Quelques efforts que fassent les hommes médiocres pour être orgueilleux,
ils ne parviennent qu'à être pédants.
On n'a jamais plus parlé du romantisme que depuis qu'on dit : le roman-
tisme eM mort.
Ce cliché fait toutes les semaines le tour de tous les journaux (presque).
Komantisme n'a jamais été qu'un mot de guerre; la guerre est finie. Si l'on
veut dire : ce mot eft mort, on a raison. Si l'on parle de l'idée qui est plutôt
voilée qu'exprimée par ce mot, on a tort. Le romantisme est mort comme
le socialisme efî mort, comme la république eH morte, comme sont mortes beaucoup
de choses à ce qu'il paraît. La liberté, la vérité, la raison, etc. remplacées
par l'autorité.
350 OCEAN.
Voltaire est le soleil couchant du vieux monde; Rousseau est le soleil
levant du monde nouveau. Leur double rayonnement se mêle dans le dix-
huitième siècle, et éclaire des deux côtés la face formidable de la Révolu-
tion. On voit la clarté de Voltaire et la lueur de Rousseau sur les deux joues
du masque de l'avenir.
La vérité est tout, la vérité est ronde et carrécj et cela est tellement vrai
qu'un cercle absolument équivalent à un carré est introuvable. Donc le carré
est. Or ce qui est, est vrai. Dieu est triangle, comme il est sphère, étant tout
comme la vérité. Dieu triangle existait dans l'Inde avant d'exister à Saint-Pierre
de Rome. — Mais venons au fait, archipoëte vous-même! — Je distingue
entre extrait et choix, entre excerpta et seleBa, ceci doit flatter Hachette.
Coupez une branche dans l'arbre et montrez-la comme spécimen du feuillage,
c'est bien; cela me donne envie de voir l'arbre. Mais les choisisseurs disent :
beautés de IJir^le, beautés de Cicéron, c'est-à-dire, tout le reste est hideux.
Voici les perles, le reste est fumier. Cueillette absurde qui traite tous les
génies comme des Ennius.
Shakspcare. Tacite.
Les génies sont placés si haut qu'ils voient tout de suite l'autre versant.
De là dans leur œuvre ce que les esprits superficiels appellent l'antithèse.
Les critiques contemporains ont créé le délit d'antithèse.
[Carnet de voyage. i86i.]
Ce recoin de la théorie classique est obscur. Il serait bon d'allumer ici
une chandelle.
Vertus recommandées en rhétorique.
Toute une caste de lettrés atteints du vieil asthme classique, monar-
chique et catholique.
Cette ville où nous avons laissé derrière nous en partant tant de beaux et
vaillants esprits, parmi les vivants Lamartine, le grand poëte, et parmi les
morts Béranger et Musset, les poètes charmants.
TAS DE PIERRES. — CRITIQUE. 351
Quelques symptômes actuels et fugitifs de routine philosophique, litté-
raire et sociale sont sans valeur. Une minute de contradiction est vite em-
portée dans le courant d'un siècle d'affirmation.
L'ex-bon goût détrôné jette les hauts cris.
La beauté varie selon l'application.
La même forme peut être ici charmante, là hideuse. Une colonne est
belle, torse 5 une jambe, non.
[Album 1864.]
Le dernier volume est plus facile à écrire que la première ligne.
C'est aux écrivains sans talent qu'on connaît la bonne ou mauvaise qua-
lité d'une langue à un moment donné. Là où s'efface le style personnel, le
fond propre de l'idiome apparaît. Le premier venu est toujours un fidèle
échantillon.
Ainsi en ouvrant les écrivains sans style, on reconnaît que la langue du
dix-septième siècle est bonne et que la langue du dix-huitième est mauvaise.
Arnauld n'a pas plus de talent que Raynal, une page d'Arnauld peut être
belle, une page de Raynal est toujours médiocre.
[Album 1864.]
Célébrités, renommées! tourbillon de noms qui se heurtent! tohubohu
des réputations faites et défaites et refaites! journaux soufflets gonflant les
uns, journaux épingles désenflant les autres! bah! vent, bruit!
— Ne dédaignons pas, usons pour le bien. Le vent mène, le bruit parle.
Baragouin noble des académies : — écrivain autorisé, c'est-à-dire ayant de
l'autorité, charabia équivalent à homme fortuné, c'est-à-dire ayant de la fortune.
Qu'est-ce qu'un auteur autorisé?
352 OCEAN.
Combien, qui croyaient être quelqu'un ou quelque chose, ont passe à
travers les mailles de cette espèce de filet de Saint Cloud qu'on appelle la
postérité !
[Album 1864.]
Louis XIV, par son côté fat, fait la guerre, et par son côté pédant, fait
la littérature.
La corruptibilité est une question de quotité. EJle commence à Jeanneton
et ne finit pas à Anne d'Autriche.
[Album 1864.]
Tacite écrivant le roman, c'est quelque chose de plus que Tacite écrivant
l'histoire. Autant de pensée, plus d'imagination. La vérité, plus la poésie.
Le faux goût a la vie dure. On se débarrasse plus facilement de Louis XVI,
de Bonaparte, des Bourbons, de la royauté et de l'empire, que du récit de
Théramène.
Ridez la sottise, vous changez le sot en docteur. Rien ne s'ajuste au jeune
fat comme le vieux pédant. Une forme de l'ineptie vaniteuse continue
l'autre.
Chateaubriand. Transition. À mi-corps dans les deux siècles; par le bas
dans le dix-huitième, par le haut dans le dix-neuvième. Le passé est sa
gaine, l'avenir est sa face.
Écrivez juste
C'est le propre des envieux d'admirer les médiocres.
TAS DE PIERRES. — CRITIQUE. 353
Le style du dix-septième siècle, souvent postiche.
Qui a une perruque sur la tête, l'a dans l'esprit.
La décadence est le thème de tous les temps. On criait à la décadence dès
le seizième siècle.
Et la chute des arts suit la perte des mœurs, dit Gilbert au 18°.
Quand un écrivain parle de la décadence littéraire de son temps, vous
pouvez dire hardiment : c'est un envieux.
Racine savait le grec, mais ne savait pas la Grèce.
La monarchie n'est pas moins dans Racine que dans Louis XIV. C'est,
roi comme poëte, la même majesté, la même autorité, la même divinité,
la même perruque.
Un homme de génie est toujours beau. Quels que soient les traits du
visage, le génie en sort comme une clarté, et tout ensemble les voile et les
illumine. Ce n'est pas seulement l'œil qui éclaire et rayonne chez les
grands hommes, c'est le front, c'est la joue, c'est la bouche. Comme ils
sont astres, toute leur face est flambeau.
Bonté des ennemis. Vous faites un livre. Un ami vous fait deux ou trois
articles tout au plus. Un ennemi ira volontiers jusqu'à la douzaine. Il paraît
qu'il existe un nommé Nettement (ou Proprement), qui a fait 19 articles
contre les Misérables. Est-ce que vous croyez que je ne lui dois pas de la
reconnaissance ?
[Actes et paroles. Depuis l'exil. — Keliçiuat.']
On jette les hauts cris. Qu'est-ce que c'est que ce style.? Qu'est-ce que
cela veut dire.'*
C'est la langue française qui arrive.
»3
354
OCÉAN.
Unique loi du style : propriété. Exprimer l'idée avec les mots qui lui
conviennent. — L'idée choisissant elle-même le mot, tout le style est là.
Crier contre le socialisme, crier contre le romantisme, c'est crier contre
le siècle.
Komantisfue , Socialisme, ce sont les pseudonymes du dix-neuvième siècle.
Ce sont, en littérature et en politique, ses deux noms.
On est stupéfait de la quantité de critique que peut contenir un imbécile.
[Album 1864.]
"* Bibliothèque nationale.
E
l' "' ^
PREFACE. — EPITRE.
2 MES AMIS DE FKANCE.
Frères, je vous salue. À vous bonheur et gloire.
J'ai donné de grands coups de hache dans l'histoire,
Dans l'homme, dans César, dans Jésus, dans Moloch,
Et voici les éclats (jui sont tombés du bloc.
1850-1876.
BORD DE LA MER. — IMMENSITÉ. — SOLITUDE.
Là je suis près de DieU} Dieu tombe sous mes senS}
Là, je tâte le pouls à l'abîme, et je sens
Dans une profondeur que nul esprit ne sonde,
La palpitation du cœur d'où sort le monde.
M-
356 OCEAN.
Parfois on ne sait quel démon
Prend un rayon des cieux qu'il tord dans du limon.
Et mêle l'affreux vice à la beauté vermeille.
Vois Messaline nue. Oh ! l'infâme merveille !
EPITRE A CHARLES.
Ô mon Charle, est-il rien au monde de plus bête
Qu'un papa contemplant son fils ! je suis cela.
L'oiseau niche, l'eau court, l'air souffle, l'astre luit,
L'aveugle envie un borgne et le muet un bègue;
L'académicien encense son collègue,
Puis, le membre loué, vante le corps savant.
Admire à gauche, à droite, en arrière, en avant,
Le lettré, l'érudit, l'illust^-e, et distribue
À tous l'essoufflement de sa prose fourbue.
Il est certains états, point rares sur la terre.
Où la langue est donnée à l'homme pour se taire j
Aie une opinion à ton gré sur le roi,
La loi, les grands, c'est bienj mais garde-la pour toi.
Vas-tu dans ces pays, dès que ton pied y touche.
Un gendarme te met un scellé sur la bouche }
Etre un libre penseur, cela fait l'homme grand ;
C'est un droit qu'à la porte on cachette en entrant.
Aussi bien que le corps, l'âme a soif, l'âme a faimj
L'athée est pauvre et nu, sans Dieu la vie est noire;
Moi, j'ai besoin d'aimer et j'ai besoin de croire;
Je veux vivre, espérer au delà du tombeau, .
El sentir au-dessus de la terre le beau, I
Car c'est parmi les maux la plus grande misère ?
De n'avoir pas en fait de ciel le nécessaire. î
TAS DE PIERRES. — EPITRES. 357
Les princes d'autrefois sont énormes et noirs ;
Ils ignorent Versaille et les mièvreries.
Étant tueurs, ils ont l'odeur des boucheries.
Ces héros-là, des gens d'aujourd'hui différents,
Sont puissamment naïfs et brutalement grands.
— M'a-t-on pris mes moutons.'' m'a-t-on volé mes vaches .f*
Crie Achille, effrayant l'Atride aux airs bravaches.
Avec des hurlements bien autrement corrects
Que les vers de Racine ornés de faux nez grecs.
Homme, la volupté est folle.
L'orgueil est imbécile et téméraire; il a
Son spectre dans la fable ainsi que dans la Bible 5
Ici la chute affreuse, ici la roue horrible;
Si l'une a les Amans, l'autre a les Ixions.
Qu'importe les honneurs et les ambitions,
Toutes les vanités et toutes les surfaces.
Or, gloire, amour, puissance ! Homme, quoi que tu fasses.
Tu vas toujours, à pas rapides ou tardifs.
Vers ce coin noir qu'on voit là-bas entouré d'ifs.
C'était un homme habile.
Tirant parti de tout, même de ses défauts.
Appelant sa débauche et ses vices Paphos,
Trichant au jeu, mais bah ! mettant sur ses mains sales
Ces deux gants : Henri IV et Saint François de Sales,
Se déclarant farouche ou libertin, selon
Qu'il rencontrait le père ou le fîls CrébiUon.
[Carnet 1860. — Colledtwn dt M. Armand Godoy.~\
Vieillir est la science héroïque du juste.
Mon père en cheveux blancs, c'est mon tour aujourd'hui.
Déclinait doucement sans en avoir d'ennui.
Il s'asseyait le soir sur le banc de sa porte ,
Regardait venir l'ombre et murmurait : Qu'importe !
358 OCÉAN.
Sur l'horizon, au nord, on voyait un tas sombre
De nuages légers, mous, frissonnants, sans nombre.
Qu'on eût dit épluchés par les doigts d'un géant ;
Et tout un coin du ciel, partout ailleurs béant.
Disparaissait, couvert de ce duvet étrange.
Comme si quelque diable eût plumé là quelque ange.
Dieu, père autant que maître,
Ne peut damner l'erreur, puisqu'il a fait la nuit.
À la condition de ne point perdre terre,
Tu vas en avant, mais l'essor te manque. Ami,
Tu ne te sens, dis-tu, poëte qu'à demi}
Tu ne sais pas saisir au vol la rime en fuite j
Ton esprit, où pourtant une pensée habite.
N'est pas assez profond, pas assez étoile.
Pour qu'il puisse en jaillir l'immense vers ailé }
Eh bien, ne chante pas, et sois poëte en prose j
Le galop de Pégase est déjà quelque chose.
Répète-moi le mal qu'on dit de moi.
L'allusion, le fait, l'histoire, l'anecdote,
Et ce qui se murmure, et ce qui se radote,
Et ce qu'affirment ceux qui me peignent en noitj
Je désire l'entendre, ami, voulant savoir,
En ce monde qui ment, espionne et renie.
Jusqu'où peut, d'une part, aller la calomnie,
Et jusqu'où peut, de l'autre, aller la vérité.
Je n'ai qu'un seul besoin, sur notre pauvre terre,
C'est de sentir les gens heureux autour de moi.
TAS DE PIERRES. — ÉPlTRES. 359
Ces prudes, décochant encor quelques œillades,
Leur psautier sous le bras, dandinent leur ennui j
Elles jasent de vous, de moi, d'elle, de lui 5
Elles disent du mal du prochain, de Bélise,
D'Annette, et dans la rue, en sortant de l'église.
Leur croupe se recourbe en replis vertueux.
Si vous voulez conclure, il faut d'abord savoir.
Ainsi que l'épi d'or jaillit du sillon noir,
Le vrai hors de l'erreur se dresse, et le principe
Sort de l'ombre où le rêve expire et se dissipe,
Et du tas des abus, morts ou prêts à finir;
C'est du passé qu'il faut extraire l'avenir}
L'éclosion du germe en ce fumier commence,
Et sur l'histoire, engrais, la logique est semence.
Mes amis.
Si je hais quelque chose au monde, en vérité.
C'est le «Je vous l'avais bien dit» des imbéciles.
Donc ne triomphons pas.
Que le printemps est fatigant ! la fleur.
L'oiseau, l'azur; partout l'abus de la couleur.
Que d'affectation dans cet excès de roses !
Poëme, soit. Mais trop de détails, trop de choses.
L'effort pour faire effet éclate à chaque mot.
— De qui parlez-vous là, demandai-je au grimaud ?
— De Dieu, Monsieur. — Fort bien. Monsieur.
Jésus fut attendri par Marthe et Madeleine,
Et c'est peut-être un dieu, mais ce n'est pas un saint.
éér^3
PIQURES DE MAGLIA.
Chacun a dans la presse un rôle différent.
L'un l'accepte petit et l'autre le veut grand.
Mais, blesser le vrai goût presque à chaque parole.
Toujours louer les morts en haine des vivants.
Faire un bruit vide et creux comme les chiens savants.
Plus chétif que Nisard, plus niais queMadrolle,
De poésie et d'art parler comme un portier.
Nier des noms, orgueil du pays tout entier!
Pauvre journal auquel échoit ce triste Rolle.
N. B. — Nous avons cru d'abord qu'il y avait une faute d'orthographe dans le
dernier mot, mais après examen nous avons reconnu que la rime et la raison étaient
d'accord pour l'écrire ainsi'''.
TAS DE PIERRES. — ÉPIGRAMMES. 361
Sentant que tout lui manque, esprit, verve et bon sens.
Relie en ses feuilletons amers, plats et pesants.
Au génie, au bon sens, au goût se montre hostile.
Et maltraite l'esprit, le talent et le style.
On médit toujours des absents.
ROLLE ET ROLLET.
Rollet sous Despréaux fut un vrai financier
Pillant et gaspillant les gabelles de France.
Rolle vend au journal qui veut bien le payer
Vieux style, vieux esprit, vieux goût, vieille éloquence,
Vieux feuilletons, chiffons et haillons de papier.
Et les vieux galons faux de sa fausse science.
Entre Rolle et Rollet grande est la différence.
Rollet est un fripon et Rolle est un fripier.
Chacun de nous, le fou, le sage même,
A son dada, califourchon qu'il aime.
Monsieur Véron sur Rolle est à cheval.
On s'en étonne. — Eh! qu'y voit-on de mal.''
Vraiment, j'ignore à quel propos l'on glose,
— • J'atteste ici Daumier, Cervante et Cham, -
Sancho Pança, Silène et Balaam
Faisaient jadis à peu près même chose.
Triste siècle, dirait Piron!
Nous avons Rothschild pour baron,
Pour Mécène Monsieur Véron,
L'aigre Duchesnois pour Clairon,
Gustave Planche pour Fréron,
Victor Cousin pour Lycophron,
Chaix d'Est-Ange pour Cicéron,
Et Rolle pour Aliboron.
362 OCÉAN.
Nisard aurait un beau destin,
Et RoUe aurait un grand succès,
Si Nisard savait le latin,
Si Rolle savait le français.
Cicéron, désarmant le vainqueur sur son char.
Assoupissait la haine au cœur du grand César.
Or notre Cicéron que Chaix d'Est-Ange on nomme
À l'ancien Cicéron de Rome
Ne ressemble vraiment pas mal.
Plaideurs! qu'on se le dise et qu'on s'en avertisse!
L'ancien endormait la justice,
Le nôtre endort le tribunal.
1850.
Au pied du Pinde où sont les dieux.
Coasse un marais odieux.
Muse, où jamais tu ne te souilles!
Forgues, Nisard, Louis Raybaud,
Rolle et Planche en sont les grenouilles.
Sainte-Beuve en est le crapaud.
[Critique.]
SUPPOSITION.
Fréron a bavé sur Voltaire,
Et Rolle bave sur Hugo.
Mettez Rolle au temps de Voltaire,
Et Fréron au temps de Hugo,
Rolle aurait bavé sur Voltaire,
Fréron baverait sur Hugo.
//o ^^•^•
I828-I847.
Ensevelissez-vous dans cette immense tombe.
Ensevelissez-vous, haines des factions
Qui divisez Paris! Haines des nations
Qui divisez l'Europe immortelle et féconde!
Haines des continents qui divisez le monde !
Au dix-septième siècle on disait : // faut savoir encourir la disgrâce;
aujourd'hui on dit : il faut savoir encourir l'impopularité. Ce mot substitué
révèle tout le changement. Le peuple à la place du Roi.
La phtisie de la France fait tousser l'Europe.
L'échafaud politique est de mauvais exemple.
[Feuilles paginées.]
364 OCEAN.
Je frémis en songeant que de choses le sort
Sur la tête d'un fou peut mettre en équilibre!
Au premier vent qui change, au moindre bruit qui vibre,
L'édifice effrayant s'écroule tout à coup.
Et c'est ainsi — souvent — qu'un monde se dissout!
[OcÉan vers.]
Le problème du gouvernement est le même que celui de la création
le mouvement dans l'équilibre.
[Philosophie.]
L'exil
Où le roi n'a pas d'ombre et le bruit pas d'échos.
Les grandes révolutions naissent des petites misères comme les grands
fleuves des petits ruisseaux.
Les rivières n'ont pas le droit de dédaigner les ruisseaux : c'est de cela
qu'elles sont faites.
Le génie qui délivre un peuple est aussi précieux aux yeux de Dieu que
le génie qui gouverne un empire. La barque qui porte Guillaume Tell
n'est pas moins sacrée pour la tempête que l'esquif qui porte César.
Chaque fois que l'humanité descend, tombe, disent les hommes du
passe'", du plateau théocratique au plateau aristocratique et du plateau
aristocratique au plateau démocratique, cela fait une cataracte qu'on appelle
Révolution.
'"' D'après l'écriture, ces cinq mots ont ctc ajoutes dix ou douze ans plus tard,
vers 1849. {Note Je l'Éditeur.)
TAS DE PIERRES. — POLITIQUE.
365
Un grand penseur ne devient un grand homme d'état qu'à la condition
de mélanger à son esprit, à plus ou moins haute dose, la médiocrité des
choses et des hommes. Dans la langue de notre temps cela s'appelle devenir
pratique.
Quoi que fassent et quelles que soient les révolutions, une puissance
reste debout, la pensée. Les républiques brisent les couronnes, mais n'étei-
gnent pas les auréoles.
Les cuisiniers de bonne maison ne mangent jamais de la cuisine qu'ils
font. Ils savent trop comment elle se fait. Pendant qu'ils élaborent pour la
sensualité de leurs maîtres tous les raffinements de la gourmandise, ils ont
toujours dans quelque coin un marmiton favori qui leur fait, pour eux, du
haricot de mouton et de la soupe aux choux. — • Les hommes d'état ont
beau savoir comment se fait l'histoire qu'ils font, ils sont forcés d'en manger.
C'est leur châtiment.
Les penseurs de toutes les opinions ne devraient jamais oublier qu'une
politique doit se juger, non par les accidents, mais par les résultats.
Une bouche parfois gouverne bien des gueules.
[Feuilles paginées.]
Paris, ville où l'on élabore les idées, et où l'on n'en jouit pas. Lieu où
l'on fait toujours la cuisine et où on ne la mange jamais.
[OcÉan.]
Chaque période historique a les hommes qui lui sont propres.
Le directoire a été aux hommes d'argent, l'empire aux hommes d'épée,
la restauration aux hommes de loi. Les hommes d'intelligence auront notre
époque. Le directoire agiotait, l'empire guerroyait, le restauration chicanait;
notre époque pense.
[Feuilles paginées.]
366 OCEAN.
Occupez puissamment le peuple. Donnez de grands travaux à son bras,
de grandes idées à son esprit. Napoléon lui donnait à faire des Marengo et
des Austerlitz, œuvres immenses qui sont tout à la fois de grands travaux
et de grandes pensées.
[Feuilles paginées.]
Ne souffrons pas, penseurs, cœurs purs et pleins de foi,
Que le vent des partis, au milieu des huées.
Souille du tourbillon de ses sombres nuées
Le calme et lumineux firmament de la loi!
Administrer, c'est bien faire tout ce qui est régulier dans un état, tout ce
qui est détaillé, minutieux, normal, petit, microscopique, tout ce qui résulte
rigoureusement et simplement de la structure des lois et de la forme de la
société. Gouverner, c'est bien faire l'irrégulier, l'imprévu et le grand.
Le gouvernement d'un état au milieu des événements de la providence
ressemble à la conduite d'un navire. Un état comme un navire, c'est le cor-
dage à sa place, le clou en son lieu, le nœud bien fait, la planche bien
jointe, le doublage bien chevillé, le mât bien planté, la vergue bien attachée,
la boussole bien observée, le matelot sur l'échelle, le pilote au guet, le soin,
l'ordre, la discipline, en un mot le compliqué et le régulier, luttant contre
ce qu'il y a en ce monde de plus grand, de plus simple et de plus tumul-
tueux, le vent et la mer.
Oh! que vous regardiez le couchant ou l'aurore.
Français, le vrai drapeau de France est tricolore;
Mais il prend notre gloire entière dans ses plis.
Il est pour Fontenoy comme pour Austerlitz 5
Il sait tout consacrer comme il sait tout absoudre;
Sur sa zone de pourpre il a l'aigle et la foudre,
Et sur sa zone blanche il a les fleurs-de-lis.
Rien n'y manque, ô drapeau! seule vraie oriflamme!
Le vieux coq de Brennus, effaré, l'œil en flamme,
Y brille dans l'azur comme dans un ciel bleu.
[OcÉan vers.]
TAS DE PIERRES. — POLITIQUE. 367
L'empire, au bleu manteau semé d'abeilles d'or,
La restauration avec son blanc panache,
Ont fait chacun leur crime, auront chacun leur tache.
L'un a, dans la splendeur dont il est couronné.
Le duc d'Enghien, et l'autre a le maréchal Ney.
[CoSeÛion de M. Louù Barthou.']
L'agonie a ses ruades.
En langue politique, cela s'appelle réaction.
i" décembre 1840.
Les partis se contemplent volontiers dans la vérité. Les sauvages aiment à
se regarder dans un miroir.
Plus je vois la politique, plus j'aime la littérature.
La France est une mine d'idées toujours chargée.
L'empereur Napoléon avait couvert nos Louvres, nos ponts, nos colonnes,
tous nos édifices d'aigles sculptés dans le bronze, le marbre ou la pierre. La
restauration n'a eu qu'un souci, faire gratter ces aigles partout. Ceci est en
effet toujours la besogne des petits gouvernements. Effacer les aigles.
Gouvernants, il y a pour vous une science plus nécessaire que la science
des faits, plus nécessaire même que la science des idées, c'est la science des
hommes. Les hommes sont des faits en chair et en os, rebelles souvent et
réfractaires, comme tout ce qui a conscience et volonté; les hommes sont
des idées vivantes. La vraie science des hommes doit les prendre à leurs
commencements. Les hommes qui seront éniinents un jour aiment à être
devinés et pressentis. Ils seront fiers d'avoir été grands pour vous avant de
l'être pour la foule, et que vous l'ayez su avant de l'avoir vu. Donc quand
vous rencontrez un de ces hommes, obscur encore, inconnu ou méconnu,
accueillez-le; sachez reconnaître dans la petitesse du présent la grandeur de
l'avenir. La route que prend un homme, la pente qu'il suit, les détours
qu'il fait, les accroissements qu'il reçoit, peuvent avoir mille causes, son
368 OCÉAN.
caractère, son éducation, sa famille, son pays, son siècle, les événements
qui sont aux hommes ce que les montagnes sont aux cours d'eau, des occa-
sions de bruit, des occasions de gloire, des occasions de chutes, quelquefois
magnifiques, quelquefois utiles. Deviner beaucoup, deviner bien, aider tout
ce qui sera fort, commencer tout ce qui sera grand, être mêlé à la racine de
tout ce qui s'épanouira dans l'avenir, être l'accoucheur, quand on ne peut
être le père, de tous les esprits supérieurs, tenir chacun par son origine, voilà
une panie du secret des grands gouvernants. Tout cela, c'est comprendre.
Tel ruisseau deviendra rivière, tel autre torrent, tel autre fleuve; tel autre
restera ruisseau. Dédaignez tout ce qui restera ruisseau. Prenez souci du
reste.
L'homme d'état se tient debout, comme un lutteur. Il attend au passage
les événements qui surgissent lentement du bord de l'abîme inconnu. Il tend
la main aux événements heureux et les aide. De temps en temps, aux heures
de crise de l'humanité, on voit surgir et apparaître au bord du goufi-rc des
faces monstrueuses, ce sont les catastrophes qui se montrent et qui sont tout
près d'arriver. Alors commence une lutte effrayante, le grand ministre
saisit corps à corps la catastrophe, l'étreint et la refoule dans les ténèbres,
l'athlète combat le géant, c'est là un spectacle grand et terrible j quelquefois
l'homme terrasse et rejette au gouffre l'événement, le plus souvent l'événe-
ment entraîne l'homme.
LA RévOLUTION FRANÇAISE.
Refonte de huit siècles en un jour; chute immense de toute une monar-
chie, de toute une société, de toute une civilisation dans la cuve de l'apo-
calypse, fournaise où le bruit de lave soulevée que font les passions se mêle
au pétillement des idées, où l'on distingue la flamme de Voltaire et le tison
de Marat. \
D'ordinaire les empires conquérants meurent d'indigestion.
TAS DE PIERRES. — POLITIQUE. 369
La chute des grands hommes rend les médiocres et les petits importants.
Quand le soleil décline à l'horizon, le moindre caillou fait une grande ombre
et se croit quelque chose. ^
La grande pensée humaine et divine qui sort de la révolution française ne
s'est pas imprimée sur les classes élevées, aristocraties de fortune ou d'épée
que les gouvernements qui se sont succédé depuis 1804 ont façonnées à leur
image; mais cette pensée est profondément gravée au cœur de l'homme du
peuple souillé de fange et vêtu de haillons. Laissez de côté les napoléons
d'or et les philippes d'argent; ce n'est que sur le misérable sou hideux et
vertdegrisé que vous trouverez empreinte l'idéale effigie de la Liberté.
Parlez au peuple le grand langage. Ses vices comme ses vertus sont de
l'ordre énorme. Les choses nettoyées et polies, les petites élégances à tran-
chant fin et brillant, les subtilités, les raffinements ne l'entament point. On
ne creuse pas les sillons et l'on ne coupe pas les arbres avec un rasoir.
Quand un homme est placé en haut, regardez ce qui est autour de lui. Il
y a deux sortes d'hommes puissants, et il n'y en a que deux : ceux qui
s'entourent de gens qui leur sont supérieurs, et ceux qui s'entourent de gens
qui leur sont inférieurs; le goût du grand, et le goût du médiocre; la haute
et la basse nature. Les premiers trouvent difficilement qui vaille mieux
qu'eux; les derniers trouvent difficilement qui vaille moins. Cependant,
comme c'est un instinct qui les guide, les uns et les autres réussissent égale-
ment à se procurer ce qu'ils cherchent, les uns des génies, les autres des
laquais.
Luxembourg, Elysée, Tuileries, grands palais, petites maisons.
Les présidents des assemblées ont une espèce de cloche qu'ils agitent
lorsque quelque grand orage rend leur intervention nécessaire; le peuple a
aussi la cloche qu'il prend dans sa main de géant et qu'il secoue en ces
moments sombres où il croit devoir apparaître; c'est le bourdon de Notre-
Dame.
370 OCEAN.
T848-1851.
Le 25 février la Porte-Saint-Martin joua le Chiffonnier de Félix Pyat. Frede-
rick Lemaître qui faisait le chiffonnier, substitua à ff-aine de niais qui était
dans son rôle le mot graine de Gui^ot Le peuple n'applaudit pas et ne rit
point. Leçon de goût que le grand peuple donnait au grand comédien.
Avril 1848.
La déclaration que le gouvernement de la France serait désormais k gou-
vernement républicain, sauf la ratification de la nation, a. été écrite tout entière de
la main de Lamartine qui la signa le premier et la fit signer ensuite à ses
collègues. L'original de cette déclaration est aujourd'hui (avril) entre les
mains d'un peintre nommé '".
On cause après le Clos -Vougeot
Émeute, Albert, Blanqui, Cavaignac et Bugeaudj
On rit.
Et l'on ne songe pas à ce pauvre ouvrier
Qui passe dans la rue, et, depuis février,
Sans aller demander l'aumône chez le maire,
Avec son dur labeur soutient sa vieille mère,
Et qui , manquant enfin de travail et de pain ,
Dans sa chambre où l'air siffle aux fentes du sapin.
Et n'ayant pas de quoi payer une falourde.
Pour la première fois trouve sa mère lourde.
23 mai.
Tout à l'heure, aux Tuileries, un homme pérorait dans un groupe et
disait : — La république eli en prison. J'ai répliqué : — Non! la gtiUotine eB en
prison, ha république eB au soleil.
La foule a applaudi.
(')
Le nom est resté en blanc. (No/* de l'Éditeur.)
TAS DE PIERRES. — POLITIQUE. 371
AUX MARRAST.
Avait-on d'autre but, pourquoi tous ces cris aigres.''
Que d'appeler des chiens nouveaux, ardents et maigres,
Basset et lévrier,
Autour de la curée embaumée, odorante.
Et que de remplacer ceux de mil huit cent trente
Par ceux de février?
Est-ce que par hasard on voulait autre chose?
Ah! des rêveurs, c'est vrai, des fous au front morose
Pensent naïvement
Qu'un abîme, en ces jours d'une humanité forte,
Ne doit jamais s'ouvrir sans qu'un principe en sorte
Comme un rayonnement}
L'échafaud renversé, la liberté plus sûre.
Le travail, le bien-être en plus large mesure.
Moins de maux, plus de droits.
Les riches plus contents et les pauvres moins blêmes ,
L'école ouverte à tous... — Songes! vapeurs! systèmes!
Vivons! nous sommes rois!
Ah ! valets qui volez le maître ! ah ! misérables !
L'honneur pouvait sortir de ces jours mémorables,
Nous touchions au sommet.
Vous avez tout souillé d'une main fourbe et prompte.
Tout a croulé par vous, vous avez mis la honte
Où la gloire germait!
Soyez maudits! Soyez flétris! Soyez infâmes!
Pillez, prenez, gardez, laissez rouler vos âmes
Dans l'opprobre sans fond !
Gardez, puisque c'est là que les Brutus se brisent,
L'argent et le pouvoir! ô peuple! à ce qu'ils disent.
Compare ce qu'ils font!
14.
372 OCEAN.
Une baraque en plâtre avec un toit en zinc
Dont le mur charbonné porte : vive Henri cinq!
Un plafond taché d'huile, un tapis taché d'encre,
Deux figures au seuil, dont l'une tient une ancre,
L'autre un soc; rideaux blancs aux vitres des châssis
D'où tombe un jour blafard sur neuf cents fronts transis,
Neuf lustres clignotants qu'à la brume on dévoile,
Une salle en plâtras, une tribune en toile,
Des orateurs de bois; rumeurs, fureurs, travers;
Les mêmes lâchetés sous des masques divers ;
Tous les cœurs remplis d'ombre ayant chacun leur rêve.
Souvent le mot stylet, jamais le discours glaive *'l
(1848. La foule dans les tribunes.)
— Cavaignac nous rassure. — Et Marrast nous cajole.
— En fait d'opinions, moi, je crains la rougeole.
— Et moi , la tumeur blanche et le choléra bleu.
— Parla grâce du peuple ou la grâce de Dieu,
Tout prince, quel qu'il soit, m'importune et me pcsej
Et je chasse Henri quatre avec la Marseillaise.
i" juin. Élections.
Il y a cette affiche sur les murs :
Le besoin de lois de septembre
de grands discours
de massacre Transnonain
et de répressions monarchiques
nomme M. Thicrs.
'■' «Le 4 mai 1848, les membres du gouvernement provisoire... arrivèrent au
Palais Bourbon, dans la cour duquel on avait à la hâte construit une salle assez
grande pour contenir les huit cents représentants de la Nation.» Hifîoire populaire
(ontmporaine de la France. {Note de l'Éditeur.)
h
l
TAS DE PIERRES. — POLITIQUE. 373
Dans une affiche il y a ce passage :
Où en sommes-nous? où allons-nous? où la réaction est-elle parvenue?
Quoi! il nous faut des hommes qui aient médité, des hommes qui aient
pénétré au fond des questions sociales, et au lieu des Malarmet'^', des Savary '-',
des Adam''"', des Flotte'*', on nous présente des Victor Hugo!
Voici qu'en un instant
L'émeute sombre, horrible, à grands cris, en chantant.
Accourt, s'étend, bondit, sème les embuscades,
Fait de terre en hurlant sortir les barricades.
Et que la mort jaillit des caves et des toits.
7^" 1848.
Arago ne paraît plus à l'Assemblée.
Quand on a ces deux spécialités de regarder le ciel et de regarder la terre,
je comprends qu'on préfère la première.
Quoi! des niais seront mes docteurs, mes prophètes.
Mes maîtres! j'agirai quand ils me diront : faites!
Quoi! je vénérerai, quoi! je déifierai
Le vieux Dupont de l'Eure au regard effaré !
Quoi donc! il suffira qu'on me dise : — Ces hommes,
Parce que nous régnons et parce que nous sommes.
Sont grands, sages, profonds, divins, prodigieux! —
Pour que j'aille, incliné, muet, religieux,
Comme devant les saints, les héros et les justes.
Contempler le néant dans ces crétins augustes!
<■' Scieur de long. — "' Cordonnier. — - ''' Camb. . . — « Cuisinier. {Note de
ViÛorHugo.)
374 OCEAN.
Savoir au juste la quantité d'avenir qu'on peut introduire dans le présent,
c'est là tout le secret d'un grand gouvernement.
Mettez toujours de l'avenir dans ce que vous faites, seulement mesurez la
dose. N'en pas mettre du tout a perdu Louis-Philippe 5 tout mettre, jeter
tout l'avenir en bloc dans le présent a compromis la grande œuvre de 1793.
Chef d'un parti, esclave d'un parti.
Le despotisme est la somme de toutes les libertés de tous confisquées et
exercées par un seul.
Un peuple, pour être vraiment grand, doit agir en toute chose comme
un grand peuple et comme un honnête homme.
La liberté dans le peuple, la santé dans l'homme, même fait.
La maladie n'est qu'une sorte de servitude
Regardez le peuple un jour d'insurrection. C'est une mer. Il se gonfle, il
se roule, il bondit, il presse de mille vagues furieuses le système gouvernant,
qui vogue ou qui flotte sur lui. Si le navire vous paraît grand, ce n'est
qu'une émeutej si le navire vous semble petit, c'est une révolution.
Ce n'est pas une opération aisée que la ligature d'une émeute.
Le despotisme est un abîme que le despote a autour de lui.
'Acceptez les révolutions du passé pour éviter les révolutions de l'avenir.
TAS DE PIERRES.
POLITIQUE.
375
Si vous voulez rallier les masses autour de vous, ayez une idée et une
volonté.
La volonté c'est la lance du drapeau j l'idée en est la pourpre.
Ne vous plaignez pas des peuples qui consomment beaucoup de grands
hommes et qui ont sans cesse besoin que leurs chefs se renouvellent; la bonne
terre use vite les fers de charrue.
Le peuple est conduit par la misère aux révolutions et ramené par les
révolutions à la misère.
Il y a certaines idées puissantes qui vomissent le bruit, la flamme et la
fumée, et qui traînent, remorquent, conduisent et emportent tout un siècle.
Malheur à qui ne sait pas bien mener ces effrayantes locomotives !
Les marins doivent le plus austère de leur vertu à ce qu'ils sont toujours
en présence de l'imprévu et de l'inconnu. De là le dévouement, l'abnéga-
tion, le courage, l'oubli de soi-même, la gaîté hardie, la foi en Dieu, une
certaine rudesse insouciante et satisfaite. Ce que l'océan fait pour le marin,
les révolutions le font pour le citoyen. L'imprévu et l'inconnu, contemplation
féconde, attente sombre qui grandit les âmes.
Omnibus omnia.
Gouvernez le peuple sans l'irriter. Là est le grand secret. Toutes les colères
du peuple se retrouvent à un jour donné et se soldent en révolutions.
Juillet 1849.
Etre de cette majorité! préférer la consigne à la conscience! non !
376 OCEAN.
Toutes les idées en circulation dans le monde et par conséquent toutes les
révolutions sont frappées à l'effigie de Paris.
La douceur des lois fait partie de la grandeur des nations.
Savez-vous pourquoi le symbole de la république est admirable.-* C'est
parce qu'il est complet. C'est parce que l'instinct sublime d'une nation ini-
tiatrice en révolution a formé ce symbole d'une vérité politique, la liberté,
d'une vérité philosophique, l'égalité, et d'une vérité religieuse, la fraternité;
de telle sorte que cette formule de vie mêle et fond dans sa lumière les trois
éléments dont se compose l'âme de l'homme et dont se doit composer l'âme
du peuple. Très radios.
Trinité profonde qui contient l'unité.
Entre ces trois termes du symbole, liberté, égalité, fraternité, je ne choisis
pas; je m'incline devant tous; mais si j'étais obhgé d'exprimer une prédilec-
tion, je préférerais aux deux premiers qui ne sont que de ce monde, le
troisième, qui est de ce monde-ci et de l'autre. Dans la vie future, qui est
pour moi la grande, je dirais presque la seule réalité, je ne sais pas si nous
serons libres et égaux; mais je sais que la fraternité nous suivra, nous serons
frères.
[Philosophie.]
Savez-vous qui est-ce qui prépare et qui est-ce qui fera toutes les catastrophes
de l'avenir.^ C'est M. Thiers. Toutes les fois que je vois M. Thiers, j'admire
qu'un réactionnaire si petit puisse être un si grand révolutionnaire !
Décadence, progrès. Mots qu'on a sans cesse à la bouche. Quant à moi,
voici sur ce point mon opinion relativement au temps présent. Lorsque je
vois les hommes d'état, je crois à la décadence et lorsque je vois la nation,
je crois au progrès.
La formule nouvelle :
Unité. Solidarité. Harmonie.
Principe. Moyen. But.
TAS DE PIERRES. — POLITIQUE.
377
Après chaque grand évènemeat, lassitude. Il faut que le peuple digère sa
révolution comme le boa son tigre. Marchez dessus pendant ce temps-là.
Après quoi il se réveille.
L'âme d'un peuple sommeille, mais ne meurt pas.
1852-1878.
Le brasier peut allumer un incendie, et l'idée une révolution.
La vieille Europe est pleine de combustibles accumulés.
Archimède demandait un point d'appui. Je ne demande qu'une allumette
chimique.
La vie dans l'homme a le même principe que la vie dans l'état.
Circulation; mot qui régit le sang et le peuple.
L'Europe est le cerveau, et, à de certains moments, la grande congestion
cérébrale du genre humain.
Fausses routes du socialisme.
Les révolutions sont un vin. Les têtes fortes s'en exaltent, les têtes faibles
s'en enivrent.
Les ivres sont les terroristes.
Le peuple a droit à la liberté, mais n'a pas droit sur la liberté.
[La Science.]
378 OCÉAN.
20 mars. Je me rappelle qu'à pareille époque on discutait à la Chambre
des pairs le chapitre de Saint-Denis. Montalemben bavait l'ultramonta-
nisme. Dans le bureau dont nous étions tous les deux, essayant de le
calmer, je lui dis : — C'est une très bonne manière d'être français que
d'être catholique et c'est une très bonne manière d'être chrétien que d'être
gallican.
Ce mot eut du succès. Ce qui n'empêche pas que je ne le pense plus
aujourd'hui.
[Album i8j6.]
Mazzini fait mieux que connaître les hommes; il les forme.
Il a sous la main toute une école de praticiens révolutionnaires qu'il a
faite, ce qu'on pourrait appeler un jeu d'hommes complet.
Ce sont des hommes en effet. Sobres, tempérants, froids, silencieux,
bons, implacables.
Du reste, il y a dans ce siècle trois conspirateurs : Mazzini, Blanqui,
Bonaparte. Mazzini et Blanqui conspirent pour le progrès, diversement
entrevu. Louis Bonaparte conspire pour les ténèbres, c'est-à-dire pour l'em-
pire, et pour le hibou, c'est-à-dire pour lui.
Entre le peuple et Dieu, sur terre et dans le ciel.
Domptant les passions et soulevant les voiles.
Contemplant l'idéal, subjuguant le réel.
Le penseur, dont l'esprit s'envole à toutes voiles,
Dans la fosse aux partis vit comme Daniel ,
Le pied sur les lions et l'œil sur les étoiles.
Tant que la foule pleure et souffre, elle est sacrée.
Lorsqu'ainsi que d'un vin de son droit enivrée.
Elle se lève et frappe et se venge, il convient
D'être la voix qui calme et le bras qui retient.
Les noirs exils sont pleins d'innocents criminels.
[Carnet i8;6.]
TAS DE PIERRES. — POLITIQUE. 379
L'effet historique de la révolution a d'abord été horrible, puis terrible,
puis discuté, puis grand, puis immense, puis sublime. La monarchie pré-
sente une mise en perspective inverse.
Votre droit est fait de mon devoir, mais votre liberté n'est pas faite de
ma servitude.
La monarchie est une des formes de la possession d'autrui par autrui.
Sujétion est une manière douce de dire le mot esclavage. Esclave, serf,
sujet. Trois anneaux de la même chaîne.
La république est la souveraineté de moi sur moi.
Ces choses-là ne se mettent pas aux voix. Elles sont.
Il n'y a sur la terre qu'un droit divin, c'est le droit naturel.
L'union est le moyen j l'unité est le but.
[La Science.]
La liberté rayonne à l'oeil des solitaires.
C'est de la solitude, où Dieu révèle tout.
Que viennent les penseurs dire au peuple : debout!
Peuple ! aux armes ! — Toujours l'idée est apparue
Dans le désert avant de luire dans la rue,
Et le buisson ardent des Moïses obscurs
Précède les placards collés au coin des murs.
La souveraineté du peuple est inaliénable. Pourquoi.'' c'est que, chacun
n'en possédant que sa portion personnelle, l'individu ne saurait en aliéner
l'ensemble, dans lequel entrent à tout moment de nouvelles parties pre-
nantes, absolument indépendantes et souveraines, et qui appartient autant
à l'avenir qu'au présent.
C'est pourquoi le peuple, fragment sans cesse renouvelé du Tout moral
qu'on appelle nation, n'a pas le droit d'abdication. Donc il a le droit, plus
le devoir, de résister à toute royauté, à toute usurpation.
380 OCÉAN.
La France sera sauvée quand les vieux regarderont en avant et quand les
jeunes regarderont en arrière.
J'ai reconnu qu'il ne suffisait pas d'être pour l'idée, qui est la Liberté, et
qu'il fallait être aussi pour la forme, qui est la République. Rien ne vit
hors de sa forme.
Révolution, mais civilisation.
L'une et l'autre, l'une par l'autre, l'une dans l'autre.
Dissoudre; soit. Mais recomposer selon la loi naturelle.
Ne secouez pas les révolutions. Laissez-les dégager en paix leur précipité.
Respect aux cristaux qui se reforment!
Ne rien désagréger violemment; ne rien brûler, ne rien écraser, ne rien
pulvériser.
Qu'est-ce que vous voulez faire d'un grain de cendre.''
Un grain de sel est un élément; un grain de cendre est du néant.
En mettant la société en poussière, vous arrivez à l'individu ; en ana-
lysant la société, vous arrivez à la famille. L'homme et la femme, plus
l'enfant; voilà l'être humain. Cette trinité est une unité, et constitue l'élé-
ment social. Le cristal de l'homme, ce n'est pas l'homme, c'est la famille.
Toute la science sociale comme tout le génie révolutionnaire consiste à
distinguer le grain de sel du grain de cendre.
Savoir, c'est pouvoir.
Pour faire un citoyen, commençons par faire un homme. Quand on n'a
pas en soi la lumière intérieure que donne l'instruction, on n'est pas un
homme; on n'est qu'une tête du troupeau humain mené par le maître,
tantôt à la pâture, tantôt à l'abattoir. La liberté commence où l'ignorance
finit.
[OcÉan prose.]
TAS DE PIERRES. — POLITIQUE.
381
Chantez, et si la chanson est grande, vous vaincrez. Que le couplet se
fasse strophe, et allez! Parfois les événements obéissent aux refrains, les
murailles tombent devant de certaines harmonies colossales pleines de la
fureur des peuples et de l'amour de Dieu, et la Marseillaise est faite avec le
souffle du clairon de Jéricho.
Dans l'ancien régime toute la société est prise entre deux dynasties, la
dynastie du roi et la dynastie du bourreau.
Le gouvernement dans la liberté est une concession au fait social de
même que l'alliage dans l'or est une concession au bijou. Sans un peu
d'alliage point d'orfèvrerie et point de société sans un peu de gouver-
nement. Le moins possible, voilà la loi. Le despotisme est du chrysocale
social.
Les fils des loups royaux sont de pauvres toutous.
Je plains tous les enfants, et je les aime tous.
[Carnet 1868.]
Bonfé de l'exil.
Voltaire est plus Voltaire à Ferney qu'à Paris.
Paris. — Il nous a manqué Hoche dedans et Danton dehors.
[Le Temps présent.]
LES DEUX FRèRES.
L'ouvrier est un bourgeois en marche, le bourgeois est un ouvrier au
repos.
[Carnet 1872.]
382 OCÉAN.
Les catholiques à Avignon accrochent à la lanterne de l'autel; à Lyon
les royalistes font tenir par le fils la lampe à la lueur de laquelle on fusille
le père.
[Carnet 1872.]
L'amnistie, c'est le pardon réciproque.
Ce qui arrive à la France arrive au monde.
La France est l'étoffe dont sera faite la République européenne.
Quelle est la limite de l'oppression?
L'âme des opprimés.
[Plans.]
Deux choses sont faciles au peuple, la colère et la pitié. Ce sont deux
emportements, l'un vers la querelle, l'autre vers l'harmonie. La colère est
quelquefois juste, la pitié l'est toujours. On n'a jamais ton d'avoir pitié. C'est
le seul des penchants humains où l'excès soit impossible. Qu'est-ce que
Jésus-Christ ? C'est un sage ivre de pitié.
Jésus perd l'équilibre à force de miséricorde j il en chancelle, il en tré-
buche. Il trouve une justice plus haute que la justice : la clémence. Il met
une moitié de sa raison dans le pardon et l'autre dans le sacrifice. Sa pitié,
qui est sa sagesse, le pousse jusqu'à cette démence, la croix. En le voyant
mourir parce qu'il aime, la terre dit d'abord : c'est un tou, et dit ensuite :
c'est un dieu.
Ah! nous venons d'avoir l'année de colère, ayons maintenant les années
de pitié. Oui, les années!
La plaie est vite faite et lentement guérie.
TAS DE PIERRES."— POLITIQUE.
383
Nous adorons la France et nous baisons ses plaies;
On traîne notre honneur et nos noms sur des claies
Faites avec l'osier des souples courtisans;
Nous voudrions, amers, saignants, compatissants.
Finir les maux, vider l'enfer, vider les bagnes.
[L'Art d'être Grand-Père. — Brouillons.']
Une révolution n'est pas autre chose qu'une immense mise en marche.
Tout livre crie : En avant! les poètes, les philosophes, les écrivains, les
orateurs, sont les fonctionnaires du progrès. La civilisation, c'est le gouver-
nement du genre humain par l'esprit humain.
DIEUW.
1830-1850.
Dieu a des harmonies qui nous entrent dans le cœur comme des cpces.
[Philosophie.]
Regardez par le télescope ou regardez par le microscope, vous verrez
toujours le même morceau de la grandeur de Dieu.
[Philosophie.]
0 Dieu, auteur de l'énigme!
[Philosophie.]
Seigneur, l'affliction remplit mon œil de trouble.
Je suis devenu vieux parmi mes ennemis.
Ayez pitié vous-même, en ma nuit qui redouble,
De l'état où vous m'avez mis.
Sauvez-moi ! sauvez-moi ! car sur ma lèvre en flamme
Je sens du réprouvé naître le rire amer.
Quel condamné louera son juge ? Quelle est l'âme
Qui vous bénira dans l'enfer.''
<"' Pas de titre à ce dossier qui porte néanmoins au coin de chaque fragment le
mot : Dieu. (Note de l'Éditeur.)
J
TAS DE PIERRES. — DIEU. 385
La mer immense emplit l'horizon jusqu'aux bords,
L'immensité de Dieu remplit la mer immense.
[OcÉan vers.]
CRI APRES UN SOLEIL COUCHANT.
Ô Dieu, l'unité est votre essence, la vérité est votre esprit, la beauté est
votre face, l'harmonie est votre parole. Je vous admire dans vos œuvres et
je vous adore dans votre plénitude.
[Philosophie.]
Qui sait ?...
L'épreuve approche, ô Juste, et ton front va plier.
En ce moment peut-être entrant dans ta demeure
Le malheur à pas lents monte ton escalier.
Dieu vient comme un larron sans qu'on sache son heure.
Les cris viennent des instincts; la parole vient de l'âme. La matière orga-
nisée, passive et vivante, peut hennir, aboyer, mugir, glapir, gémir et
chanter; le moi seul peut parler.
Dire moi est un attribut de souveraineté. Il appartient à l'homme seul
dans la création visible. Les philosophes qui ont rêvé un Dieu, principe et
force aveugle, n'ayant pas conscience de lui-même, ont placé Dieu beaucoup
au-dessous de l'homme. Or le moins ne peut pas le plus, on ne peut donner
ce qu'on n'a point, et si Dieu n'a pas le moi il n'a pu le donner à l'homme.
Mais l'homme l'a évidemment. Donc Dieu l'a aussi, a fortiori.
Dieu dit :Je. Point immense qui détruit tout le panthéisme.
[Philosophie.]
Il n'y a pas de matelot impie; il n'y a pas de laboureur athée. C'est que
même les âmes les plus simples ne peuvent regarder la puissance et la fécon-
dité d'aussi près sans voir clairement Dieu.
[Philosophie.]
386 . OCÉAN.
1851-1874.
Il se mêle ici-bas aux tempêtes humaines.
Quand les peuples, chargés de trônes et de chaînes,
Sous les iniquités enfin las de ployer.
Des révolutions ouvrent le noir foyer.
Saisissent le vieux monde, et jettent au cratère
Tout ce tas monstrueux qui pesait sur la terre,
Dieu se penche d'en haut sur le gouffre béant.
Et la terre aperçoit son visage effrayant.
Ô recherche de Dieu par l'homme ! pas perdus !
Vains efforts! L'océan mesuré par la goutte!
La science a la nuit pour voyage, et pour route
Le vide, et le néant pour pâle compagnon.
Buffon chauffe en son âtre un boulet de canon,
Et, se rêvant semblable au grand œil solitaire.
Le laisse refroidir ainsi que Dieu la terre.
Broussais nie, Euler croit, Galilée à genoux
Se rétracte, et ce sont les plus grands d'entre tous^
[OcÉan vers.]
L'idée de Dieu, dans sa plénitude, dépasse nos sentiments aussi bien que
notre entendement.
Avcz-vous remarqué qu'on dit : mon bien-aimé Jésus et qu'on ne peut
pas dire : mon bien-aimé Eternel.
[Philosophie.]
'"' D'autres exemples comme Buffon. — HoU dt Uilior Hugo.
TAS DE PIERRES. — DIEU. 387
Dieu infini; le reste, indéfini.
[Philosophie.]
L'instinct, c'est l'âme à quatre pattes 5 la pensée, c'est l'esprit debout.
[Philosophie. ]
Dieu calme et sombre écrit sur l'infini splendide
Les constellations, phrases du firmament;
Jamais on n'aperçoit la main, mais par moment
On voit errer, au fond de l'ombre inabordable,
La comète, sa plume énorme et formidable.
[OcÉan vers.]
Terminer une explication de Dieu par ceci :
Ah! et pouvant être à Dieu, vous préférez être au ver de terre! Brutes.
[Philosophie.]
Supposons que la pensée soit un œil, et cherchons" quel pourra' être' le
soleil de cet œilj ce sera Dieu.
Dieu vie. Dieu lumière, Dieu chaleur; c'est-à-dire Dieu puissance. Dieu
intelligence. Dieu amour.
[Philosophie.]
. . , Ah! vous le raillez, lui!
Lui dont un signe abat les lions sur leurs ventres,
Lui devant qui l'on voit balbutier les antres,
Et le tonnerre bégayer!
Tout va-t-il mal ? voit-on languir l'être et les choses ?
Mai n'arrive-t-il plus les mains pleines de roses?
Le matin est-il moins vermeil ?
Est-ce que l'huile manque à l'astre séculaire.^
Et voyons-nous, depuis le temps qu'il nous éclaire.
Qu'un champignon vienne au soleil .'*
Ȕ-
388 OCÉAN.
Comment avcz-vous fait, Inconnu, créateur.
Prédécesseur de tout, maître, aïeul des ancêtres.
Pour faire à tout jamais peser sur tous les êtres
Cette stagnation énorme de la nuit?
Comment avez-vous fait pour enfermer le bruit
Et la foudre et le vent sous ce couvercle sombre?
Avec quels clous hideux avez-vous cloué l'ombre?
Ô Dieu, pour que ton ciel aille où ta main le mène,
A-t-il besoin, voguant dans la clarté sereine.
De traîner ces mondes maudits ?
Faut-il donc que l'enfer dans l'ombre l'accompagne?
Combien de temps sera nécessaire ce bagne,
Lest horrible du paradis?
Et je cherche à savoir
Si Dieu dans notre droit n'a pas mis son devoir.
Dieu sait, quand il lui plaît, retourner vos sentences,
Et vous faire un bûcher du bois de vos potences.
Et vous faire un gibet du bois de vos bûchers.
(La princesse de Lamballe et le maréchal d'Ancre.
Qu'on brûle Concini
Dans un feu composé de potences brisées.)
Oh! quoi que vous fassiez, que Dieu soit sur vos têtes!
Qu'il resplendisse au fond de vos deuils, de vos fêtes.
Et de vos actions où le mal est mêlé !
Que l'astre éclaire l'ombre où rampe la couleuvre !
Malheur à qui n'a pas au-dessus de son œuvre
' Le grand ciel étoile !
TAS DE PIERRES. — DIEU. 389
Dieu nous donne à choisir l'aube, la nuit voilée.
Ou la zone d'azur, ou la zone étoilée.
Il déploie à nos yeux l'ombre ou le jour qu'on voit,
Et nous nous consultons, penseurs et philosophes,
Comme, lorsqu'un marchand déroule des étoffes.
Les passants indécis se les montrent du doigt.
Dieu, dont aucune nuit ne ferme la paupière,
Regarde à la fois tout, le temps, l'éternité.
Les hommes, la première aurore et la dernière,
La marche des soleils, tout, jusqu'à cette pierre
Que je vois dans l'obscurité.
La chair attend le ver et l'âme attend le ciel.
[Manuscrit des Années Funestes.]
Nous sommes lancés vers Dieu.
. . . Quant à moi je ne comprends pas plus
La haine des esprits pour l'incompréhensible
Que la haine qu'aurait la flèche pour la cible.
[Carnet 1874.]
39© OCEAN.
DIEU. Manmcrit^'l
J'ai bu ce noir poëme à la coupe de l'ombre.
J'en frissonne, et je parle, ivre de ce vers sombre'^'.
Paut-il que Dieu se plie à servir tous tes songes ?
Parce que tu sauras, au fond des flots tonnants.
Par ton câble atlantique unir les continents,
Providence ou progrès. Dieu doit-il pour te plaire
Lier les univers par un fil transstellairc,
De sorte que, domptant l'abîme, à son réveil.
On puisse se parler de soleil à soleil.
Causer dans un autre astre avec les morts qu'on pleure.
Et qu'avant que l'aiguille ait fait le tour de l'heure.
Un bonjour, à travers les gouffres parcourus.
Parti d'Aldebaran, revienne d'Arcturus?
ORGUEIL DES PRÊTRES. LEUR VANITÉ.
Vous figurez-vous donc
O prêtres du Baal catholique et romain.
Avoir dans vos missels peints d'or et de carmin
La religion vraie et la vérité sûre.
Imiter le soleil avec votre tonsure.
Et faire parvenir, à travers le ciel bleu.
Le noir bourdonnement de vos cloches à Dieu.»"
(")
Quand nous avons, dans cette édition, publié Dieu, nous n'avons pu, faute
de place, donner dans le Reliquat tous les fragments que le manuscrit contenait; ils
trouvent leur place dans les Tas de "Pierres. Les pensées suivantes sont toutes écrites,
sauf quelques-unes dont nous indiquons la date entre crochets, entre 185+ et i8}8,
années oh. Victor Hugo composa son poëme : Dieu.
'*' Cette variante est prise dans la division Moi où ces vers sont répétés.
TAS DE PIERRES. — DIEU. 39I
Le mauvais prêtre
Fait tache au genre humain, et de son oraison
Où tout n'est qu'imposture, horreur et trahison.
Sort l'athée indigné, triste, obstiné, farouche.
Cieux ! où n'irait-on pas pour éviter la bouche
De Borgia, crachant du haut du temple Dieu!
Penseurs, vous regardez assidûment l'abîme,
Mais l'œil humain est-il créé pour voir cela.''
Osez-vous bien jeter la sonde jusque-là.''
Voyons, êtes-vous ^ûrs que l'homme ait sur la terre
Le droit de crocheter la porte du mystère.''
Tout aperçu du ciel est plus ou moins volé.
Toute philosophie est un bris de scellé.
Est-ce de ton cerveau que les arts ont jailli?
Réponds, as-tu sculpté le Méléagre, parle,
Ou bien l'Hermès de Thèbe ou bien la Vénus d'Arle.''
As-tu pris des crayons.
Pris une toile, fait un pinceau de rayons.
Pris l'azur pour palette, et créé la peinture.?
Dans le granit des monts taillé l'architecture.?
Détaché des luths d'or la strophe qui s'enfuit.?
Attaché la musique à l'échelle du bruit.?
Dis, es-tu l'inventeur de l'art, roi du domaine
Poésie, et l'auteur de la lumière humaine?
DIEU, PÈRE.
Te figures-tu Dieu comme un vieillard de Greuze,
Toujours les bras en l'air, maudissant, bénissant,
Faisant du mélodrame avec quelque astre absent,
Et larmoyant de voir rentrer une comète?
392 OCEAN.
SATAN A DIEU.
De quoi te fâches-tu.'' j'ai complété ton œuvre.
La vertu sur le ciel, blanc sur blanc, clair sur clair;
Adam n'aurait été qu'un pauvre ange de chair,
Sans relief, froid, nul, plat, et monotone. En somme,
Il fallait bien un peu de mal pour ombrer l'homme.
MISSION DES PENSEURS.
Montre-leur les deux lois : croire, aimerj verse-leur
Le vrai souffle à ce tas de vivants qui s'écroule,
Fais passer par le cœur et par Dieu cette foule,
Afin que la cohue au front lourd, au pas froid.
Grandisse, et soit le Peuple, et connaisse le droit;
Afin que, dépouillant les bassesses infâmes.
Ce troupeau d'appétits devienne un essaim d'âmes.
Et que se pénétrant d'air, de vie et de ciel.
Le sang veineux se change en sang artériel.
Cette lutte sur Dieu dans la nuit où nous sommes
Rend mauvais les meilleurs, et change en loups les hommes;
Nerva pend les chrétiens; Trajan les brûle vifs;
Pour la rendre invisible et tuer plus de juifs,
Titus fait peindre en noir la pierre des balistes;
Morus des huguenots aide à dresser les listes
Et les fait dans sa cour fouetter par le bourreau.
Des bourgeois, des passants, des hommes par eux-mêmes
Incapables de faire une méchanceté.
Deviennent brusquement crime, horreur, cruauté!
Et qui donc te répond du texte de tes bibles.'
11 suffit, pour fausser le sens, de l'iota
Que retrancha Phanuce ou qu'Eusèbe ajouta.
TAS DE PIERRES. -DIEU. 393
Puisque tout pape est saint,
Selon Ennodius approuvé par Symmaque,
Borgia l'assassin, Jean le simoniaque
Sont bandits sur la terre et saints au paradis.
L'enfer, antre du mal et forge de la haine,
Est sourd, muet, aveugle, atroce, immonde, obscène,
Et s'il pouvait, un jour d'épouvante, le voir.
L'œil de l'homme à jamais resterait vide et noir.
Là, dans l'âtre infini, gisant sur le bitume.
L'ange horrible, à demi consumé, brûle et fume;
C'est de là que sortit la guerre au sombre char;
Dieu, frappant sur Satan, en a tiré César,
Et c'est de ce tison qu'a jailli cette étoile.
L'âme et Dieu; deux grands mots dont les docteurs sont aises.
Penses-tu soulever avec deux hypothèses.
L'une étant le levier, l'autre le point d'appui,
La matière, bloc sourd où rien encor n'a lui.''
Cette masse aux parois lugubres et fuyantes
ELst lourde, et l'on y voit les marques effrayantes
Du pic de Spinosa, le ténébreux mineur.
Homme, regarde à terre et cherche le bonheur.
La loi, la voici : vois si tu veux l'écouter :
— Avant tout, surmonter, dompter et rejeter
L'anxiété, l'effroi, le trouble, l'épouvante
Que vous donne à vos pieds la vérité mouvante.
L'horreur, les visions dont l'œil est abusé;
Puis s'élever au calme, et ce n'est pas aisé.
Il faut un rude effort pour qu'enfin l'âme atteigne
Du doute de Pascal au doute de Montaigne.
394 OCÉAN.
Quoi donc! être les forts, les chercheurs, les trouveurs,
Les philosophes gris, les fronts hauts et rêveurs.
Ceux qui font la morale et la métaphysique,
Ceux dont l'oreille entend la confuse musique
Des sphères d'or roulant au fond du firmament j
Sur la création s'accouder gravement.
Et sur l'humanité se mettre à la fenêtre.
Peser la destinée et l'âme, et reconnaître
Que tout est illogique et marche de travers j
La face, c'est fort bien, mais pourquoi le revers?
Non gêne oui. Le feu, soit. Mais pourquoi la cendre.''
Le bien, soit. Mais pourquoi le mal."" — N'y rien comprendre.
Et dire : — Il est quelqu'un d'infini que cela
Regarde, et qu'il s'arrange et tenons-nous-en là!
Examiner sans voir est un bonheur inepte. —
Belle solution que la sagesse accepte :
Le monde incohérence et Dieu palliatif!
As-tu contemplé quelquefois
Cette chose effrayante et folle, la poussière.''
La Nuit, des astres d'or farouche rétiaire,
T'a-t-elle dit quelle est, quand revient le jour bleu,
La cave où l'on remet tous ces monstres de feu.
Dans quel cachot revient Sirius, quel est l'antre
Du Lion, l'écurie où le Chariot rentre.
Comment de chaque loge elle ouvre les verrous,
Comment elle s'y prend pour les ramener tous!
Et si l'énorme ciel s'ébranle et se délabre
Quand la comète au seuil de l'abîme se cabre !
On souffre de douter, j'en conviens, mais qu'importe!
Douter n'est pas un mal dont meure la raison j
Le doute est un drastique et n'est pas un poison.
TAS DE PIERRES. — DIEU. 395
Dieu, l'immense aîné.
Croire suffit.
Dieu, œil foudre.
Satan dit :
Quand la création, couvrant mon cri d'un chant.
Me soutient qu'il est bon, lui qui m'a fait méchant.
Je puis bien m'indigner de cette effronterie.
^
ii^i
1828-1876
C'est l'hiver. La ramée
Tord ses bras rabougris j
Là-bas fuit la fumée
Blanche sur le ciel gris;
Une flamme rougeâtre
Jaillit au fond de l'âtre
Des baisers des tisons ;
Et la bise d'automne
Siffle un air monotone
Aux fentes des cloisons.
EPITRE FAMILIERE.
C'est l'automne. Le vent souffle, l'arbre éperdu
Agite, dans le ciel que la brume dérobe.
Sa verdure qui flotte et qui semble une robe
De pourpre rapiécée avec de l'amadou.
Le noir buisson se tord comme s'il était fou.
TAS DE PIERRES. — LA NATURE. 397
Il faisait grand vent. Les arbres, alignés le long de la route, s'agitaient
diversement et prenaient des attitudes effrayées, comme des figurants de
théâtre dans une péripétie.
L'océan mugissait comme un bœuf dans l'étable.
[Feuilles paginées.]
Comme un beau cygne errant au bassin bleu du ciel
Le nuage au soleil gonfle ses plumes blanches.
La nuit tombait, les eaux se changeaient en miroirs.
Les collines fuyaient en escarpements noirs.
Au fond, dans l'ombre, un feu s'allumait dans un bouge;
Au couchant s'allongeait un grand nuage rouge
Comme si le soleil était mort en laissant
Sur l'horizon sinistre une mare de sang.
Les bois ont cela d'étrange que le sentiment de la solitude y est profond,
et que cependant je ne sais quelle communication s'établit entre l'âme et
cette multitude d'arbres qui se penchent sur vous, vivent, s'agitent, semblent
vous écouter et paraissent vous répondre On éprouve dans une forêt la
double sensation de la foule et du désert.
Enfouie, obscure, laide, horrible et modeste, la racine enfante dans
l'ombre une rose pour le soleil. Pauvre araignée qui fait un colibri.
AMERIQUE.
O champs! vierges forêts! solitudes bénies!
Savanes qui donnez au vent ses harmonies,
A l'oiseau ses couleurs.
Et faites ondoyer, bravant les froides brumes ,
Près des noirs océans de vagues et d'écumes,
Des océans de fleurs!
39^ OCÉAN.
Le colibri, cette étincelle du soleil.
Le rossignol, cette voix de la nuit.
NUIT.
Tout s'efface.
L'horreur sort de l'abîme et me monte à la face.
O ténèbres! sinistre et morne vision!
Partout l'ombre. On dirait que la création.
Sans faire plus de bruit qu'une pierre qui tombe,
Entre dans cette nuit comme dans une tombe.
Et se dissout au fond de ce gouffire béant
Dans l'immense et profond silence du néant.
Janvier sur son manteau de neige
Jette le crêpe obscur du soir;
L'hiver, dans l'ouragan qui râle,
Levant sa beauté sépulcrale,
Mêle le deuil blanc au deuil noir.
Pauvre oiseau nu! sa voix douce
Charme Dieu qui le bénit.
Et sa petite aile pousse
Pendant qu'il dort dans son nid.
[OcÉan vers.J
Écoute l'arbre et la feuille.
La nature est une voix
Qui parle à qui se recueille
Et qui chante dans les bois.
[Plans.]
TAS DE PIERRES. — LA NATURE. 399
La nature, mêlée et vivante, et en apparence confuse, ordonnée en réalité,
est une collection de chefs-d'œuvre.
Il y a les chefs-d'œuvre hideux, l'araignée et le crapaud, comme les chefs-
d'œuvre splendides, l'astre, la femme, le lysj mais la perfection de Dieu est
dans tout.
Là-haut, dans le ciel bleu, fuit, roulant ses mêlées
De pluie et de rayons, d'aube et de giboulées,
Mars, le mois querelleur.
[Plans.]
Ô gai chardonneret peint de mille couleurs,
Lissant de ton bec noir tes plumes tout en fleurs.
Chanteur, doux arlequin du carnaval des roses.
[OcÉan vers.]
Les liserons, ces vases de rosée.
[OcÉan vers.]
La solitude ici nous donne des soirées.
Nous rêvons, nous avons les âmes enivrées.
Ami, plus que vous à Louvois,
Quand le doux rossignol nous perle sa romance.
Ou quand la mer, le vent et la forêt immense
Chantent leur nocturne à trois voix.
[Artistes. Poëtes. Grands hommes.]
Comme un coquelicot qui , par l'aube empourpré ,
Luit, s'allume, et se change en braise dans le pré.
400 OCÉAN.
Et la comète court, masque au regard de braise,
Noir démon qui s'est trop penché sur la fournaise
Et qui s'enfuit avec du feu dans les cheveux.
[OcÉan vers.]
Les chênes chevelus sont les lions des arbres.
Les sapins, chevelure énorme des montagnes.
Aime
Les prés, les monts, les lacs, la nature suprême.
Les champs où l'on entend mugir les grands taureaux.
L'eau mouillant les cheveux de l'herbe, et ces coraux
Que sur les églantiers l'automne fait éclore.
Et la feuille des bois qui pour tomber se dore.
Comme un sage se fait plus auguste et plus beau
À mesure qu'il sent l'approche du tombeau.
TOUTE L'OMBRE EST UN COMBAT.
On voit dans les échappées
L'ouragan, l'éclair qui luit.
Ces deux immenses épées
De l'abîme et de la nuit.
Grâce aux coquelicots, aux bleuets, aux pervenches,
Et grâce aux blonds épis, tous les échantillons
D'azur, de pourpre et d'or diapraicnt les sillons j
Au fond du ciel rampaient de beaux nuages tristes.
De ce ton gris qui fait songer les coloristes.
TAS DE PIERRES. -- LA NATURE. 401
Le printemps dit : Je tiens à ne laisser personne
S'en aller mécontent, et c'est pourquoi je donne
Aux plus vieux de l'aurore, aux plus pauvres des fleurs.
L'ombre est un livre ouvert, mais il faut savoir lire.
Sur l'océan, énorme et formidable lyre,
Le flux et le reflux sont un chant alterné.
L'aurore enseigne l'hymne à l'oiseau nouveau-né.
Le vent et la forêt se donnent la réplique >'".
Sans crier gare , et sourd à ce que nous disons
Nous mortels, le bon Dieu nous jette les saisons
A la tête, et tant pis, dans ce noir pêle-mêle,
Si juillet nous rôtit et si janvier nous gèle.
[OcÉan vers.J
Le grand chêne offre une ombre utile au nid qui tremble.
[OcÉan vers.]
La forêt sans oiseaux, c'est la nuit sans étoiles'*'.
'■' Au verso d'un article sur la mort de Kcsler. 1870. — - '*' Au verso d'un feirc-part
de la mort de Louis Wolowski. 1876. {Noies de l'Éditeur.)
^6
<:> . ly*
I828-I86I.
Si c'est le soir, l'instant hideux et redouté
Où chaque objet dégage un spectre qui le double,
Vous n'approcherez pas sans terreur et sans trouble
Ce rocher, entouré de blocs tumultueux.
A ses pieds, comme un dogue, un antre monstrueux
Ouvre une gueule affreuse, et sur son front de marbre
Se tord et se hérisse une hydre de troncs d'arbre.
Pendant que je marchais, rêveur dont le front penche.
Au fond du bois obscur.
L'astre en se déplaçant semblait de branche en branche
Tomber comme un fruit mûr.
Le soleil flamboyant dans les gloires du soir
Se posait sur un mont, magnifique ostensoir.
[Oc^AN YE«5.]
TAS DE PIERRES. — LE SOIR. 403
Le vent du soir jouait dans les longues fumées
Qu'il arrache du toit des forges enflammées.
[Artistes. Poètes. Grands hommes.] .
La nuit monte à pas lents dans ce ciel sombre et beau.
Et vient avec la lune ainsi qu'une servante
Vient avec un flambeau.
Sur nos têtes
Un ciel de plomb, plafond de deuil. Dans un trou noir
Qui perce une nuée où s'assombrit le soir,
Brille une seule étoile : Aldebaran qui tremble.
À voir son flamboiement sombre et farouche, il semble
Que je ne sais quel vent, souflîant de l'infini.
Dans la brèche qu'il creuse au nuage bruni.
Fait luire et frissonner l'étoile rouge et verte
Comme une lampe au bord d'une fenêtre ouverte.
Côte à côte, et pensifs, nous allons devant nous.
Elle tenant mon bras, tous deux tristes et doux.
Sans parler, comme font deux âmes qui s'entendent;
Nous regardons le soir dont les ombres s'étendent.
Nous marchons, nous errons dans les bois jaunissants.
Et nous songeons ensemble aux morts, ces chers absents!
Ce silence du soir.
Ce n'est pas le silence. — Écoute ! — Tout est noir,
La nuit obscure fait toute chose pareille.
Le ciel verse un repos immense; pour l'oreille
Tout bruit a cessé. — L'âme entend en ce moment
Une foule de voix sortir confusément
De cette ombre en disant des choses inconnues.
Il semble que les eaux, les plaines et les nues
Sont pleines de secrets qu'elles vont révéler.
Et dès que tout se tait, tout commence à parler.
404 OCÉAN.
Les arbres s'emplissaient de ténèbres, le soir
Tombait, le parc désert devenait vaste et noir.
Partout des profondeurs s'entr'ouvraient. Un hercule
Apparaissait au loin blanc dans le crépuscule.
Des spectres remplaçaient les objets. Pas un bruit.
Les terrasses sans fin, qui fuyaient dans la nuit,
Le mail, les escaliers, le bois, semblaient terribles.
C'est l'heure où le fantôme effacé quitte Electre,
Où l'ombre quitte Hamlet, le prince au cœur saignant.
Le blême point du jour lève son front de spectre
Derrière l'herbe noire et l'arbre frissonnant.
[OcÉan vers.]
Quand l'ombre au ciel vient s'asseoir,
Quand le soir
Fait, par ses molles effluves.
Bouillonner les sens vainqueurs
Dans les cœurs
Comme le vin dans les cuves.
[Carnet 1860. — Colle£lion de M. Armand Godoy.']
Les laboureurs le soir, contents de leur journée.
Chantent, et, revenant au village vermeil,
Trament, sur le pavé qu'inonde le soleil.
Les larges socs luisant ainsi que des cuirasses.
[Carnet 1861. — CoUeUion de M. Louis Bartiou.]
I826-I850,
Et je croyais entendre,
Errant dans la tempête au gré des flots amers,
Cherchant en vain au ciel les étoiles connues,
Tantôt crouler, tantôt s'élancer vers les nues,
Cette immense rumeur qui bondit sut les mers!
[Feuilles paginées.]
Le soleil rit, la mer tremble sous les zéphyres,
Le reflet des flots noirs met aux flancs des navires
Des cuirasses d'écaillés d'or.
. . . Dans un cercle d'écueils jeté par la tempête,
Le grand navire lutte avec les grands rochers;
Il va, tourne, revient, fatigue les nochers;
En tous sens secoué par la vague profonde
Il se heurte sans cesse aux rocs blanchis par l'onde,
De la tête et des flancs, de partout à la fois,
Ainsi qu'un éléphant aveugle dans un bois!
406 OCÉAN.
Le navire sombré s'abîmait. Le naufrage
Engloutissait le mât de voiles dépouillé.
Les vagues emportaient dans l'ombre l'équipage
Dispersé sur les flots comme un livre effeuillé.
J'écoutais cette musique mystérieuse et formidable de la mer qui monte.
Un râle affreux se déchirait sur les galets qui roulaient éperdus sous la blan-
che salive de l'Océan. Chaque flot jetait à son tour sous nos pieds son cri
désespéré. Un rugissement sourd et profond emplissait au loin toute la mer
comme si l'on eût entendu bondir et hurler une foule de monstres cachés
dans l'ombre de l'abîme et soulever les vagues avec leurs dos énormes.
La mer continuait de monter furieusement vers la falaise. Du côté opposé
du ciel la lune dans son plein, calme et sinistre, montait aussi, en silence,
et la regardait fixement.
C'était un de ces jours de chaleur morne et accablante où le ciel bleu au
zénith est gris à l'horizon , où la mer plombée et calme a cet éclat particu-
lier d'un toit d'ardoise au soleil.
[Album de voyage, 1836. — CoUeUion de M. Loua Barthou.'\
185I-1859.
Gouffre écumant!
Mer ! tout est solitude et tout est mouvement.
Bruit effrayant qu'emplit un effrayant silence!
Tout rugit, rien ne parle, et la vague s'élance,
Et la mer bat l'arrière et le roc tient l'avant.
Le flot vole en hurlant le gouvernail, le vent
Arrache et prend la voile, et l'écucil mord les câbles.
Et tous ces éléments furieux, implacables.
Gueules sombres qu'on voit confusément s'ouvrir.
Sont vivants pour tuer et morts pour secourir.
TAS DE PIERRES. — LA MER. 407
La mer parle à la nuit et vers les cieux s'élance;
La nuit ne répond pas; calme et grave, elle fuit;
Quelque chose pourtant de l'ombre où l'astre luit
Descend, et le penseur sent que ce grand silence
Apaise ce grand bruit.
[Moi.]
Que de fois, poursuivi d'un tourbillon de rêves,
J'ai lancé mon cheval au galop sur tes grèves,
0 sauvage océan,
Écoutant dans un hymne aux clameurs éloquentes,
Les vagues se mêler ainsi que les bacchantes
Dans l'antique Pœan!
[Moi.
LA NATURE FAIT DE L'OPPOSITION.
Au fait, le vent bougonne et la vague murmure;
On dirait que parfois la mer, grondant un peu,
Raille, et que l'océan chansonne le bon Dieu.
Océan ! océan ! mystère auquel j'assiste !
Qu'est-ce donc que tu dis avec ta clameur triste ?
Gouffre, à qui donc en veut ton bruit .^
Tu vas et tu reviens, tu vibres, tu frissonnes.
Et pour qui donc ce glas éternel que tu sonnes,
O cloche énorme de la nuit !
LES MARINS EN MER.'TÉMPÊTE. NAUFRAGE ETC.
L'éclair, cet épervier, l'ouragan, ce pirate.
Hagards, questionnant la vague scélérate,
Criant au flot complice : Où sont-ils.? regardant
4o8 OCEAN.
L'abîme âpre et jaloux qui répond en grondant,
À travers la nuit noire, horribles, pleins de joie.
Vont, et de flot en flot courent, cherchant leur proie.
Les noirs vaisseaux sous les étoiles.
Vêtus du blanc linceul des voiles.
Glissent sur l'âpre gouffre amer.
Et sous leurs ailes les vents tiennent
La nuit lugubre où vont et viennent
Tous ces fantômes de la mer.
La mer roulait avec le bruit d'un char énorme;
Un bras, qui par moments sortait de l'ombre informe.
Sur le dos des flots noirs, de ténèbres construits.
Faisait claquer l'éclair, fouet sinistre des nuits.
. . . Car la création fait peur.
Le ciel est plein de lueurs fausses }
La terre est la gardienne effrayante des fosses j
La mer est de la nuit liquide qui rugit;
VoiS} sur les tourbillons l'écume s'élargit j
L'eau couvre les requins dont l'épine dorsale
Déchire en serpentant la vague colossale $
Les flots mêlent sans fin leurs sinistres blancheurs;
Et les vautours plongeurs et les aigles pêcheurs.
Les mauves, les pingouins, les goélands, les grèbes.
Planent lugubrement sur ces sombres Érèbes.
[La nature.]
Alors Dieu déchaîna les vents; ces tourmcnteurs
Fondirent sur la mer de toutes les hauteurs.
Battant les rocs, tordant les flots, fouettant la brume,
Traînant la vague en pleurs par ses cheveux d'écume.
TAS DE PIERRES. -^ LA MER. 409
1860-1864.
Ô BATAILLE DE LA MEr!
La foudre, noir cavalier.
Fait plier
L'océan aux vertes lames,
Et bat et poursuit le flot
Au galop
Dans un tourbillon de flammes"*.
Un bruit profond roulait dans les souffles de l'ait;
Les barques se hâtaient vers le port, et la mer
Les chassait avec des huées ;
Le soir disait : salut! le jour disait : adieu!
Au couchant flamboyait le soleil, oeil de fou
Sous le noir sourcil des nuées.
[Océan vers.]
L'HIVER. — TEMPÊTE. — OCÉAN.
Quand les brumes au vent s'envolent dénouées.
Quand l'éclair, du fourreau sinistre des nuées
Sort comme un pâle yatagan,
Quand, au-dessus des flots qui sans fin s'élargissent.
Sifflent tous les serpents de la nuit, et rugissent
Tous les lions de l'ourapan.
La mer, comme le tigre, a sous le ciel profond.
Une peau de lumière avec des taches d'ombre.
[Carnet 1864.]
''' Au verso d'une enveloppe timbrée i" avril 1860. {Note de l'Editeur.)
I830-I860.
Le lion marchant dans le désen, c'est la puissance et la majesté de la
nature qui se promène.
Tout est grand dans la création, parce que tout a sa proportion dans l'har-
monie universelle. Le petit n'existe que dans l'ordre moral. Le petit résulte
de l'homme comme le grand résulte de Dieu.
Quel mystère que les obstacles placés dans la création ! Dieu a mis entre
les divers ordres de créatures des barrières infranchissables. Ces barrières
sont tantôt au dehors, tantôt au dedans des êtres. Le créateur enferme les
créatures dans le cercle dont elles ne doivent pas sortir soit en murant leur
intelligence par la brièveté de l'instinct, soit en bornant leur action par
l'immensité de l'espace. Un chien ne peut pas plus savoir ce qu'il y a dans
Virgile qu'un homme ne peut savoir ce qu'il y a dans Sirius.
TAS DE PIERRES. — LA CREATION. 41I
Cette mystérieuse harmonie qui règle tout dans la création mêle aux
deux extrémités du Danube les plus sombres sapins et les flots les plus
sombres. Il a sa source dans la Forêt-Noire et son embouchure dans la mer
Noire. Il vient de la tempête et il va à la tempête.
PHILOSOPHIE NATURELLE.
L'oiseau et le poisson, c'est la même chose.
Le poisson comme l'oiseau est l'animal qui se meut dans tous les sens en
un milieu pénétrable et élastique; en d'autres termes qui prend son point
d'appui dans son milieu même.
Les ailes et les nageoires sont des appareils identiques. Nager et voler, c'est
le même fait.
Les écailles sont des plumes imperméables; les plumes sont des écailles
dilatables.
Tous les autres animaux, à l'exception des êtres nageants qu'on peut assi-
miler aux poissons et des êtres volants qu'on peut assimiler aux oiseaux, se
meuvent dans le sens horizontal au sein de leur milieu, et n'y peuvent
rayonner dans tous les sens comme l'oiseau et le poisson. Ils prennent leur
point d'appui en dehors de leur milieu. Cela s'appelle marcher ou ramper.
Tout être qui marche ou rampe occupe, si l'on peut ainsi parler, le fond
d'un milieu.
La création n'est autre chose que l'onde de la plénitude.
L'esprit me dit :
— - Comme si le ciel voulait toujours mettre le type à l'abri et hors
d'atteinte, chaque lune présente à chaque terre la face de la race (humanité)
qui règne sur cette terre. Quand une planète a plusieurs lunes (Mars,
Saturne, Uranus, Jupiter) c'est que plusieurs races à face différente y
dominent (et y luttent). Chacune des sept lunes de Saturne ofFre la face
d'une des sept humanités de Saturne qui se disputent la sombre planète de
l'anneau.
412 OCÉAN.
La nature a honte de notre orgueil. Quand l'homme se dresse plus haut,
le brin d'herbe se courbe plus bas.
[La nature.]
La vie et la végétation, la vie et la minéralisation, se rencontrent et se
combinent dans certains êtres qui caractérisent les aspects les plus mystérieux
de la création et quelques-unes de ses harmonies visibles. Le crocodile,
l'amphibie des rochers et des eaux, est pierre autant qu'animal; le cerf, cet
habitant inquiet de la forêt, porte des branches d'arbre sur sa tête.
Qui sait.f* les animaux, et même les objets que nous appelons inanimés,
l'arbre, la fleur, le rocher, depuis la pierre jusqu'au nostoc, depuis le nostoc
jusqu'au mollusque, depuis le mollusque jusqu'au chimpanzé, ont peut-être
des espèces de moi encore vagues, et contiennent peut-être des ébauches de
l'âme humaine, à des degrés divers et successifs de réussite et d'approxima-
tion.'' Les bêtes et les objets ne sont peut-être autre chose que des sourds et
des aveugles tâtonnant vers l'harmonie et la lumière. L'homme est l'enten-
dant et le voyant.
^yL^T'T^h^
U^^\^
I828-I870.
Orgueil. — L'amour en donne et en ôte.
Entre amants, les explications sont nécessaires; entre amis, elles sont
superflues. L'afFection réciproque n'a pas ce degré de sensibilité ardente qui
fait que le moindre pli est un supplice. Les vieux amis s'aiment avec des
plis.
L'appétit yi,ent en mangeant et l'amour en possédant.
Plus on est aimé, plus on aime. La passion qui répond à la nôtre nous
l'enfonce au cœur plus avant. L'amour qu'on ressent, c'est le clou; l'amour
qu'on inspire, c'est le marteau.
L'amour veut qu'on lui dise toujours la chose qu'il sait.
414 OCEAN.
La liberté du cœur, bien précieux et onéreux. Sitôt qu'on le perd, on le
regrette. Sitôt qu'on le retrouve, on aspire à le perdre.
Un fil ne se casse pas dans notre cœur sans qu'un autre fil ne se brise
dans notre destinée.
L'amour résiste à toutes les tourmentes de la vie. II a des racines pro-
fondes et qui descendent plus bas qu'elles. L'amour sur cette mer, ce n'est
pas un navire, c'est une île. Il n'a pas des ancres, il a une base. Si petite et
si étroite et si déserte que soit cette île, les flots ont beau être orageux à
l'entour, ils ne l'emportent pas. La tempête brise le navire et se brise à l'île.
Passé poignant et doux ! regrets ! volupté sombre !
O mystères du cœur, comment vous définir ?
La branche perd sa feuille et n'en garde pas l'ombre j
Le cœur perd ses amours et garde un souvenir.
On se quitte cent fois sans pouvoir se quitter.
L'admiration est la forme que l'amour prend dans l'esprit.
L'amour, c'est l'absolu, c'est l'infinij la vie, c'est le relatif et le limité
De là tous les secrets et profonds déchirements de l'homme quand l'amour
s'introduit dans la vie. Elle n'est pas assez grande pour le contenir.
Elle est
Comme la rose, à qui l'aube à peine avait lui,
Qui se sent, pauvre fleur, pour le plaisir d'autrui.
Arracher à la vie, à sa tige, à sa feuille.
Et verse son parfum sur la main qui la cueille.
[OcÉan vers.]
TAS DE PIERRES. — AMOUR. 415
En amour, colères, inquiétudes, jalousies, querelles, amertumes, griefs
longuement accumulés, tout s'oublie et s'efface en un instant, et n'a jamais
existé. À de certains moments, toute la flamme de l'amour se condense
dans une étincelle. Cette étincelle n'emploie que le temps de l'éclair pour
renverser une montagne d'obstacles ou fondre un bloc d'airain. Que de
choses dit un regard! que de choses fait un baiser!
ou :
Un baiser dit bien des choses, et un regard n'en fait pas moins.
ou :
Un regard dit et un baiser fait tant de choses!
Il faut avoir pitié des poètes, Madame!
Cachez-leur vos beaux yeu.x. Ils les admirent trop!
Cachez-leur votre esprit, car vous rendez leur âme
Ivre avec un regard et folle avec un mot.
6 janvier. 7 h. du soir.
Le spectacle des âmes qui s'aiment plaît à Dieu. Le bonheur de deux
cœurs sincères est sain et rayonne sur toute la création. Dieu met des
amants heureux au milieu de la nature comme il met des fleurs épanouies
dans les champs et des astres radieux dans le ciel. L'amour n'est pas moins
nécessaire à la vie universelle que la lumière.
Malheur à qui aime sans être aimé ! Ah ! l'effrayante chose ! Voyez cette
femme. C'est un être charmant. Elle est douce, blanche et candide; elle
est la joie et l'amour du toit. Mais elle ne vous aime pas. Elle ne vous hait
pas non plus. Elle ne vous aime pas 5 voilà tout. Sondez, si vous l'osez, la
profondeur d'un tel désespoir. Regardez-la $ elle ne vous comprend point.
Parlez-lui) elle ne vous entend pas. Toutes vos pensées d'amour viennent
se poser sur ellcj elle les laisse repartir comme elles sont venues, sans les
chasser, sans les retenir. Le rocher qui est au milieu de l'océan n'est pas
4l6 OCEAN.
plus indifférent, ni plus impassible, ni plus immuable que l'insensibilité
qu'elle a dans le cœur. Vous l'aimez. Hélas! vous êtes perdu. Je n'ai jamais
rien lu de plus glaçant et de plus terrible que ces paroles de la Bible :
Stupide et insensible comme une colombe.
Je t'aime!
Répétons, répétons toujours les mêmes choses!
Mai ne sait que donner toujours les mêmes roses.
Le ciel ne sait donner que l'air et que le jour,
La fleur que son parfum, et mon cœur que l'amour!
L'amour met dans nos cœurs, où le rire s'émousse.
Ce qu'il met dans les prés, dans les vents, dans les eaux,
— Les chants harmonieux et la tristesse douce. —
Le grand chêne au printemps s'emplit d'ombre et d'oiseaux.
Aimer, c'est avoir une lumière dans le cœur. La vie peut distraire d'une
pensée; un nuage peut dérober l'étoile; cela n'empêche pas l'étoile et la
pensée d'être fixes, l'une au fond du ciel, l'autre au fond de l'âme.
L'homme qui n'aime pas ne vit pas; la femme qui n'aime pas n'est pas.
Chien pour toi, lion pour les autres.
La vieillesse, la mort, l'éternité, trois mots effrayants et magiques qui,
dans les idées du monde, font brusquement évanouir, dès qu'ils apparaissent,
ce mot doux et charmant : amour! C'est que pour le monde l'amour n'est
rien qu'un passe-temps, un accident, un caprice, une fantaisie, une
coquetterie, l'accord momentané d'une œillade et d'un sourire, une chose
qui est ainsi et qui aurait pu être autrement, une lueur, pas même une
flamme. Le monde méconnaît l'amour sincère et ignore l'amour vrai, parce
TAS DE PIERRES.
AMOUR.
417
que dans cette région où le faux abonde et circule, monnaie courante des
cœurs et des esprits frappée à toutes les effigies, là, dis-je, le sincère est
rare et le vrai serait prodigieux. Or l'amour vrai, — le seul amour! — ne
craint pas les mots effrayants et les choses sévères, et les regarde en face. Il
est l'union mystérieuse de l'âme avec l'âme, et il le sait. La vieillesse le
resserre, la mort le consacre, l'éternité le continue.
L'amour, c'est plus que l'union, c'est l'unité. C'est la fusion sympa-
thique, profonde, complète, absolue, ineffable, de deux natures, passion,
pensée, instinct et sentiment. Pour toutes les affections de la vie, il suffit
qu'il y ait accord tendre sur un point; dans l'amour il y a absorption de
l'être tout entier. Le père et le fils, la mère et l'enfant, le frère et la sœur,
l'ami et l'ami, sont liés par le cœurj les amants sont liés par l'âme.
Aime, et tu seras fort.
Ô ciel, ainsi que toi le cœur est un abîme.
Ciel immense, infini, mystérieux, sublime.
Tu n'es pas aussi grand que l'homme juste et pur.
L'homme est pensée; et toi, tu n'es qu'éther et flamme.
J'aime mieux voir l'amour se lever dans une âme
Que la lune dans ton azur!
Dieu ne fait pas de ciel sans y mettre une étoile;
Dieu ne fait pas de cœur sans y mettre l'amour.
PLUTOT AIMER QUE CONTEMPLER.
L'infini trompe, océan radieux
Où les soleils voguent à pleines voiles.
Le fond du ciel n'est pas dans les étoUes.
Le fond de l'âme apparaît dans les yeux.
»7
4l8 OCÉAN.
Oui, la vierge des champs dans l'inaocence brille,
Mais qu'elle évite, ô Dieu! l'amour au front pâli!
Un seul baiser suffit pour faner l'humble fille.
Le liseron se meurt sitôt qu'il est cueilli-
Le fruit de l'arbre, c'est le fruit. Le fruit du fruit, c'est la graine.
Le fruit de la création, c'est l'homme. Le fruit de l'homme, c'est l'amour.
Un ancien précepte dit : — Considère moins le don de celui qui aime
que l'amour de celui qui donne.
Tout vrai bonheur est fait d'amour.
Grand esprit, grand amour.
Je voulais vous parler et je n'ai pas osé.
Vous passiez le regard si chastement baissé
Que j'ai craint de troubler par mon ombre, Madame,
Le pur rayonnement qui vous remplissait l'âme.
[OcÉan prose.]
Le seul son de sa voix mettrait, tant elle est douce,
Scarron en bonne humeur et Sterne en belle humour.
La nature la voit et se pâme d'amour }
Elle passe} un soupir sort du crapaud difforme;
Le chêne, grand seigneur tragique, dit à l'orme
Son confident : Je meurs j soutiens-moi, Pharasmin!
Tout le temps est perdu que l'amour ne prend pas.
M
TAS DE PIERRES. — AMOUR. 419
Car on ne peut pas plus empêcher, voyez- vous,
Deux âmes de se fondre, et mon cœur sombre et doux
De s'évanouir dans le vôtre,
Qu'au moment de l'orage, hymen tonnant de l'air,.
De la foudre et des cieux, on n'empêche l'éclair
D'un nuage d'entrer dans l'autre.
Donc il faisait des vers. Ce serpent à sonnets
Se glissa chez la belle et fascina cette âme.
EUe eut beau résister} il triompha. La femme
Toujours, depuis Eden où, sous les arbres verts.
Maître Saun parlait évidemment en vers,
A penché, dût sa faute être irrémédiable.
Du côté du poëte et du côté du diable.
Elle est encor couchée, elle songe, elle boude $
Sa manche est retroussée et laisse voir son coude.
Et sa fine chemise éparse mollement
Aux deux bouts de ses seins ébauche un pli charmant.
Elle partie, absente, évanouie, hélas!
11 eut beau dire : Bah! c'est bien. J'en étais las.
Je vais aller aux bals, aux fêtes. Je vais vivre.
Il eut beau savourer la coupe où l'on s'enivre,
Et faire le vaillant, et faire le moqueur.
Il sentit qu'à jamais il lui resuit au cœur
Un souvenir, penché sur l'ombre irrévocable ,
Comme un arrachement qui laisse un bout de câble.
Qu'est-ce que le baiser? C'est la création.
Sitôt que la passion est passée, on voit les inconvénients de ce qu'on a
&it.
La passion éteinte, c'est de la raison allumée.
420 OCEAN.
A
Etre aimé, c'est être utile.
La raison d'aimer est quelquefois la même que celle de croire. On peut
souvent presque dire : amo quia ahsurdum.
Les grandes âmes contiennent on ne sait quoi d'absolu qu'elles mêlent à
leurs sentiments comme à leurs rêves. Elles aiment} les ruptures ou les sépa-
rations faites, elles souffrent; mais elles ne consentent jamais à ces diminu-
tions dont les cœurs vulgaires font volontiers la clôture de leurs romans.
Apres la lumière, après la plénitude, après le paradis, aucun à-peu-près
n'entre en elles et ne leur est possible. L'amitié qui suit l'amour est un soit;
et elles trouvent le crépuscule encore plus sombre que la nuit. Ce reste de
blancheur qui n'est pas la lumière , ce reste d'affection qui n'est pas l'amour,
fait aux vrais cœurs aimants et profonds l'effet d'un suaire. — Ils préfèrent la
nuit noire du souvenir infini.
Ils aiment mieux la solitude de ténèbres où l'on peut suivre du moins de
l'œil de la pensée au fond de son âme le reflet du passé, le dernier rayon
évanoui, la douce trace lumineuse.
La respiration des âmes , c'est l'amour.
La tombe, en ses ombres étranges.
Recèle le suprême bien;
Si les femmes étaient des anges,
La mort ne servirait à rien *".
Tout est rire et sanglot, l'amour est au milieu.
'"' Vers écrits sur un faire-part date du 30 avril 1878. {Nott dt l'ÉtUteur.)
I828-I870.
La vertu d'une femme et la médisance d'une autre femme, os de poulet
et dent de chat.
Les coquettes font des prisonniers} les belles font des conquêtes; les
aimantes ont des esclaves.
La gloire d'une femme, c'est qu'on ne parle point d'elle.
Une femme digne d'être aimée doit être telle qu'elle fasse perdre à son
amant la raison et l'égoïsme. Elle doit avoir tout ce qu'il faut pour faire un
homme fou et rendre une âme grande.
HISTOIRE DES FEMMES.
Les unes commencent par appartenir à un seul et finissent par appartenir
à tout le monde; les autres commencent par appartenir à tout le monde et
finissent par appartenir à un seul.
422 OCÉAN.
L'orgueil chez les femmes se résout en manèges, en calculs, en arrange-
ments de masque, en vanités. Rien n'est plus rare qu'une femme qui a un
orgueil d'homme. Cela a quelquefois une étrange grandeur. L'orgueil mâle,
souvent haïssable dans l'homme, devient beau dans la femme.
Maris, songez-y, la femme ne pardonne pas à qui offense l'épouse.
Elle était à cet âge où les femmes sortent de la jeunesse pour entrer dans
la méchanceté, si elles ont le cœur vide, et dans la bonté suprême si elles ont
aimé.
Les hommes élèvent l'esprit des femmes, les femmes élèvent le cœur des
hommes.
Les billets doux les plus significatifs sont ceux qu'il faut déchiffrer. La
pudeur des femmes se réfugie dans l'illisible.
Qu'une passion ait des cloisons, rien ne semble plus étrange, et rien n'est
plus réel. La jalousie, par exemple, trace une raie entre Avant et Après. Je
suis jaloux jusqu'ici. Ma fièvre a une frontière, j'accepte le passé, mais s'il
revient, je le tue. Tel est le chaos du cœur.
O volupté, tu es devoir. O sein, tu es mamelle.
[CRITIOyE.]
Les femmes aiment toujours être tutoyées. Comme elle souffre, la mal-
heureuse à qui personne ne dit /».' Vous, c'est l'isolement.
Le tutoiement manque à l'amour en anglais. Ilevejiou.
l^ C/^L^^^
(1)
La nuit même où Érostrate incendiait le temple d'Éphèse, Alexandre
naissait. (An du monde 3648. ) La terre perdait une grande œuvre, Dieu lui
rendait un grand homme.
Dans la même année, l'an 146 avant Jésus-Christ, Rome détruisit et
s'assimila Corinthe, la ville de l'art, et Carthage, la ville des marchands.
Ainsi, presque à la même heure, les deux choses qui remuent le monde, la
pensée et le commerce, la Grèce et la Phénicie, se fondirent dans la grande
unité centrale et devinrent des provinces romaines.
Marius fut dévoré par le remords et Sylla par les poux.
'"' Exceptionnellement, ces fragments ont hi classés, non d'après les dates oii ils
ont été écrits, mais dans l'ordre chronologique des faits ou des personnages citéi.
{"tioU de l'ÈdiUuT.)
424 OCÉAN.
Le premier coup d'épée fut donné à Pompée par Septimus et à César par
Casca.
Septime sur Pompée et Casca sur César.
Le premier coup est d'un furieux, le second est d'un lâche.'
Mai 1843.
On démolit en ce moment la vieille muraille féodale de Sens. Cette
muraille était bâtie avec les pierres d'un ancien castrum romain. Les ouvriers
qui le jettent bas viennent d'y trouver l'étendard en bronze de la 10" légion
de César, c'est-à-dire l'aigle et la plaque sur laquelle est l'inscription :
L. X. L. X.
I.C.
Gallia Devicta
III
CI. CL
L. X. (légion dixième) C I. (cohorte première) I. C (Jules César)
Gallia Devicta III (la Gaule étant vaincue pour la troisième fois).
L'aigle et la plaque font deux morceaux séparés.
[Le Temps présent.]
Origène se châtra et tourna sa fécondité vers l'esprit; cet eunuque de la
chair devint créateur d'idées 5 il sema dans le christianisme naissant des
rêveries, quelques-unes sublimes, qu'il appela dogmes et d'où sortit une des
plus belles hérésies des premiers siècles. Il écrivit tant qu'on le surnomma
le Faiseur de livres. Un jour qu'il se vantait d'avoit écrit sur toutes les matières
possibles six mille traités différents : — Mieux vaut faire un enfant, lui cria
l'évéque Démétrius.
Rome ne s'éteindrait pas sur la terre sans que quelque chose s'éteignît
dans l'homme.
Les croisades dans notre histoire, l'orient s'ouvrant brusquement au milieu
du moyen-âge, c'est un effet de soleil.
TAS DE PIERRES. — HISTOIRE.
425
Après la mort de Jean de Leyde sur l'échafaud, ses os furent ramassés par
le bourreau et mis dans une cage de fer. Cette cage fut accrochée au clocher
de la cathédrale de Munster. On l'y voyait encore au siècle dernier avec
quelques débris du squelette de Jean de Leyde. Au rebours des vrais grands
hommes, ses ossements restaient, ses idées avaient disparu.
Le connétable Anne de Montmorency disait à Henri II en lui présentant
le jurisconsulte anti-papiste gallican Dumoulin : Sire, ce que trente mille de vos
soldats n'ont pu faire, ce petit homme l'a fait avec un petit livre.
Au moment où Henri II fut désarçonné par le fameux coup de lance de
Montgomery dont il mourut, il était tourné vers la porte triomphale
élevée à l'entrée des lices Saint- Antoine , et de son dernier regard il put lire
cette inscription tracée sur le cintre de cette porte : Henricus, galliarum
REX INVICTISSIMUS.
Il y a toujours du reptile dans le féroce. Le tigre rampe comme le serpent.
Charles-Quint est fourbe comme Borgia.
En 1J75, il parut une tragédie en vers sur la Saint-Barthélémy, intitulée
Tragédie de l'admirai de Coligny. On y raille l'amiral qui, après avoir voulu
seigneurier la France, a réussi enfin à obtenir logis
Au plus haut lieu de Montfaucon.
Le gentilhomme hourdelais, comme il se nomme lui-même sur le titre , auteur
de cette œuvre toute à la louange et gloire de Catherine de Médicis,
s'appelle François Chantelouve.
Philippe II, enfant, s'amusa à brûler vive une guenon, ce qui fît dire à
l'archevêque de Séville : Son Altesse sera bonne brûleuse d'hérétiques.
426 OCÉAN.
La promenade fevorite de Philippe II était par le pont de Tolède jusqu'au
couvent de San Isidore, patron de Madrid. Le roi feisait là ses dévotions. Il
s'agenouillait sur le pavé lorsqu'il rencontrait par aventure le S*-Sacrcment, qui
en Espagne est toujours en chemin, et il feisait entrer dans sa voiture le
prêtre porteur du viatique.
Le carrosse de Philippe II était une énorme caisse recouverte en cuir de
Cordoue sans autre ornement que les attaches des encoignures qui étaient
en argent doré et d'un travail exquis. Ces attaches, dont le seizième et le dix-
septième siècle faisaient des œuvres d'art, ont été imitées dans le costume
des hommes j c'est ce qu'on a appelé des brandebourgs.
Elles étaient fort multipliées sur le carrosse de Philippe II et sufEsaient à
lui donner une sorte de magnificence sombre. L'impériale portait à son
centre une immense croix de Calatrava en ronde-bosse et appliquée sur le
dôme et à ses quatre angles quatre couronnes royales. Ces couronnes étaient
répétées sur les panneaux inférieurs du carrosse. Ni vitres, ni cocher, point
de laquais derrière. Des rideaux de cuir aux portières. Deux grosses têtes
de lions dorées se dressaient à la place ordinairement occupée par le siège
du cocher.
Les roues étaient massives et à longs moyeux comme des roues de char-
rette. Huit mules noires magnifiquement caparaçonnées, menées par deux
postillons et estafiers à l'air féroce et juchés sur de hautes selles, traînaient la
voiture royale. Au-dessous des couronnes que rehaussaient les panneaux du
carrosse et les housses de l'attelage, on voyait le chiffre du roi. Philippe II,
avec cette espèce de modestie farouche qui se mêlait à son orgueil, s'était
refusé à laisser mettre ses initiales sur ses équipages, et son carrosse portait le
chifïre de son père Charles-Quint, deux C adossés formant un OC-
Le cardinal du Perron qui recevait pour Henri IV les coups de baguette
du pape, déclarait qu'il «méprisait» Tacite.
«Tous les soirs, jusqu'à la mort de Henri IV, un nommé Laroche, valet
de chambre du roi, jouait sur le luth des danses du temps, et M. de Sully
dansait tout seul avec je ne sais quel bonnet extravagant en tête. Les specta-
teurs étaient Durer, depuis président de Chevry, et La Clavclle, depuis
seigneur de Chavigny, qui, avec quelques femmes d'assez mauvaise réputa-
tion , bouffonnaient tous les jours avec lui. » (Tallemant des Réaux. Tome I".)
TAS DE PIERRES. — HISTOIRE. 427
M. le cardinal (de Richelieu) était vêtu d'un pantalon de velours vert, il
avait à ses jarretières des sonnettes d'argent; il tenait en main des casta-
gnettes, et dansa la sarabande que joua Boccage (fameux violon d'alors). Les
spectatrices (la reine Anne d'Autriche et Madame de Chevreuse) et le violon
étaient cachés, avec Vautier et Béringhen, derrière un paravent d'où l'on
voyait les gestes du danseur. [Mémoires de Brienne. Tome I", p. 274-6.) — Donc
il y avait du bateleur chez Sully et du baladin dans Richelieu! — Quand
un homme sait ou sent qu'il appartient à la postérité, il devrait veiller sans
cesse sur lui-même, et faire de la dignité l'habitude de sa vie, car un
brusque rayon, tombé on ne sait d'où, peut venir tout à coup éclairer à
jamais, pour le regard sévère et froid de l'avenir, ses plus secrètes attitudes.
Quoi qu'aient fait Richelieu et Sully, et si illustres que soient ces fameux
hommes, les deux silhouettes grimaçantes, échappées à Tallemant et à
Brienne, danseront à jamais sur nos places publiques devant les graves et
sévères statues de marbre des deux grands ministres.
Quand le parlement demanda à la maréchale d'Ancre de quelle magie
elle s'était servie pour gagner l'esprit de la reine, elle répondit : Du pouvoir
qu'a une habile femme sur une balourde. ( Tall. des R. ) De cette réponse assez
brutale, Hérault a fait une belle parole : De la magie des grandes âmes sur les
e^its faibles ; et Voltaire une sottise :
Du droit qu'un esprit vaste et ferme en ses desseins
A sur l'esprit grossier des vulgaires humains.
Le maréchal de Ferragues, voulant guérir une religieuse possédée du
diable, lui fit donner un lavement d'eau bénite.
[TaUemant)
Il fallait que Richelieu eût fait la guerre pour que Mazarin pût faire la
paix.
428 OCÉAN.
Le chancelier d'Aguesseau disait au nonce Quirini : Ce ne sont pas des armes
qu'on fabrique ici contre Komej mais des boucliers.
Louis XrV. — La Sorbonne affirme que tous les biens de ses sujets sont
à lui. Ceci effarouche un peu un honnête royaliste lequel hasarde quelques
objections. Sur ce, lettre de Louvois au M'' d'Estrées. «Il ferait bon
de saisir l'insolent, et il n'y aurait pas grand inconvénient à le tuer.» On
publie une satire intitulée : Le cochon mitre ; l'auteur est enfermé au Mont
Saint-Michel dans une cage de fer, Chavance, libraire, mis à la torture, deux
garçons imprimeurs pendus. On fait mourir celui-ci ou celui-là, et l'on
donne les biens du pendu au premier duc besogneux venu. Impôts, fisc,
toutes les fortunes privées sont au pillage. S'-Simon dit: «Ce roi tirait le
sang de ses sujets sans distinction, et en exprimait jusqu'au pus.»
Un gouverneur à qui l'on offre pour prix d'une trahison le gouvernement
de Belle-Isle-en-mcf avec ijo.ooo écus, refuse et répond : Ma conscience
me suit de si près qu'elle s'embarquerait avec moi quand je passerais dans
l'île. (17* siècle. Agrippa d'Aubigné.)
Mots qui peignent toute une époque : — Règne de Louis XV. — Le
duc d'Halluin, petit et bossu, regardant un magnifique laquais :
— Ces faquins! voilà comme nom les faisons, et voici comme ils nom le rendent!
Voltaire dit que la population du globe a triplé depuis Charlemagne.
Montesquieu dit que du temps de César le monde était trente fois plus
peuplé que de nos jours. — ô certitude de l'histoire !
XVin' siècle.
— Deux polissons comme vous et moi, disait Joseph II, empereur
d'Allemagne, à Louis XVI, roi de France.
TAS DE PIERRES. — HISTOIRE. 429
Jean-Jacques eut une rue et Voltaire eut un quai. On les leur retira quand
les Bourbons rentrèrent, puis on les leur rendit. Toujours les hommes vont
d'une colère à l'autre : de Voltaire à Rousseau.
Toutes les années du dix-huitième siècle depuis 1702 jusqu'à 1792 sont
des pelles et des pioches, 93 est la fosse.
Pour ceux qui n'ont souci que des mémoires, la guillotine a rendu service
à Louis XVI, ce bon gros roi bête qui subissait Turgot, Malesherbes et
Necker, et s'en débarrassait le plus vite qu'il pouvait. Sans le 21 janvier,
l'histoire n'aurait vu que son ventre, et elle ne vit que sa tête.
Marie- Antoinette. — Collier d'émeraudes de grosseurs inégales et assor-
ties- 29 émeraudes. On l'admirait fort. — Lanne - architecte - au Temple,
a soin de la famille royale. — L. 17 meurt dans ses bras — hérite de reliques,
plat à barbe de Louis XVI, rasoir, mouchoirs marqués d'un L couronné.
Cheveux de la reine, blond un peu rouge. Collier d'émeraudes que la reine
lui donne. — Riche. — Il y a une dizaine d'années marie sa fille à un nommé
Marchand qui a joué la comédie au Théâtre Français sous le nom de Monlaur
en 1838, notamment représenté quatre rôles dans Marion de Lorme. — Lanne
donne le collier à sa fille en la mariant. — Une émeraude se perd. — Mar-
chand va chez un orfèvre : — Combien pour remettre cette émeraude.'' —
5 fr. , dit l'orfèvre. — Le collier était faux. — Donné à Richy, perruquier,
rue de l'Écharpe, qui met le collier à ses figures de cire sur la devanture.
Charlotte Corday, c'est la pitié tuant l'impitoyable.
[Moi.]
430 OCÉAN.
Marat, ce n'est pas un homme, c'est une plaie sociale vivante, une plaie
devenue bouche, qui saigne et qui hurle.
En 179... Iz furie française commençait à se retirer de l'idée républicaine,
le mouvement révolutionnaire, épuisé par sa violence même, se ralentissait
et tombait j les oscillations, naguère encore cfeayantes, étaient maintenant si
faibles que l'ambassadeur de Suède put parler à la Convention nationale assis
et couvert. L'assemblée qui avait fait tomber la tête d'un roi n'osa pas faire
tomber le chapeau d'un ambassadeur.
Ils entouraient Robespierre expirant et criaient : ^ bas! à mort le tyran!
L'un d'eux dit d'un air farouche : Crevez-lui le ventre pour voir ce qu'il
y a dedans ! On y trouvera des boyaux, mais pas d'entrailles 1
Kléber était une façon d'Achille cynique dont les saillies militaires étaient
pleines d'ordures gigantesques et homériques. Il traitait la langue comme
l'ennemi. Il disait tout comme il faisait tout. Sanglier au combat, porc au
bivouac.
Bonaparte l'avait laissé en Egypte, ce que Kléber n'avait accepté qu'avec
humeur. Il faisait là une rude guerre , et chose étrange , une rude guerre qui
l'ennuyait. Un jour un ofEcier général lui demande un congé pour retourner
en France. Voici la réponse de Kléber. Il s'y peint tout entier. Général, le
ffnéral Bonaparte m'a attaché une pjramiàe au cul. IJous la trataere^ avec moi.
Bonaparte, sachant son goût pour les fleurs, et voulant l'amadouer, lui
envoie de Paris au Caire deux caisses de semences rares. À cette flatterie,
Kléber répond par la lettre ci-après que j'ai lue et tenue en mes mains. Elle
est toute de son écriture à l'exception de la date où il n'a mis que les chiffres
et qui est imprimée ainsi que la suscription KJéher, ^néral en chef. Les mot*
soulignés le sont par lui.
Quartier général du Caire
9 germinal an 8 -
Kléber, général en chef
Au citoyen Alexandre Berthier, ministre de la guerre.
Je viens de recevoir à l'instant, mon cher ministre, les deux caisses de
^aine de niais que vous avez bien voulu m'adresser pour l'embellissement de
TAS DE PIERRES. — HISTOIRE. 431
mon jardin. J'aurais désiré que vous eussiez pu y ajouter un peu de graine de
couiUe pour grossir nos bataillons.
Je vous salue.
Kléber.
Dès le quatorzième siècle la république de Florence faisait à travers l'avenir
des dons lointains et magnifiques à la révolution française. Elle produisait les
Arrighetti, qui ont produit les Riquetti, d'où est sorti Mirabeau j et elle
produisait les Bonaparte d'où est sorti Napoléon.
Le grand mystère, c'est d'être à la fois pouvant et puissant.
Le pouvoir est un fait humain, la puissance est un fait divin. Elle vient
de Dieu et ne se laisse saisir ici-bas que par le génie. Le premier prince venu,
un simple roi a du pouvoir. Napoléon avait à la fois du pouvoir et de la
puissance.
Le vrai et l'unique champ de bataille de Bonaparte , c'était la destinée.
Ce'que Napoléon a laissé à la France ?
Il lui a laissé sa gloire, sa renommée, son prestige; il lui a laissé la gran-
deur de son fantôme.
Ces grands hommes de la force sont tellement matière que leur vêtement
leur est intrinsèque. Qui sait comment était vêtu Homère, et qu'est-ce que
cela fait? Otcz à Charlemagne sa peau de loutre et à Napoléon sa redingote
grise, vous n'avez plus ni Charlemagne, ni Napoléon. Pour Louis XIV
c'est pire encore. Sa perruque, c'est lui. Ce roi ne peut même être imaginé
sans perruque. Décoiffé, il s'éclipse. Où est-il?
Perdant sa couronne il peut rester Louis le Grand} sa perruque, non. Ni
Louis XIV ni le soleil ne sont possibles chauves.
432 OCÉAN.
L'histoire enregistre les grands faits et oublie les petits noms. Souvent
pourtant petits noms et grands faits se tiennent, et il y a dans ce contraste un
enseignement.
C'est un tribun nommé Curé qui a proposé de nommer Napole'on empe-
reur j c'est un député nommé Bérard qui a fait (Chateaubriand dit bdcU) la
charte de 1830.
Les Chaldéens, ces contemplateurs du calcul qui étudiaient les mystères
dans les nombres et expliquaient la destinée par les chiffres, n'auraient pas
manqué de noter le chiffre 18 dans la destinée de Napoléon. Napoléon, pour
commettre le crime de son point de départ, a pris le chiffre 18 et a été
ensuite frappé par lui. II a fait le dix-huit brumaire; il a été détrôné par
Louis dix-huit, et renversé parle dix-huit juin, Waterloo.
Le soir de la bataille de Wagram, l'empereur parcourait à cheval le
champ de bataille. Tout en cheminant, un livre tomba de sa poche. L'aide
de camp qui le suivait (le général de Castellane) mit pied à terre pour
ramasser ce livre qui était un in-12 broché. En le ramassant derrière l'empe-
reur, il ne put résister à la curiosité d'entr'ouvrir les pages pour voir ce que
c'éuit. C'était un obscur roman quelconque intitulé : Ejitre chien et loup.
Napoléon disait : c'est une grande affaire. Casimir Périer disait : c'est une
grosse affaire.
L'empereur, dit M"" Hamelin , avait quatre oreilles. Il écoutait aussi avec ses
jeux.
Louis XIV voulait effacer les Pyrénées, Napoléon voulait effacer les
Alpes.
I
TAS DE PIERRES. — HISTOIRE. 433
LE PRINCE DE LA PAIX.
(1807.) [Sans âge]
Vêtu d'un uniforme bleu bordé d'un double galon d'or. Cinq crachats sur
la poitrine, la plaque de Charles III en haut, l'aigle de la Légion d'honneur
en bas. La Toison d'or au cou. Par dessus une ceinture rayée, blanche et or,
une ceinture de cuir rouge brodée de lauriers et d'étoiles. L'épée au côté. La
canne à sa main gauche, le chapeau à plumes blanches à sa main droite, le
ceinturon rattaché au milieu du ventre par une plaque portant un chiffre
composé de ces trois lettres G. P. P. (Godoy'", prince de la paix.) Culotte
blanche. Bottes à la hussarde. Cravate blanche. Jabot de dentelles.
Le visage rond, assez régulier. Le nez grand et d'une forme bâtarde. Le
regard indécis. La bouche petite, pas droite sous le nez, mais placée un peu
à gauche, le sourcil gauche très arqué, le sourcil droit un peu abaissé sur
l'œil donnaient à son visage une expression sournoise et froidement sardo-
nique.
Les cheveux coupés courts, presque hérissés et poudrés à blanc donnaient
à cette ronde figure je ne sais quel faux air d'une châtaigne.
Les plus grandes choses se compliquent d'on ne sait quelles ironies du
sort, vagues, étranges, puériles, pourrait-on presque direj espèce de sombre
sourire railleur sur le masque inexprimable de la nuit.
À la fin de Robespierre on trouve ce mot Merda, nom du gendarme
qui lui cassa la mâchoire d'un coup de pistolet. Et ce mot, on le re-
trouve, sublime cette fois, à la fin de Napoléon, sur le champ de bataille de
Waterloo.
Dans les Cent-jours, l'homme prodigieux qui revenait de l'île d'Elbe eut
à lutter à la fois au dedans contre le vieil esprit révolutionnaire français,
au dehors contre l'antique constitution historique de l'Europe. L'un s'était
réveillé, l'autre s'était rétablie. Ainsi, contre le même homme, deux
principes, ennemis l'un de l'autre, mais ligués, l'un voulant jeter bas le
<'' Il s'agit de l'ex-ministre du roi d'Espagne Charles IV. Apres une carrière très
mouvementée , Godoy vint à Paris oà il subsista d'une pension que lui accorda le
roi Louis-Philippe. II mourut en 1851. {Note de l'Éditeur.)
iNraiwtHi «An»»».
434 OCÉAN.
despote, l'autre voulant détruire le parvenu, l'un le haïssant comme pouvoir,
l'autre le détestant comme nouveauté. À l'intérieur, une cohue de passions}
à l'extérieur un ensemble de faits ayant cette force fatale, et pour ainsi dire
divine, des faits. Dans cette lutte, contrainte de faire face en même temps
au double assaut que lui livraient ici et là, dans Paris et à la frontière, ces
deux adversaires formidables, la révolution française et la monarchie euro-
péenne, la puissante unité de l'empereur n'y put tenir et se divisa. Bonaparte
y devint distinct de Napoléon. On pourrait presque dire qu'ils tombèrent
tous deux séparément. Bonaparte fut renversé par Lafayette; Napoléon fut
terrassé par Dieu.
Talleyrand} ni âme, ni conscience, ni regard, face livide et morte,
spectre cité pour ses bons mots, quelque chose comme un cadavre faisant de
l'esprit.
Quand on avait bien longuement parlé de Robespierre, de Marat, de 93,
des septembriseurs, du 21 janvier et de la guillotine, Dupont de Nemours
se contentait de répondre : c'eB égal, l'enfant eB fait.
M"" de Staël a dit de Napoléon : c'est Robespierre à cheval.
Elle croyait ne jeter qu'un sarcasme : elle disait une vérité.
L'esprit de Révolution en effet s'est d'abord dressé debout sur un tombe-
reau, la hache à la main, et s'est appelé Robespierre. Puis il a changé de
glaive, il a passé des places publiques aux champs de bataille, il est monté à
cheval et s'est appelé Napoléon.
Hier 3 août 1844.
Le parti des émigrés, me disait un jour le roi Louis-Philippe, est toujours
le pani des émigrés. Ils font tout ce qu'ils peuvent pour que ni la nation, ni
la révolution, ni l'Europe, ni le présent, ni l'avenir, ne puissent les supporter.
Ils veulent être insupportables.
^
-/
y
ÎX^
Je continue ces notes, feuilles volantes où l'histoire trouvera un jour des
morceaux quelconques du temps présent.
Je mêle les petites choses aux grandes, comme cela vient, au hasard.
L'ensemble peint'''.
1840-1860.
Un homme est né parfaitement du dernier rang. Il a quelque fatras de
faits, de textes et de mots dans la mémoire, peu de chose dans l'esprit, rien
dans l'imagination, néant dans le cœur. Le hasard, ce metteur en scène
sourd et aveugle, l'eût grandement honoré en l'intronisant régent de huitième
dans un collège communal de cinquième ordre. Cet homme est membre de
''• Le commencement de ces notes constituait le Journal commencé en 1846 et
interrompu par la révolution de février 1848} nous en avons donné, dans cette
édition, de nombreux extraits. Choses 'Vues. {Note de l'Éditeur.)
436 OCÉAN.
l'Académie française, membre de la Chambre des députés, membre du
conseil royal de l'Université, conseiller d'état, quelque chose à la Sorbonnc-
et à la Faculté, je ne sais quoi dans la légion d'honneur, je ne sais quoi
encore ailleurs et partout. Il est quasi ministre, il veut être ministre, il le
sera. C'est tout simple. Il le veut. Gouverner l'empire, est-ce que cela ne lui
est pas dû? — Cet homme a une chaire, il y parle. Savez-vous ce qu'il y
dit.? — Que ce siècle a bien des travers} que nous vivons dans un temps
étrange; que l'homme de mérite veut être influent, que l'homme de talent
veut être puissant, que l'homme de génie veut être grand, que tout cela
c'est viser à l'effet; que ce sont des prétentions intolérables et inouïes en
vérité} qu'il y a des gens qui essaient de faire des choses qu'on n'a pas encore
faites! que c'est immoral et monstrueux; que l'ambition est fatale; que la
médiocrité d'esprit est un don, que la médiocrité de fortune est un bonheur,
que « heureux celui qui... etc., loin du tumulte et du fracas des affaires, etc.,
paisible , satisfait de peu , etc. , vit dans l'état obscur, etc. ; que , quant à lui ,
il est médiocre et se sait médiocre et se glorifie d'être médiocre, et qu'en un
mot il est content de lui; qu'il conseille i tous l'humilité et la modération,
que la vie bonne et honnête est là, etc., etc. »
O vanité tambourinant la modestie ! 0 estomac six fois repu prêchant la
sobriété aux affamés ! O nullité ambitieuse, avide, âpre, insatiable , acharnée ,
féroce, gloutonne et triomphante, trente fois surfaite, trente fois payée,
recommandant la petitesse des désirs aux capables et aux forts !
[Colledion de M. Louis Barthou.^
J'ai vu l'archevêché de Paris sollicité comme un bureau de tabac, m'a
dit un jour Cousin, alors ministre de l'instruction publique (1840). Le
solliciteur était M. Affre. •
M. Guizot a dit un jour un mot qui est plus qu'une belle parole, qui
est une règle de conduite : — Vous pouvez amonceler injure sur injure,
mensonge sur mensonge; vous n'élèverez jamais votre entassement de
calomnies à la hauteur de mon dédain.
TAS DE PIERRES. — LE TEMPS PRÉSENT. 437
Juin 1844.
L'empereur Nicolas vient de faire une apparition brusque à Londres.
Pendant son séjour, un comte Ostrowski, polonais, a été arrêté comme
ayant menacé d'attenter aux jours de l'empereur. Après examen, on a
reconnu qu'Ostrowski n'avait fait autre chose que Vouloir essayer une des
culottes de l'empereur, chez un tailleur.
— CeH cela, a dit mon frère bel , // voulait empoisonner l'empereur.
On disait au siècle dernier :
Homme de bien. — Homme de génie. — Homme de cœur. — Homme
d'esprit. — Homme de goût. — Homme de Dieu. — Homme d'église. —
Homme de cour. — Homme de loi. — Homme d'épée. — Homme de
robe. — Homme de lettres. — Homme d'état. — Homme de guerre. —
Homme de mer. — Homme du monde. — Homme de qualité. — Homme
de plaisir. — Homme de peine. — Homme du peuple. — Homme de peu.
— Homme de rien.
À toutes ces locutions reçues, notre siècle a ajouté celle-ci :
Homme d'argent.
Démolir, ruiner, raser, jeter bas, défaire pour refaire, tel est le cri per-
pétuel de nos architectes. Construisent-ils du moins quelque chef-d'œuvre
qui fasse oublier les chefs-d'œuvre qu'ils détruisent.? Non! Tous ressemblent
à Michel- Ange démolissant le Colisée, aucun ne ressemble à Michel- Ange
bâtissant le dôme de Saint-Pierre I
M. de Rothschild se connaît peu en peinture, mais il a un cuisinier qui
s'y entend. Ce cuisinier protège les artistes, il est riche, l'anse du panier
chez Rothschild est une grosse métairie, le cuisinier aime les tableaux et
paie généreusement les peintres. C'est lui en particulier qui a soutenu Diaz
et l'a empêché de tomber dans la misère et dans le désespoir. Il a eu foi
dans ce talent peu compris, étrange, original, puissant et beau, mais
bizarre. Il a été jusqu'à lui avancer sur des toiles à peine ébauchées dix et
douze mille francs. Les cuisiniers au dix-neuvième siècle font ce que fai-
saient les princes au seizième, et les princes font ce que faisaient les cui-
siniers.
438 OCÉAN.
Académie, ii février [1847]. Élcttion Empis.
M. Villemain. — Je voudrais qu'il y eût un commentaire sur le règlement
intérieur de l'Académie fait par quelqu'un de compétent. Je ne sais si ce
livre existe, je ne l'ai pas lu...
M. Guizot, survenant, le prenant à bras-le-corps : Monsieur, quel est le
livre que vous n'avez pas lu.?
[Février 1848.]
Dans la nuit du 23 au 24, à une heure du matin, la grille de l'église
Notre-Dame-de-Lorette fut arrachée et servit à armer d'un cheval de frise,
très bien construit, une barricade que l'on bâtissait en ce moment-là même
devant le n" 61 de la rue de Provence. (Il y avait à cette maison une fort
belle grille qui eût pu servir au cheval de frise et que les constructeurs
de la barricade ne touchèrent point. Ils dirent : Ke^eif aux propriétés parti-
culières, et allèrent chercher la grille de Notre-Dame-de-Lorette. )
À Versailles, le 25, la statue de Jeanne d'Arc par Marie d'Orléans brisée
et jetée par les fenêtres.
ADOLPHE BLANQUI.
)
Sa bouche disait : je cherche, et son œil disait
j'ai trouvé.
23 7^" 1848.
On parlait ce soir de Béranger. Sainte-Beuve me dit : Les événements l'ont
dépassé. Béranger elt un républicain honoraire.
Puis on parla de La Mennais. Sainte-Beuve, qui le connaît bien, dit :
— Bah! c'eBun bon homme. Il ne dételle jamais les gens qu'il voit. ,Quand il écrit, il
ne voit personne.
[Critique.]
TAS DE PIERRES. — LE TEMPS PRESENT. 439
Lorsque la cour de cassation rendit cet étrange et imprudent arrêt, con-
traire à tous les principes de la liberté de conscience et de droit public, qui
ôtait aux prêtres catholiques la faculté de se marier, ce fut sur conclusions
conformes de maître Dupin, procureur général. À ce sujet, le pasteur
Coquerel questionnait un jour Dupin, et le serrait de près sur l'absurdité
de l'arrêt et de ses conclusions. Dupin argumentait de son mieux, fort mal.
Enfin, poussé à bout et mis au pied du mur, il prit le parti de tourner le
dos en s'écriant : Et puis, que vouk^votts? ils se marieraient fous!
COUP D'ETAT. 2 X"".
Je n'attache aucune importance aux désaveux et aux démentis, étant
résolu à me contenter de ma conscience.
[Moi.]
Il est évident que la Providence se sert de cet homme. Elle emploie
majestueusement les misérables. Cet homme, mauvais et petit, reste debout,
quoique secoué à chaque instant par des incidents qui en renverseraient
d'autres qui seraient bons et qui seraient grands. On l'appelle succès, je
l'appellerais plutôt catastrophe. Depuis qu'il est là en effet, les fléaux ont
plu autour de lui et sur luij la disette, la famine, le choléra, et voici la
guerre; une guerre funeste, sinistre, tragique. C'est égal, la France ne
bouge pas; elle meurt de la peste à l'Hôtel Dieu, elle meurt de faim dans
les rues, elle meurt sous la mitraille et l'hiver à Balaklava, et crie : Vive
l'empereur! L'empire et pas de gloire, et la honte, et cela va. Oui, Dieu
terrible a ses vues sur cet homme. Il le mène quelque part. Louis Bona-
parte est fatal et heureux. Chose frappante et qui montre la profondeur de
l'avenir où nous allons I l'insuccès lui réussit.
[CoUeBion de M. Louis Barfhou.^
Mai 1860.
L'Angleterre est sympathique à l'insurrection de Palerme. Un brouillard
a aidé Garibaldi à descendre en Sicile. Cela ne m'étonne pas. Le brouillard
est anglais.
440 OCÉAN.
La société actuelle est une vaste honnêteté officielle à compartiments et
à secrets.
Les vertus légales et régulières avec toutes leurs dépendances, comme
les comprend et les pratique la vieille société, contiennent dans un double
fond l'adoration de toutes les formes du succès. Au moment où le coquin
réussit, la sévère grimace de la justice patentée et de la probité officielle se
change en un vague sourire.
1860. — L'Europe introduit la civilisation en Chine à coups de pillage.
1860. — Marques de dévotion. Un duc de Bisaccia vient de donner au
pape douze canons rayés.
(19' SIÈCLE.) BARBARIE.
A l'heure qu'il est, les paysans riverains de la mer d'Irlande en sont
encore à allumer des feux la nuit sur les côtes dans les tempêtes pour
simuler des phares, tromper les marins en mer, et confectionner des nau-
frages. Ces faiseurs de faux phares pillent encore le navire devenu épave.
Ils ont pour industrie l'assassinat par la tempête.
U^i
^4 c^'>^^y^>^-^
/
1838-1850.
Tout penseur qui voudra devenir orateur, tout homme d'esprit et de
cœur qui voudra se faire éloquent et être éloquent, remuer les masses,
dominer les assemblées, agiter les empires avec sa parole, n'aura qu'à passer
de la région des idées dans le domaine des lieux communs. '
L'ORATEUR.
L'arbre et l'homme grandissent quand ils sont sur un bon terrain. Seu-
lement il faut un siècle à un chêne; une heure suffit à un homme.
442 OCEAN.
En face et parole contre parole j'aime les contradicteurs. La contradiction
nous rend ce service qu'elle nous fait sortir de l'esprit nos meilleures raisons.
Elle nous accouche.
L'c'loqucnce parlementaire a deux roues 5 la première s'appelle le barba-
risme, la deuxième le solécisme.
La vraie et grande éloquence est celle dans laquelle, même aux moments
calmes, on sent le grondement d'une foudre.
Le meilleur du talent de l'orateur lui vient de la foule ou de l'assemblée.
Pour que l'orateur soit grand et puissant, il faut que l'auditoire fasse la
moitié du chemin.
L'éloquence de certains hommes ressemble à ce Paillasse qui paraît
énorme au premier abord et qui a tout simplement beaucoup de gilets.
Cela s'essouffle et tourne sur une espèce de rosse dans une façon de cirque,
— de manège, si vous voulez; à chaque tour cela ôte un gilet. Quand le der-
nier tour est fini, quand le dernier gilet est jeté, quand la dernière phrase
vide est tombée à terre, on voit que sous tout cet encombrement il y avait
je ne sais quoi de fort maigre et de très chétif, et que ce colosse n'est
qu'un nain.
Encore si cet habillement de peu de chose était neuf. Mais la plupart du
temps ce ne sont que phraséologies banales, métaphores de hasard, rhéto-
riques usées, choses décrochées à la friperie, vieux gilets, vieux pourpoints,
haillons.
Si vous êtes fort, et si, dans une discussion, vous avez un adversaire
énergique, éloquent, spirituel, irrité, et qui ait raison contre vous, vous
avez beau être fort, vous vous sentez perdu, vous regardez avec terreur
éclater sur vous ces paroles embrasées et formidables, vous vous réfugiez
dans toutes les casemates possibles, faux-fuyants, autorités, mauvaise foi
même, ses raisons foudroyantes viennent vous y chercher. Elles percent
plafonds et tentes au-dessus de votre tête. Avant qu'il ait fini, vous êtes
TAS DE PIERRES. — L'ELOQUENCE. 443
démantelé. Si au contraire ce même adversaire a tort, et que ce soit vous
qui ayez raison, vous lui souriez, vous l'encouragez, vous vous mettez à la
fenêtre pour l'admirer, vous vous extasiez sur cette resplendissante éloquence
qui s'épanouit pour l'amusement de vos yeux en fusées vides, vous l'excitez.
Plus il est furieux, plus il est éblouissant; le bombardement n'est plus qu'un
feu d'artifice. Vous êtes le premier à dire : C'est charmant! continuez!
L'écrivain ne dépend que de lui-même, l'orateur est au pouvoir des
autres. Tant vaut l'auditeur, tant vaut l'orateur. Ecoutez bien, je parlerai
bien.
[Critique.]
Ce qui est l'essence même des assemblées, c'est l'esprit positif et l'esprit
factieux, la pratique des faits qui fait l'homme d'état et la pratique des
partis qui fait le tribun. Hors de là, rien. Pour être écouté, compris et
accepté, l'éloquence ne suffit pasj il faut avoir des affaires à conduire ou
des passions à gouverner, c'est-à-dire être du ministère ou de l'opposition.
Nul, quel que soit son génie, ne se fera jamais constater grand orateur
dans le pur domaine des idées. L'auditoire manque.
ÉMOTION DE L'ORATEUR.
Tout orateur frémit de sa propre parole ,
Cicéron ne montait aux rostres qu'en tremblant.
[EpJtres.]
*\.
I836-187I.
La bonne et la vraie loi agraire, c'est le champ divisible à l'infini tel que
l'ont fait les lois de la révolution sur l'héritage.
Sitôt qu'une loi mauvaise est faite, une loi injuste, une loi cruelle, elle
s'enfonce dans l'avenir, elle s'embusque à l'un des tournants de la destinée,
et elle attend ses auteurs.
Le législateur feit les lois aveuglesj le juge est celui qui lui donne des
yeux.
[Plans.]
TAS DE PIERRES. — QUESTIONS SOCIALES. 445
MAGISTRATURE INAMOVIBLE.
Le juge, inamovible et par conséquent indépendant de la conscience
publique, ferme l'oreille du côté du peuple, avançable et par conséquent
dépendant du gouvernement, ouvre l'oreille du côté du pouvoir.
Rend des services.
Le cas échéant opprime et ne protège pas.
Malheur à l'institution dont on sent le poids et dont on ne sent pas
l'ombre.
Quand on vous propose d'ajouter des rigueurs nouvelles aux codes de ré-
pression, défiez- vous des hommes qui ont de l'imagination en cette matière.
Avant d'admettre leurs innovations, examinez ces innovations, retournez-les,
dépouillez-les des phrases et des mots , voyez ce qu'elles portent avec elles et
ce qu'elles cachent. Les idées pénales ne doivent être reçues dans le cerveau
d'un législateur sage que comme les malfaiteurs dans une maison de force,
après avoir été fouillées.
Le plus effrayant livre qui se pourrait écrire serait celui-ci
Les crimes des lois.
[Plans.]
Les déclamations contre la propriété sont identiques aux déclamations
contre la liberté.
[Critique.]
Que l'homme se croie le droit de déshonorer, de torturer, d'emprisonner,
et même de tuer la femme pour des actes qu'il se permet à lui-même, dont
il s'absout en riant, et qu'il accomplit i chaque instant, renouvelle sans
cesse et sans scrupule, qu'il punisse d'ignominie ''' et de mort la violation
'"' Trois mots illisibles.
446 OCÉAN.
du contrat dont lui-même se joue, voilà une impiété monstrueuse, abomi-
nable, stupide, inqualifiable que je dénoncerai pour ma part et que je
combattrai jusqu'au dernier souffle } et ce n'est certes pas là le moindre
côté de la question sociale.
Est-ce que j'attaque la religion? Non. J'attaque le faux mariage actuel
qui se complique d'esclavage et de prostitution et je défends le vrai mariage,
le mariage tel que le comprend l'amour.
Il en est du mariage comme des autres institutions'^' qui doit être conservé
mais transformé, de la religion qui doit être maintenue, mais transfigurée.
Le mariage aussi doit avoir sa transfiguration.
Le mariage se défend comme le catholicisme s'est défendu. Un jour, —
dans la société future , — il sera aussi étrange de persécuter l'amour qu'il serait
étrange aujourd'hui de persécuter la pensée.
La liberté d'aimer n'est pas moins sacrée que la liberté de penser. Ce
qu'on appelle aujourd'hui l'adultère est identique à ce qu'on appelait autrefois
l'hérésie.
Les procès faits par nos pères à l'esprit humain nous étonnent aujourd'hui.
Les procès faits par nous au cœur humain n'étonneront pas moins l'avenir.
Nous disons avec surprise : Il y a eu des créatures humaines condamnées pour
avoir pensé. La postérité dira avec la même stupeur : Il y a eu des créatures
humaines condamnées pour avoir aimé'^l
Et pas un prêtre catholique ne me démentira. Demandez au prêtre catho-
lique : le mari est-il plus sacré que Dieu? Et écoutez la réponse.
Je sens bien qu'en parlant ainsi je me sépare de plus en plus de la vieille
société, mais je fais le sombre devoir des hommes convaincus. Il y a bonheur
du reste à obéir à la voix de la conscience. Ccst avec joie que je me jcttc
dans le gouffre des souffrants.
Justice humaine. — Donnez-moi deux lignes de l'écriture d'un homme,
et j'en ferai pendre im autre, comme les ayant écrites.
''' Trois mots illisibles. — '*> Qjicl^ucs ligacs illisibles.
TAS DE PIERRES. — QUESTIONS SOCIALES. 447
Si la France était cultivée seulement comme Jersey, elle aurait au lieu de
34 millions 175 millions d'habitants; au lieu de 9 millions, 90 millions de
bêtes à cornes, au lieu de 2 millions, 20 millions de chevaux. — Calculez
l'accroissement de richesse.
Mon livre social sera intitulé :
De la prochaine révolution, et de la manière de s'en servir.
La misère, chargée d'une idée, est le plus redoutable des engins révolu-
tionnaires.
La misère est le canon, l'idée est le boulet.
Le père vieillissant gît malade en son lit.
On entend les enfants pleurer. La bise est aigre ,
La mère tremble au vent et découvre un sein maigre
Où pend le dernier-né, blême et nu comme un ver;
On doit son terme, on n'a pas de feu, c'est l'hiver.
Aucun travail ne va, la saison est contraire;
Le bouge affamé râle et grelotte ; et le frère ,
Sombre, frémit du pain que rapporte la sœur.
[OcÉan vers.]
A l'heure qu'il est, dans le demi-jour où est encore la morale humaine,
on dit de telle femme, lui accordant ce qu'on nomme probité et lui refusant
ce qu'on nomme vertu :
Ce n'est pas une honnête femme, mais c'est un honnête homme.
Cette locution montre l'abîme de notre morale.
Le bien étant absolu, l'honnêteté, qui est la superposition de l'âme et
de la conduite au bien, ne peut pas ne point être absolue.
448 OCÉAN.
Le bien est un, comment se fait-il qu'il y ait deux honnêtetés : l'honnêteté
de l'homme et l'honnêteté de la femme ?
L'avenir, qui sera le jour, c'est-à-dire la simplification, en créant toutes
les autres unités, créera l'unité de l'honnêteté.
Il lui suffira pour cela de comprendre la maternité.
Loi sociale.
Substituer au travail précaire le travail garanti.
Au salaire la part dans les bénéfices.
Au ménage morcelé le ménage associé.
Choses faites en grand. Plus de bien-être.
Riches, votre bonheur retombe sur les pauvres en miettes de dur travail
mal payé} vous appelez cela : Faire aller le commerce.
Non. Trop jouir ne peut avoir pour équilibre trop souffrir.
Le globe n'est pas assez habité pour qu'on puisse, sans manquer au pro-
grès, attaquer la propriété, c'est-à-dire une des choses les plus civilisatrices
qui soient, l'assimilation de la terre à l'homme.
L'homme s'identifiant de plus en plus avec le champ, c'est là la source
des colonisations. Le sol, qui veut être possédé, appelle l'homme.
Ceux qui sont petits seront grands. — Les problèmes. — Ébauchons dès
aujourd'hui la fraternité des générations futures. Laissons aux solutions des
questions sociales l'empreinte de notre souci paternel. Jetons dans l'avenir
inconnu la bénédiction mystérieuse des petits enfants pauvres sur les petits
enfants riches.
[Album 1871.]
1
d^' A"r ' /^ G-f^^ cr^
I836-I864.
— Il y a parfois quelque chose de touchant dans l'obstination avec
laquelle les sauvages de l'Amérique du Nord persiltent. Le vieil esprit de
l'Europe travaille, défriche, plante et bâtit devant eux, ils le regardent faire
tristement. La nature a laissé une empreinte profonde dans ces imaginations
vierges, mélancoliques et facilement effarées. Ils la voient toujours rayonner
à travers toutes les superpositions artificielles et laborieuses de la civilisation.
Sous les cités neuves, l'œil rêveur du sauvage revoit toujours l'ancien désert.
Les États-Unis, cette ruche industrieuse de marchands, ont construit une
ville sur les bords de l'Hudsonj les blancs et les civilisés appellent cette ville
Albany; l'indien secoue la tête et la nomme Schaunaugh-ta-da, ce qui veut
dire Autrefois-des-hois-de-pins.
L'industrie, le commerce, etc. Les travaux publics, les chemins de fer, les
usines, les manufactures, etc.
À merveille.
Cela est toujours civiliser, j'en conviens, mais cela est civiliser par en bas
jusqu'à présent la France avait civilisé par en haut.
C'est-à-dire par les lettres, par les arts, par la pensée.
L'un n'exclut pas l'autre.
»9
INrallHMS lAttOIALI.
450 OCÉAN.
AFRIQUE.
Deux partis à prendre :
Civiliser la population.
Coloniser le sol.
Civiliser la population? je veux bien. Mais quelle affeire! Mêler la France
à l'Afrique, ce n'est pas seulement rapprocher et fondre deux peuples, le
français et l'arabe, c'est fondre deux races, la race blanche et la race cuivrée,
c'est rapprocher des siècles, d'une part, chez nous le dix-neuvième siècle, le
siècle de la presse libre et de la pleine civilisation, d'autre part, chez eux, le
siècle pastoral et patriarcal, le siècle homérique et biblique!
Quel triple abîme à franchir!
Quelle œuvre !
Et puis, y réfléchit-on bien? Le français est l'homme de la civilisation.
L'arabe est l'homme de la solitude.
Est-ce que ces deux hommes-là se ressemblent autrement que devant Dieu ?
Est-ce qu'ils peuvent se mêler autrement que dans le tombeau, là où une
âme ressemble à une âme, là où une poussièr.e ressemble à une poussière?
Dans la vie ils se repoussent et s'excluent, et l'un chasse l'autre.
Donc coloniier le sol.
En Afrique, parmi les indigènes, le laboureur est à l'état nomade; il en-
semence aujourd'hui ici, demain là} le champ flotte et ce sera toujours ainsi
partout où vous aurez beaucoup de terre et peu d'hommes. Personne ne
possède la terre, tous la cultivent. Personne n'a son coin, tous ont tout.
Comme aucun voisinage ne les coudoie, comme ils ne se gênent pas les uns
les autres, comme ils croient que la culture épuise la terre, ils choisissent
successivement et librement tous les points du sol pour en tirer leur moisson.
La moisson faite, ils vont ailleurs. Tant que les choses seront ainsi, peu de
population et beaucoup de place, le champ flottera.
Quand la population de rare devient compacte, elle s'arrête, elle cesse
d'errer, elle se fixe. Le champ se fixe avec elle. La borne du champ remplace
le pieu de la tente. La maison se bâtit. La propriété commence.
Et à cet instant précis où commence la propriété, commence la civili-
sation.
TAS DE PIERRES.
LA CIVILISATION.
451
PROGRES.
De ce que des faits partiels démentent sur divers points les faits généraux,
de ce que l'exception lutte çà et là contre la résultante universelle, la civili-
sation, de ce que, par exemple, les bêtes fauves semblent en ce moment
chasser l'homme de l'île de Singapour, de ce que les jungles reprennent
possession de ce coin de terre et y envahissent les poivriers et les muscadiers,
de ce qu'on voit à cette heure des empreintes de griffes de tigre sur le pont
du canal de Bukeit Timah, en conclurez-vous que le progrès recule, que
l'avenir est un rêve, et que le globe rentre dans les ténèbres?
En fait de civilisation, l'anglais, peuple insulaire (c'est-à-dire isolé), reçoit
tout plus tard et garde tout plus longtemps.
L'esclavage est, à l'heure qu'il est, encore toléré au Brésil. La civilisation
croissante finira par l'y détruire. En attendant, les français qui s'y établissent
donnent l'exemple en n'ayant point d'esclaves. Ceux qui en ont sont flétris
par le peuple brésilien lui-même de cette appellation qui lui semble contenir,
et qui contient en effet, un contresens : français à esclaves.
1860.
Civilisation en Prusse.
On vient d'imaginer une machine à donner la bastonnade. Elle a été
installée dans le nouveau pénitencier de Moabit, et elle fonctionne.
1860.
Signes de civilisation. Californie.
Un indien de Marisposa a vendu sa femme pour deux chevaux, un sac de
farine et une paire de ciseaux.
*Q>
452 OCEAN.
Quel océan que l'inconnu de la civilisation! La navigation des esprits s'y
aventure à perte de vue. De temps en temps une idée vient à quai.
Qu'apporte-t-elle.'' le progrès accepte ou refuse.
L'Humanité a droit à sa propre formation} ce droit, qui résume et condense
tous les droits, peut s'appeler le droit à la civilisation. Qui nierait que l'enfant
a droit à sa propre croissance.? De là, pour le penseur, une clarté toute nou-
velle sur les fluctuations des peuples, et un changement d'horizon qui remet
en perspective toute l'histoire.
[Moi.]
La civilisation ne se brusque pas. Il a fallu du temps à l'Axin (inhospi-
talité) pour devenir l'Euxin (hospitalité).
[Album 1864.]
L'esprit de civilisation fait à peu près tous les ans un enfant à la France.
Les révolutions sont des éruptions de civilisation.
I826-I870.
Étudier la géométrie, c'est étudier la forme sans la matière.
La géométrie , c'est la science de la forme abstraite.
La science est obscure — peut-être parce que la vérité est sombre.
Orion est entre Aldebaran et Sirius.
Aldebaran est l'œil gauche du Taureau.
Sirius agrafe le collier du Chien.
La science humaine, triste flambeau posé à terre, ne jette qu'une bien
courte et bien vague lumière dans cette sombre caverne qu'on appelle l'esprit
d'un penseur.
Dieu a fait un nœud que l'homme cherche à dénouer avec deux mains : la
philosophie et la science.
454 OCÉAN.
Les maîtres d'école sont des jardiniers en intelligences humaines.
Sitôt que nous approfondissons quelque chose ou quelque fait dans la
science, nous croyons sentir changer nos propres dimensions. Nous nous
sentons croître ou diminuer. Le microscope fait l'homme géant , le télescope
le fait atome. C'est le propre de toute philosophie complète et rationnelle
d'avoir en elle-même son télescope et son microscope, et tantôt de rapetisser,
tantôt de grandir l'homme, selon qu'elle lui montre par un côté ou par l'autre
cet eflfrayant univers, sans fond et sans limite, quon appelle la pensée.
Le Bouddha avait les cheveux crépus, on le dit nègre, il avait les yeux
obliques, on le dit mongol, il se nommait Çakya, on le dit scythe.
L'harmonie est dans tout : les astres à orbite circulaire ont la forme sphé-
riquC} les astres dont l'orbite est une ellipse, les comètes, présentent, vus
dans leur ensemble, la forme ellipsoïde. Ne pourrait-on pas conclure que la
forme de l'orbite engendre la forme de l'astre.?
La sphère est la seule chose finie qui puisse subsister en suspension dans
l'infini. L'infini n'a pas d'angles et n'admet pas les angles.
[Plans.]
DICTE PAR MOI EN 1843
(')
Peut-être constatera-t-on un jour que le rayonnement est une des lois
générales et souveraines de la création, et que, loin de s'appliquer unique-
ment, comme on l'a cru jusqu'ici, aux corps contenant le calorique ou la lu-
mière, cette loi s'applique à tous les objets sans exception et quels qu'ils
soient, visibles ou invisibles, obscurs ou lumineux, à tout en un mot et à
chaque détail de tout.
•'• Victor Hugo s'était foulé le pouce et n'écrivit de sa main gauche que ces cinq
mots de titre. [Note dt l'Éditeur.)
TAS DE PIERRES. — LA SCIENCE. 455
Peut-être découvrira-t-on alors que cette grande loi du rayonnement se
décompose en trois lois qui en sont l'essence, et peut-être ces trois lois seront-
elles celles-ci :
Première loi. — Tous les corps rayonnent leur substance en atomes intan-
gibles, invisibles et indivisibles, et ce rayonnement, indépendant des phéno-
n>ènes du jour ou de la nuit, de la lumière ou de l'ombre, est continu.
Deuxième loi. — Tous les corps rayonnent leur image, comme cela est
déjà démontré pour le soleil, et ce rayonnement est également continu.
Troisième loi. — Ces deux rayonnements ne constituent qu'un seul et
même fait, c'est-à-dire que la substance forme l'image et se résout en elle, et
que, de son côté, l'image ne se compose pas d'autres éléments que des
atomes de la substance.
Lorsque l'image provient d'un corps lumineux, elle est par conséquent
lumineuse elle-même et tombe sous nos sens, c'est-à-dire est perceptible par
l'organe visuel. C'est ainsi que nous voyons tous les corps lumineux ou
éclairés.
Lorsque l'image vient d'un corps obscur, car, nous l'avons dit, si nos hypo-
thèses sont fondées, le mystérieux rayonnement de toutes choses se conti-
nue dans les ténèbres, si l'image donc vient d'un corps obscur, elle ne peut
plus tomber sous nos sens, elle n'appartient plus au fluide lumineux, elle se
dérobe à nos organes visuels, et ne pourrait plus être perçue par nous que
dans le cas où de nouveaux fluides, inconnus ou non étudiés jusqu'à ce jour,
se dégageraient en nous ou hors de nous et agiraient sur les corps obscurs de
la même façon que le fluide lumineux agit sur les corps éclairés. On com-
prendrait alors que, pour l'individu soumis à l'action de ces fluides, les corps
plongés dans l'obscurité pourraient s'éclairer subitement et les corps opaques
pourraient devenir transparents.
Si cette loi du rayonnement ainsi décomposée en trois lois fondamentales
parvenait à entrer dans la science et à se faire admettre au jour comme une
vérité qu'elle est peut-être , beaucoup de résultats remarquables s'ensuivraient
et beaucoup de phénomènes seraient expliqués (ainsi les odeurs).
Première loi. — La production des images dites photogéniques sans le
secours de la lumière, dans le boîtier d'une montre, par exemple, ou dans
une cave la nuitj fait constaté en 1842 à Berlin dans des expériences trans-
mises à l'Académie des sciences.
Deuxième loi. — La vision magnétique.
456 OCÉAN.
Troisième loi. — À la vision magnétique se rattachent les phénomènes
encore inexpliqués des songes, de la sympathie, de l'extase, des pressenti-
ments, etc., tout un monde ténébreux que pourrait seule éclairer cette
grande loi : le rayonnement.
Enfin, par induction, et rigoureusement d'ailleurs, il résulterait de la
troisième loi que la lumière est la substance même du soleil, et beaucoup de
conjectures qui nous paraissent peu raisonnables, quoique fort savantes,
seraient, sur ce point, mises à néant.
Attendons, et continuons de penser.
La science entre dans le cadavre, cette caverne effrayante où il n'y a plus
l'homme et où il y a Dieu.
Sous les Basiles, au j* siècle, il y avait à Constantinople, dans la biblio-
thèque de I20.000 volumes conservée au palais de Lausus, un intestin de
serpent sur lequel étaient écrits, en lettres d'or, les 98 livres de l'Odyssée et
de l'Iliade.
MyBere. X.
Le rayon du couchant et le rayon du levant font un X.
Produire du fer, là est aujourd'hui pour les peuples le secret de la richesse
et de la puissance. L'Angleterre fait plus de fer que nous, de là sa force.
Cependant la France a dans son sol autant de fer que l'Angleterre, plus
même, des minerais plus variés et plus riches, trop riches même, disent
quelques maîtres de forge imbéciles. L'avantage de l'Angleterre, c'est que
ses nappes de minerai ferrifère sont séparées par des couches de houille} le
combustible est côte à côte avec le métal} le haut fourneau naît donc sur
place tout naturellement, presque sans frais } d'où une immense production
de fer et à bas prix. En France, c'est différent, les couches de minerai de fer
sont séparées par des couches de schiste ou de grès, qu'il faut extraire à grands
frais pour atteindre le fer et qui n'aident en rien à la fabrication du métal.
La première cause de l'infériorité de la France dans la production du fer
est là.
TAS DE PIERRES.
LA SCIENCE.
457
Autre cause : en Angleterre le minerai est constamment mélangé de deux
terres qu'il est facile de fondre et de vitrifier en les combinant avec une troi-
sième, par exemple alumine et silice; il suffit d'ajouter de la chaux pour que
ces deux terres fondent et dégagent le métal. En France, la combinaison des
terres mêlées au fer varie presque à l'infini} il faut toute une combinaison
scientifique pour les fondre. La solution du problème pour la France est donc
ceci : 1° transport facile de combustible sur les gîtes ferrifèresj faire des che-
mins; 2° trouver une formule pratique de vitrification des terres mêlées au
minerai.
COSMOGRAPHIE.
On dit facilement : il n'y a ni grand ni petit. C'est vrai, mais cela n'est
sensible que pour les géants. Les géants seuls aperçoivent la simplification
et ont la perception du sphérique. (L'homme est un géant.)
[Plans.]
Découvertes : il y a la bonne fortune, il y a l'observation. La pomme
tombe. Newton est là. La nature semble faire ce qu'elle peut pour cacher
ses mystères} les choses qui nous entourent ont l'air d'être dans le secret}
quelquefois elles sont indiscrètes, et sans le vouloir, elles mettent le cher-
cheur sur la voie. Le hasard bavarde, le génie écoute.
3 octobre i8j3.
Les forces ne sont pas encore débouchées.
Quand l'homme aura débouché les forces il sera stupéfait du résultat. Des
montagnes sauteront, on transportera des maisons dans l'air, un ballon sera
un palais, on desséchera des mers, on creusera des gouffres jusqu'au feu cen-
tral, comme on a des sources artificielles on aura des volcans artificiels, etc.
Ce mot : changer la face du globe, ne sera plus une métaphore.
Ici je renverse un huit, et je vous dis : vous n'irez pas plus loin : c'est
l'infini.
oo
458
OCÉAN.
oo, signe de l'infini.
Telles sont les lunettes que le penseur a devant les yeux.
GEOMETRIE.
Qu'est ceci? Q_J C'est le cercle. La figure de la perfection.
Chiffre ^ \_J C'est un zéro.
Lettre On. C'est le cri de la prière.
W Ccst l'araignée.
(^)^> C'est la prunelle.
C'est la roue.
C'est la terre.
C'est le soleil.
C'est l'infini.
Tout se tient dans la science exacte, et les liens les plus lointains sont les
plus solides. Ainsi la proposition : — l'hyperbole s'approche toujours de l'tuymp-
tote sans la rencontrer jamais — peut se démontrer par l'axiome : h partie eSÎ
moins grande que le tout.
En effet qu'est-ce que l'hyperbole } étant donnés deux cônes engendrés par
le même axe, par conséquent inverses identiques, et se touchant par les som-
mets, l'hyperbole est la courbe double et inverse aux sommets exposés pro-
duite par la section de tout plan qui, n'étant point parallèle à la ligne gêné-
TAS DE PIERRES. — LA SCIENCE. 459
ratricc de la surface des cônes, rencontre nécessairement cette surface sur les
deux cônes à deux points opposés.
Il peut y avoir un nombre infini d'hyperboles.
Qu'est-ce que l'asymptote .''
C'est la ligne produite par le plan vertical mené selon l'axe des deux cônes
et passant par leur sommet. L'axe des deux cônes n'est autre chose que la
somme '".
Le cercle est une des figures les plus claires du fini. C'est à tort qu'on en
fait le signe de l'éternel et de l'illimité. Le vrai symbole de l'infini , c'est la
ligne droite. C'est ce qui est soi, devant soi et derrière soi, sans jamais s'ar-
rêter ni se détourner.
Voir, c'est diviser.
Qu'est-ce que distinguer? c'est séparer.
Qu'est-ce que distinguer? c'est voir.
Donc : videre eB dividere.
Et en effet, l'indivisible, c'est l'invisible.
Le point géométrique, c'est l'indivisible.
L'indivisible, c'est ce qui n'a ni largeur, ni longueur, ni épaisseur} c'est ce
qui n'a point de dimension.
Ce qui n'a point de dimension appartient-il au monde sensible? en d'autres
termes, ce qui n'a pas d'étendue appartient-il à l'étendue?
Évidemment non.
Pour la matière, l'indivisible n'est pas. L'indivisible appartient à l'abstrac-
tion.
Or, en remontant à la composition de la matière, on trouve ceci : l'élé-
ment de la matière, c'est l'atome.
Atome, ce qui n'a pas de volume.
Atome, point géométrique, indivisible, même mot.
Ainsi la matière a pour germe, élément et origine invincible, l'abstrac-
tion; la matière est faite avec la non matière.
L'atome, c'est la matière.
Le point géométrique, c'est l'âme.
(')
Ici s'arrctcle manuscrit de ce fragment. {Note de l'Éditeur.)
46o OCÉAN.
Le monde matière et le monde idée se rencontrent et se confondent dans
l'indivisible.
Ce qui n'a pas de dimension engendre la dimension : ce qui pour la ma-
tière n'est pas, fait la matière.
La géométrie et la métaphysique arrivent en même temps et irrésistible-
ment à la formule : Dieu fait tout de rien '•*.
L'homme marche vers la loi par la science.
L'avenir, ce sera le gouvernement des axiomes.
De nos jours la science est remontée du premier effet, les vents, au deu-
xième effet, l'électricité. La cause, on l'ignore.
Aristarque, l'astronome de Samos, soupçonne, deux cent quatrevingts ans
avant Jésus-Christ, que c'est la terre qui tourne autour du soleil. Les prêtres
de Jupiter le mettent en jugement comme coupable de «troubler le repos
des dieux». Dix-huit siècles plus tard, tout cela reparaît, mais avec d'autres
noms, Aristarque s'appelle Galilée, Jupiter s'appelle Jéhovah, les prêtres
payens s'appellent prêtres chrétiens, l'aréopage s'appelle l'inquisition j la vérité
seule continue de s'appeler le mensonge, et la science crime.
Il est impossible d'écrire : il y a deux absolus.
Contentons- nous de dire (et ceci encore est insuffisant, car la misérable
langue humaine se refuse à ces exactitudes énormes) :
L'absolu apparaît à la pensée sous deux aspects :
L'infini 5
Le point géométrique.
Le point géométrique, qui n'a aucune dimension, l'infini, qui les a toutes.
L'infini n'est autre chose que la collection de tous les points géométriques.
C'est l'unité des unités. C'est le grand Un. C'est Dieu.
I = A.
'*' An verso d'une adresse timbrée : }i mars 18^4.
TAS DE PIERRES. — LA SCIENCE. 461
Secret indevinable !
Les pondérables de la terre.
Les pondérables du soleil.
Les pondérables de la Voie lactée.
Manières de juger l'homme :
Gall par le crâne.
Camper par l'angle facial (puis Cuvier).
Blumenbach (méthode verticale) par la tête vue d'en haut.
Owen (méthode inverse) par la tête vue d'en bas.
Prichard par la tête vue de face.
Unité de substance.
Corps simples.
Observation du docteur Proust : les équivalents chimiques des différents
corps simples (ou réputés simples) sont, dans beaucoup de cas, des multiples
par un nombre entier de l'équivalent de l'hydrogène; d'où il s'ensuivrait
que les corps simples, et par conséquent tous leurs composés, c'est-à-dire
tous les corps de la nature, ne sont que de l'hydrogène à différents états de
condensation.
'Philosophie,
Gravitation. — Questions relatives
à la forme sphériquc.
La vie heureuse et libre , ce sera la
vie impondérable.
Nous sommes au bagne j l'homme est le forçat de la vie liée à un centre;
il est l'esclave d'un aimant monstrueux. Nous sommes les prisonniers de la
pesanteur; la gravitation est notre chaîne; l'homme tire en vain sur cette
atuche terrible; nulle autre évasion que la mort; nous avons tous au pied ce
boulet, la terre.
462 OCÉAN.
La cause, pour être lointaine, n'en est pas moins la cause. Ce phénomène
de la dilatation des molécules métalliques selon la quantité de calorique que
contient le milieu ambiant fait que vous arriverez trop tôt à vos rendez-
vous en hiver et trop urd en été. La montre avance en hiver et reurde
en été.
Pesanteur; Gravitation; Pendaison.
Vous croyez que c'est la corde qui tue, point, c'est la terre. La corde est
passive, la terre seule agit, la terre tire.
LA LUNE.
iHaut distinguer dans les mouvements des corps célestes entre rotation et
révolution. La rotation est le mouvement d'une sphère autour d'elle-même,
la révolution est le mouvement d'une sphère autour d'une autre sphère. La
rotation se fait sur l'axe et la révolution dans l'orbite. Dans la rotation la
sphère tourne comme une roue, dans la révolution la sphère roule comme
un char. Dans la roution elle gravite sur son axe, dans la révolution elle
gravite sur son centre. Le centre d'un satellite est l'astre dont il dépend. La
terre a ce double mouvement, rotation et révolution} elle tourne sur elle-
même et autour du soleil} la rotation produit la journée, la révolution
produit l'année. À chaque quart du cercle de l'orbite correspond une saison.
Double mouvement, c'est la loi de la terre; mouvement simple, c'est la loi
de la lune. La lune tourne autour de la terre en lui présentant toujours la
même''); d'où il suit qu'elle n'a pas de rotation. Elle n'a que la révolution.
Les astronomes disent communément et improprement qu'elle tourne sur
elle-même, ce qui est une erreur, non de science, mais de langage; les astro-
nomes n'étant pas toujours écrivains, la science exacte n'a pas toujours à son
service la langue exacte. La précision est la qualité spéciale des très grands
écrivains.
La lune a bien, si l'on veut, un deuxième mouvement qu'elle partage
avec la terre, c'est-à-dire le mouvement orbital autour du soleil, mouvement
qui appartient i la terre et que la lune, satellite, subit d'entraînement. Mais
ce deuxième mouvement, si on le compte à la lune, serait pour elle une
deuxième révolution. Rien autre chose. De rotation, point. De cette absence
''* Mot passe.
TAS DE PIERRES. — LA SCIENCE. 463
de rotation, il résulte que, dans l'espace du mois lunaire, pendant que nous
avons vingt-huit jours et vingt-huit nuits, la lune n'en a que deux. Un jour
de deux semaines et une nuit de deux semaines.
Cette non rotation fait que la lune présente toujours la même face à la
terre. Une ligne tirée du centre de la terre à la lune passe à jamais par le
même point de la surface lunaire, tandis qu'elle rencontre et traverse succes-
sivement tous les points de l'équateur terrestre; en d'autres termes, et pour
rendre le fait de la non rotation lunaire grossièrement mais irrésistiblement
palpable, une ligne qui va du centre de la terre au centre de la lune
embroche la lune et n'embroche pas la terre.
Leuwenhoeck constate qu'en trois mois une mouche produit huit cent
mille petits. D'après Nicholson, l'aile de la mouche fait trois mille six cents
mouvements par seconde.
Le microscope va jusqu'à observer des infusoires qui ont une carapace
comme la tortue et vingt estomacs, et si petits qu'il en faudrait dix mille
pour couvrir une puce.
Les sciences exactes ont des coins inexacts. La théorie des parallèles repose
géométriquement sur un postulatum indémontrable, où Euclide a échoué
et où Lagrange s'est brisé.
L'homme, physiquement, est délayable en sept années dans le milieu de
vie et de mortj il est recomposé en même temps qu'éliminé, sans solution
de continuité entre l'usure et le remplacement, mais pourtant avec une lente
et insensible perte d'équilibre qui devient la vieillesse, et qui amène la mort.
La grande Science est toujours voisine de la grande Chimère.
Le chimiste confine à l'alchimiste. L'astronome confine à l'astrologue. Ce
n'est pas, à nos yeux, une diminution. Cette ambition de l'idéal a plus d'une
fois produit la conquête du vrai.
Hegel prouve qu'il n'y a pas de Dieu. Il avait déjà prouvé, par a + b,
qu'il n'y avait et qu'il ne pouvait y avoir que o«w planètes dans notre système
solaire. On en a depuis trouvé une centaine, et l'on n'est pas au bout.
I836-I869.
La Bretagne à demi éclairée par un jour douteux, car elle entre profon-
dément sous l'immense voûte de nuages de l'océan.
[Philosophie.]
Au coin d'une rue je remarquai cette enseigne : Maga'ùn de cuirs. — Clouts
et crépins. — MaUes en cuirs. — Mon Dieu, pensai-je, à quoi bon tant le dire!
J'avais la barbe longue et les cheveux poivrés de poussière. Je priai l'hôte
de faire venir un barbier. Ce barbier me rasa et me peigna et figura plus
tard dans le mémoire sous cette rubrique : ,Quouapheur — 4 francs.
Il y a à Rouen deux marchands situés l'un à côté de l'autre qui s'appellent,
l'un Grifoin, l'autre Grogpet. Voisins et normands, quel ménage cela doit faire!
comme Grognet doit grogner! comme Grifoin doit griffer : chien et chat.
TÀS DE PIERRES. — VOYAGE. 465
J'ai tout regardé dans la chambre, tout examiné, tout étudié; j'ai com-
mencé par les portraits. Je leur ai fait dire à chacun sa phrase. Je ne sais
pourquoi j'ai été frappé d'abord par...'"
Il y a à côté une face de vieillard en camail violet, tête blanche, regard
éteint, quelque révérend chanoine des chapitres nobles de Gand ou de
Tournai. C'est une figure qui est mélangée, sans trouble et sans désordre,
de résignation , d'orgueil et de bêtise , et qui dit : J'ai soufFert l'ennui toute
ma vie pour l'amour de Dieu comme il convient à un gentilhomme de ma
sorte.
Sp.
... — C'était le dimanche. Je passai devant l'église devenue le temple.
Tous ces bons huguenots sortaient du prêche. Il paraît que la cérémonie
avait été longue, car la plupart s'arrêtaient sous le portail. Mais comme ceci
devient inexprimable , permettez-moi d'avoir recours à deux vers de Racine :
Du temple orné partout de festons magnifiques.
Le peuple saint en foule inondait les portiques.
\^cs feBons magnijîijues sont pour la rime, le peuple saint est pour le vers ;
d'ailleurs la peinture est exacte. Ceci du reste m'a détrompé d'une erreur.
Jusqu'au jour où j'ai vu ces choses à Sp. — je croyais qu'en Allemagne il
était défendu d'inonder les portiques.
Strasbourg — un clocher lyrique. Un magnifique dithyrambe de pierre
qui jaillit au-dessus de la ville.
Il y a en Espagne deux populations, l'une de chrétiens qu'on voit, l'autre
de puces qu'on ne voit pas. Il faut que celle qu'on voit soit bien aimable
pour faire oublier celle qu'on ne voit pas.
(>)
La phrase n'est pas finie. (No/e de l'Éditeur.)
466 OCÉAN.
21 juillet 1854. Portelet. Visité le tombeau de Jean Vrin ou Genvrin. — ■
Tour ronde basse, à mur légèrement déclive, peu ancienne (Louis XVI),
dans un îlot à calotte de verdure, à base de granit. À marée basse un
isthme de sable lie la petite île à la terre. Cueilli dans l'herbe près du tom-
beau les fleurs qui sont dans ce papier '''. — Pas de porte à la tour-tombeau.
Deux fenêtres carrées, une au levant, l'autre au couchant. Intérieur de
masure effondrée. Poussière. Mouches mortes. Murs encombrés de plâtras.
Pas de voûte. Les solives d'un plafond écroulé, à travers lesquelles on voit
le ciel comme à travers les barreaux d'une gigantesque lucarne de prison.
À terre dans la tour un vieux canon hors de service. En face du soupirail
du couchant, on lit ce mot charbonné sur le mur : HUMPHRIES. — Le
vent, la brume, la pluie entrent dans ce tombeau, le soleil aussi. Dans les
rochers de l'îlot il y a un trou sans fond. Qui s'y baigne s'y noie. Le granit
est plein d'une herbe à confire dans le vinaigre pour faire ce que les anglais
appellent des pickles.
Dans le bateau.
On voit au-dessus de sa tête la fumée du bateau comme le dessous du
ventre d'une grosse bête noire.
La fumée rabattue par le vent traîne sur la mer comme un serpent de
ténèbres qui vient boire à l'abîme.
Londres, c'est de l'ennui, bâti.
[Carnet 1861.]
A'I'horizon une plaine nue, et les ruines d'une ladrerie gothique datant
des vieilles époques de famine et d'ignorance où les paysans irlandais man-
geaient dans l'arrière-saison du saumon vidé d'œufs qui les faisait lépreux.
Lac E^irnc.
Vertu miraculeuse.
Le feu inextinguible de S^-Brigittc à Kildarc alimenté depuis des siècles
par des arbres entiers sans que le tas de cendre ait grossi.
"' Les fleius ont disparu. [Note dt l'Éditeur.)
TAS DE PIERRES. — VOYAGE. 467
4 novembre 1869. — ii"" du soir. London-Bridge.
Nuit. Brume. Pas de ciel. On ne sait quel plafond de pluie et d'ombre.
On voit des espèces d'arches informes, de perspectives fuyantes et noires
noyées de fumées, des silhouettes aiguës, des dômes difformes. Un grand
cercle rouge flamboie au haut de quelque chose qui ressemble à un clocher
ou à un géant. C'est un œil de cjclope, à moins que ce ne soit un cadran
d'horloge. On entend toutes sortes de bruits terribles. Au loin une immense
rumeur à laquelle se mêlent des bruits de roues, des chocs d'enclumes, des
cris, des sifflements, des râles, des voix de femmes, des souflîes de dragons.
Dans cette nuit quatre étoiles, deux rouges, deux bleues, piquent les ténèbres
et font un carré. Tout à coup elles remuent. Les bleues montent, les rouges
descendent. Puis une cinquième, toute de braise, apparaît et traverse l'espace
en courant. Fracas effrayant. On dirait que l'étoile passe sur un pont terrible.
De gros chariots courent lourdement derrière elle dans le ciel. Au-dessous,
des ntiages livides tombent et se dispersent. Une larve, une femme, le sein
nu sous un vent glacial, passe près de moi, me sourit et me tend sa joue à
baiser. — Est-ce l'enfer? Non. — C'est Londres.
)0.
I825-I870,
Il ne faut pas plus s'étonner de rencontrer souvent dans mes vers les
mots rêve, rêverie, nature, qu'on ne s'étonne de rencontrer à chaque page et
presque à chaque ligne dans S^-Thérèse et dans A'Kempis les mots prière,
extase, Dieu. Pour le poëte spiritualiste qui ne voit dans la création que
la manifestation splendide du créateur, il y a une sorte de synonymie pro-
fonde, ou du moins un lien intime et mystérieux entre ces mots dont les
uns contiennent les autres. Le mot Dieu est au fond du mot nature-, le mot
prihe est au fond du mot rêve, \j3l prière rêve, la rêverie prie. Le penseur
est un fidèle.
Le poëte nourrit sa sublime démence
Des spectacles profonds de la nature immense.
[Fragments. Idées Éparses.]
Raleigh met son manteau de pourpre sous les pieds de sa reine, et le poëte
son génie sous les pieds de sa maîtresse.
[PoLmoyE.]
TAS DE PIERRES. — POÉSIE. 469
C'est surtout dans les temps sombres qu'on écoute avec bonheur cette
voix sacrée qui sort du cœur des poètes. Voix profonde et consolante qui fait
rêver et espérer. Tant que le poëte chante, c'est qu'il y a un peu de ciel
bleu à l'horizon.
Quand je rencontre un poëte, chose rare, je lui dis : chantez. C'est votre
loi, c'est votre instinct; c'est aussi votre devoir. Vous faites partie de l'har-
monie universelle.
Pour une voix qui chante, il y a beaucoup de voix qui coassent et qui
croassent. Cela est dans l'humanité comme dans la nature. Mais le chant
d'un seul rossignol, le soir, quand la lune se lève à travers les branches des
arbres, console de tout ce que peuvent dire les corbeaux et les grenouilles.
Rêvez donc, poëte, et chantez.
l^CoUeBiott de M. Louis Barthoui\
M. de Bonald a dit : la littérature est l'expression de la société; j'ajoute : la
poésie est l'expression de l'humanité; d'où il suit que les peuples sauvages
et barbares n'ont pas de littérature et ont une poésie.
La beauté, mon ami, c'est un équilibre; c'est un admirable mélange, à
proportions exactes, de pureté, de vie, de sublimité, d'harmonie, de grâce
qui résulte de la force, de nécessité qui se résout en ornement. Cette beauté-
là, c'est le fond même de la création. Elle est dans tout, elle sort de tout, elle
rayonne partout, c'est elle qui fait errer dans les bois, qui élève vers les
étoiles, qui penche sur les brins d'herbe le naturaliste, ce poëte à l'état scien-
tifique, le poëte, ce naturaliste à l'état rêveur. Elle n'est pas moins complète,
pas moins parfaite, pas moins merveilleuse dans l'insecte que dans la femme;
et je me figure qu'il y a eu plus d'un moment où Bernardin de Saint-Pierre
n'était guère moins embarrassé entre un statice, une cistèle et une myodite
que Paris entre les trois déesses.
Avez- vous vu les gaves dans les Pyrénées.? ils courent, roulent, bondis-
sent, tonnent, écument, déracinent les arbres, brisent les rochers, déchirent
la montagne, font rage. Les avez-vous revus dans les plaines.'' ils glissent
dans les roseaux et sous les saules comme des couleuvres d'argent, ils sont
470 OCEAN.
doux, harmonieux, limpides, transparents, les étoiles tremblent dans les plis
de leur eau qui dort, la fourmi y navigue sur un brin d'herbe, les fleurs s'y
mirent, les oiseaux y boivent. La même pensée, torrent dans la politique,
devient rivière dans la poésie.
Ou:
La même pensée peut être torrent dans la montagne et rivière dans la
plaine, torrent dans la politique et rivière dans la poésie.
Il m'est impossible de rendre l'idée que voici autrement qu'en latin
Poeta omnis S.
Omnis est plus et autre chose que universel.
Le vers :
Puéril, enfantin, stupide. Compter les mots, chiffrer les syllabes.
Ou:
Rien de plus mystérieux et de plus grand. C'est l'immense échelle par
laquelle nous sortons de la terre et nous entrons dans le ciel.
[Fragments. Idées eparses.]
Celui pour qui le vers n'est pas la langue naturelle, celui-là peut être
poètes '1 n'est pas le poëte. Le rythme et le nombre, ces mystères de l'équi-
libre universel, ces lois de l'idéal comme du réel, n'ont pas pour lui le haut
caractère de la nécessité. Il s'en passerait volontiers $ la prose, c'est-i-dire
l'ordre sans l'harmonie, lui suffit} et, créateur, il ferait autrement que Dieu.
Car, lorsqu'on jette un regard sur la création, une sorte de musique mysté-
rieuse apparaît sous cette géométrie splendidcj la nature est une symphonie}
tout y est cadence et mesure} et l'on pourrait presque dire que Dieu a fait
le monde en vers.
La poésie est de toutes les choses humaines la plus voisine des choses
divines.
>^'
I835-I860.
Ce qui illumine les descentes de croix des peintres italiens, c'est un rayon
du paradis. Ce qui éclaire les descentes de croix des peintres flamands, c'est
un rayon du soleil.
Les grands artistes ont du hasard dans leur talent et du talent dans leur
hasard.
Une musique sans mélodie qui cache le néant de la pensée sous le tumulte
des instruments ressemble à un financier qui dit des bêtises en faisant sonner
des louis d'or dans sa poche.
L'art, c'est le relief du beau au-dessus du genre humain.
Sculpteurs, faites l'homme nu. La sutuaire copie l'œuvre de Dieu, et non
la besogne du tailleur.
472 OCÉAN.
Sachez deviner le talent, même dans ce qui, au premier aspect, lui res-
semble le moins. Il m'est arrivé quelquefois d'écrire sur un œuf : ceci est un
oiseau.
On retrouve vaguement l'art enfant dans l'art fait, le maître naïf dans
l'élève complet, Masaccio dans Filippo Lippi, Bellini dans Titien, Verro-
chio dans Léonard de Vinci, Ghirlandajo dans Michel-Ange, Pietro Vanucci
dans Raphaël, comme on retrouve l'églantine dans la rose.
La grande symphonie en ut de Beethoven , c'est une façade de cathédrale
flottante et comme en suspension dans une brume lumineuse.
Depuis que l'homme existe, la vérité ne se dévoile à lui que vérité à
vérité. La science avance pas à pas, jour par jour, fait par fait. La beauté
a tout de suite rayonné brusquement tout entière.
Ce n'est pas sans raison que les mages d'Egypte avaient fait de l'ognon,
qui a vingt enveloppes, un symbole et un dieu.
Isis, qui est la vérité, dérobait sa formidable figure sous d'innombrables
voiles superposés. Vénus, qui est la beauté, est sortie toute nue de l'Océan.
L'homme qui a vu le premier apparaître au-dessus du chaos de la mer
cette nudité lumineuse a été le premier des poètes.
L'art, c'est le reflet qui renvoie l'âme humaine éblouie de la splendeur
du beau.
Les poètes seuls parlent une langue suflSsante pour l'avenir.
/^
,£xru^
1830-1870.
Les claqueurs, puisqu'il faut les appeler par leur nom, ne sont autre chose
qu'un orchestre qui fait à de certains moments un bruit agréable aux acteurs
qui sont en scène et même, il faut bien le dire, aux spectateurs qui sont dans
la salle. Cet orchestre , au rebours de l'autre qui est traité avec honneur et qui a
sa place à part, est humble, désavoué, dissimulé, caché, mêlé le plus possible
à la foule quand il y a de la foule, mais il n'en est pas moins savamment
réglé et conduit. Sans lui, l'action languirait, la représentation serait froide,
le public sortirait mécontent. Chacun dirait en descendant l'escalier : Je ne
sais pas, mais cette pièce ne m'a pas amusé. Une représentation importante
se passe plutôt de musique que de claqueurs. Les claqueurs sont à la musique
officielle, à l'orchestre proprement dit, ce que la patrouille grise est au
peloton de gardes nationaux qui marchent avec éclat, pomponnés de jaune
et de rouge et splendidement harnachés. Moins brillants, mais plus utiles.
Pauvres théâtres ! ils sont comme le renard de La Fontaine. Ils n'ont plus
de queue.
[Feuilles paginées.]
Sidonia (M"° Mars), actrice spirituelle, sotte femme. La perle y est, et
l'huître aussi.
474 OCEAN.
L'autre jour, M"" Augustine Brohan soupait avec le duc de Guiche qui
commence à prendre du ventre. Depuis elle ne jure plus que par TJentre de
Guiche!
En général les actrices sont de très méchantes femmes et de très bonnes filles.
La pantomime! s'écria Maglia, la pantomime! Mais, malheureux, le
comédien brille encore plus dans les choses qui se disent avec le geste que
dans les choses qui se disent avec la voix. Sifflez-moi ce drôle dont toute la
stupide personne se tait dès que sa bouche n'a plus rien à dire. N'oublie pas
cela, Raphaël. Un acteur sur la scène, c'est une bûche dans le feu. Quand la
flamme du dialogue le quitte, il doit lui rester la braise de la situation. —
Mauvais bois qui s'éteint dès qu'il ne flambe plus. Faut-il donc que le poëte
souffle toujours dessus?
Anastasio.
Eh bien! que dites- vous de la soirée d'hier?
Le poëte.
Une belle soirée, vraiment! un bon public! un public qui a été d'abord
froid et noir pendant deux actes, puis allumé et ardent aux trois autres.
Pareil au bon bois de chêne qui prend feu malaisément, mais qui jette
grande chaleur et s'écroule à la fin en braise magnifique. Oh ! je me défie
de ces publics fcux-de-paille qui flambent tout de suite au souffle de la tra-
gédie. Cette belle ardeur passe comme elle vient. Ils sont flamme claire et
pétillante au premier vers et cendre éteinte au dernier.
2j mai 1843.
Th. Gautier dit que le succès de cette tragédie de Lucrèce à l'Odéon est
pour lui le 18x4 de l'art et qu'il lui semble en entendant nommer M. Ponsard
voir arriver Louis XVIII avec ses gros mollets.
TAS DE PIERRES. — THÉÂTRE.
475
Odéon. — Mettre un théâtre dans un quartier désert qu'on veut vivifier
et s'imaginer qu'on y fera venir le public, c'est comme si l'on se figurait
qu'en posant un poisson sur la terre quelque part, on y fera venir de l'eau.
30 avril 1847. — M"" Plessy est jolie, mais assez mal faite. Elle a peu
de buste et de longues jambes. Il y a deux ans, elle jouait dans une pièce
intitulée Guerrero. Au 5' acte, elle avait à tomber. Elle tomba, mais d'une
façon gauche et disgracieuse. Quelqu'un dit : — M"" Dorval ne tomberait
pas ainsi. — «M"" Plessy! dit Mélingue, M"° Plessy a le derrière trop
haut placé pour tomber comme M"" Dorval.»
C'était le temps où Bordogni, Othello glacé, disait sur la scène à la
Malibran, Desdemone éperdue : — Ne t'en va donc pas si loin. Si tu veux
que je te tue, viens ici.
Un rideau de fenêtre décroché suffit au costume de la tragédie. Rosam-
beau disait un jour à M"° George, sa cousine : Tu as ôté les anneaux.''
pourquoi faire.?
Le drame est plein de sentiers âpres, d'escarpements abrupts, d'abîmes
où grondent des torrents, de forêts où volent des aigles. Il porte sur ses
sommets la vieille forteresse féodale, il cache dans ses profondeurs l'antique
église écroulée. Il a mille aspects, difformes de près, majestueux de loin.
La ronce et la broussaille l'obstruent. Une vie effrayante et redoutable s'y
meut, ici au soleil, là dans les ténèbres. Il a des trous pour les vipères et
des antres pour les lions. Il est hanté par toutes sortes de passants mysté-
rieux, étranges, haletants, effarés, mêlant par une sorte de prodigieuse
magie, l'impossible au réel, le vrai à l'invraisemblable, les os et la chair à
la fantaisie, et le naturel au surnaturel.
La tragédie est haute, rigide, austère, granitique, taillée à quatre pans,
et elle contient des momies et des tombeaux. La mort l'habite.
La tragédie est grande comme la pyramide j le drame est grand comme
la montagne.
4/6 OCÉAN.
Une pièce de théâtre, une comédie, une tragédie, un drame, cela doit
être une sorte de personne 5 cela doit penser, cela doit vivre. Pour vous faire
rire, il faut que cela rie, pour vous faire pleurer, il faut que cela pleure.
Vous connaissez le vers d'Horace : Si vis me fine, delendum eBprimum ipse tihi. . ,
Une pièce de théâtre, c'est quelqu'un. C'est une voix qui parle, c'est un
esprit qui éclaire, c'est une conscience qui avertit. Vrométhée enchaîné donne
un conseil, Hamkt donne un conseil, le Misanthrope donne un conseil. Oui,
cela existe, cela veut, cela souffre. L'œuvre exprime l'auteur, et quelque
chose encore au delà. Prométhée, c'est Eschyle, Hamlet, c'est Shakespeare,
Alceste, c'est Molière, et en même temps, ces trois œuvres sont nous tous.
Notre sang coule dans leurs veines. Cette chose immense et géante, le
théâtre, c'est le peuple, c'est l'humanité, c'est la vie. Un drame est un
homme. Sous le masque d'airain il y a le visage de chair. Il y a aussi le
profond infini. Par les trous du masque, je vois plus que des yeux, je vois
des étoiles.
Un morceau de siècle bien étudié fait mieux connaître l'histoire que
tous les racontagcs chronologiques, exacts et superficiels, des historiens. De
là l'excellence du drame, de la légende et du roman.
Voici un proverbe de l'Opéra :
Une femme qui a un amant est un ange, une femme qui a deux amants
est un monstre, une femme qui a trois amants est une femme.
Je suis fâché que les acteurs, qui ont en général du bon sens et de
l'esprit, aient adopté le mot artiffe pour échapper au mot comédien.
Comment ne s'aperçoivent-ils pas que c'est le mot comédien qui est le mot
noble parce que c'est le mot vrai.»* Qui donc s'aviserait de dire ou d'écrire :
Molière a été arti^e?
y
l/}y?-zy) "^"^^ —
.. J^
I828-I879.
LES GRANDS HOMMES, RELIGION DE L'AVENIR.
Beau temps où l'on voyait, le front ceint de rayons,
Tenant en main ciseau, lyre, équerre ou crayons,
Passer dans l'art, comme un prodige,
Tasse, Palladio, Jean Goujon, Raphaël,
Chacun sur le coursier qui lui venait du ciel,
Michel-Ange sur son quadrige.
Chacun trouve son moi dans le moi du poëte.
Chaque époque a sa langue et chaque esprit son style.
Lucrèce écrit latin autrement que Virgile.
L'esprit du genre humain de votre âme a besoin.
Poètes, comme l'œil a besoin de lumière.
[La Nature.]
478 OCÉAN.
Quand, rime pleine de tempêtes,
Nous errons dans les bois bénis,
Contemplons, penseurs et poètes.
Les nids au-dessus de nos têtes
Et le ciel au-dessus des nids!
Espagnols, soyons frères!
Echangeons nos grandeurs. Du même laurier d'or
Couronnons, vous Corneille, et nous Campéador.
Fils du même passé, la gloire est notre mère.
Car vous avez l'Achille et nous avons l'Homère.
2j août 1850.
Est-ce qu'un flambeau doute? est-ce qu'un astre nie?
Regarde les cerveaux des hommes de génie.
Le cerveau de Franklin, le cerveau de Leibnitz,
Le cerveau de Shakspeare aux échos infinis.
Ou de Dante éclairé de lueurs sépulcrales i
Franchis ces seuils profonds} entre en ces cathédrales $
Toutes ont Dieu dans l'ombre allumé sur l'autel.
Comme Vénus éclôt de la mer inquiète,
La beauté pure sort de l'âme du poëtC}
L'atome humain qui pense est vêtu de grandeur;
Et, voyant leur lumière à travers leur laideur,
La Muse laisse errer sa prunelle enchantée
De la bosse d'Ésope au pied-bot de Tyrtée.
{Jamais Dieu n'eff à court ^hommes.)
O grands lutteurs, que Dieu choisit pour suppléants.
Vous marchez, dépassant les peuples de la tête.
O progrès, pour les jours de lutte et de tempête.
De toutes nos douleurs tu pétris des géants.
TAS DE PIERRES. — ARTISTES. POÈTES... 479
Car, Révolution, tu sais, du ciel aidée.
De la foule misère extraire l'homme idée;
Tu mêles les rayons, les fanges, les éthers.
0 clartés! ô la sombre et douce Providence
Qui, selon les besoins du genre humain, condense
La foudre en Mirabeaux, la lumière en Luthers!
Job fut le deuil, Platon la lyre,
Jésus l'hymen;
Voltaire fut l'éclat de rire
Du genre humain.
C'est quand il sait mourir que le poëte vibre.
Le dédain de l'abîme inspire l'âme libre.
La Vérité, dans l'ombre agitant son flambeau,
La Vertu, la Patrie amante des Tyrtées,
La pâle Liberté, veulent être chantées
Par l'homme qui s'adosse au mur de son tombeau.
[Moi.]
Souvenir éternel!
André Chénier! tombeau qu'en tremblant on approche,
Hélas! tant il contient de deuil et de reproche!
Leçon de moins de hâte aux révolutions!
Tu meurs } le glaive abat ton front plein de rayons,
0 doux André! la hache ensanglante tes roses j
Au-dessus de tes vers, disant de tendres choses.
Le fatal couperet saigne, et ton dernier chant
Bat de l'aile à jamais sur son hideux tranchant 1 "'
(')
Au verso d'une enveloppe timhtéc juillet 1860. (Nofe Je l'Éditeur.)
480
OCEAN.
LE GÉNIE.
Prompt, rapide, égaré, haletant, formidable,
Il vient, il court, il vole, il passe, il a passé.
Si bien que tout frémit dans la sombre nature
Quand, la tête en avant, farouche, à l'aventure,
Il se rue à travers l'espace épouvante}
Si bien qu'il fait d'un bond le trajet des étoiles,
Et que les triples cieux et que les triples voiles
Par le trou qu'il a fait laissent voir leur clarté!
Si bien que ce cheval est le cheval terrible.
Qu'il effare, au seul bruit de sa narine horrible.
Les aigles, les griffons, rauque et fauve tribu,
Que, rien qu'en le voyant passer, la foudre est ivre.
Et qu'il met sur les dents, quand ils l'osent poursuivre,
La tempête essoufflée et l'ouragan fourbu!
Ainsi qu'une femme
Verse une urne dans l'autre au bord du puits profond,
La nature qui sait comment les cœurs se font.
Et qui veut qu'on l'entende et qui n'est pas muette.
Verse les bois, les monts, les cieux, dans le poëte.
LES HÉROS. LES PROPHÈTES DES PEUPLES.
Ils meurent.
Ils apparaissent tels au suprême moment,
Et si haut que leur front touche le firmament.
La musc alors les chante, et pour leur sépulture.
Triste, elle n'a pas trop de toute la nature $
Elle leur fait du gouffre un reposoir profond
Et des nuages noirs les drapeaux du plafond j
Elle embaume ces morts, et sur leur tombe enflamme
La nuit en chambre obscure et l'aube en oriflamme.
TAS DE PIERRES. — ARTISTES. POETES... 481
La fleur peut se passer de parfum, la tulipe
Le prouve, mais l'odeur n'ôte rien à la fleur,
La rose le démontre, et ton vers est meilleur,
Poëte, si, joignant l'amour à la puissance,
Dans l'homme qu'il délivre on sent Dieu qu'il cncensej
Quand l'effluve céleste entre dans sa beauté.
Son immortalité vient de l'éternité '".
Et je sentais un spectre invisible et présent;
Et j'avais cette horreur éternelle qu'on sent
Dans les pages d'Eschyle, âprement attendries,
Quand Oreste fatal, les cheveux hérissés.
Montre aux dieux stupéfaits ses membres offensés
Par les morsures des furies.
[Carnet 1879.]
•'' Au verso d'un rapport du Sénat date : mars 1877.
[FRAGMENTS. IDÉES ÉPARSESt^'.]
1822-1850.
Qui n'a pas d'idéal n'a rien dans sa pensée.
En le couvrant de fleurs cent rosiers avaient fait
De ce toit misérable un magnifique dôme.
La femme aime le pauvre et la rose le chaume.
Ce rire de l'enfant qui feit sourire Dieu.
Ma ville à la noire muraille
Luit dans les blés de nos vallons
Comme ton peigne aux dents d'écaillé
Luit dans l'or de tes cheveux blonds'-'.
LE SOMMEIL.
Le souffle égal des nuits sort de toutes les bouches.
L'universel oubli dort dans toutes les couches.
<*' Ce titre n'existe pas sur le manuscrit.' Nous le donnons d'après l'indication
du tcsument de Victor Hugo. QSfote de l'Éditeur.)
'*' Au verso d'une adresse : A Monsiear TJilhr Hm^, nu du Rjtgatd.
TAS DE PIERRES. — FRAGMENTS. IDEES EPARSES. 483
La gloire, ascension redoutable et sévère,
Commence en Capitole et s'achève en Calvaire.
LA CATHÉDRALE.
Ruche de pierre ouverte à l'essaim des pensées.
L'hiver a des beautés lugubres et tragiques}
L'hiver donne aux forêts des murmures magiques.
L'homme est ruche et l'âme est abeille.
L'onde et le visage des femmes
Recouvrent un fond inconnu.
Aldebaran, bleuet du ciel.
Tous les gendres sont bons, hors le gendre ennuyeux.
Le liseron, ce lys de l'herbe.
Le brin d'herbe
Aussi bien que le chêne a sa racine en Dieu.
Tant qu'on est de quelqu'un la première pensée
On n'est pas malheureux.
Faites donc revenir l'amour évanoui !
484 OCÉAN.
Tout le monde dit : j'aime! Et la vie en découle'".
Plus un cœur est petit, plus il y tient d'envie.
Un nuage vermeil
Déchire par le vent pour draper le soleil.
L'imagination, ce soleil de l'esprit.
185I-1880.
Pardon, même au plus vil, s'il se repent. La corde
Dont Judas se pendit a nom miséricorde.
La contemplation a ses douleurs poignantes.
Des pleurs peuvent tomber de l'œil intérieur.
Les étoiles
Où les yeux des amants se donnent rendez-vous.
Courtisans. Acharnés sur l'homme après la chute.
Qui fut chien pour lécher est loup pour dévorer.
Nous sommes
Des laboureurs d'esprits et des semeurs d'idées.
'■' Au verso d'une invitation à dîner au ministère de l'Instruction publique,
30 juin 1839. (Note dt l'Éditeur.)
TAS DE PIERRES. — FRAGMENTS. IDÉES ÉPARSES. 485
La MarseiSa/se.
Cette immense vapeur de musique qui passe.
Tout idéal pâlit, tout rêve est débordablc.
L'orale.
Froncement de sourcil du sinistre inconnu.
ô sombre illusion, c'est toujours toi qui lèves
Tous les voiles, hélas! au bout de tous les rêves!
Et par moment
Dans mes hymnes pensifs j'agite brusquement
Les linceuls étoiles des justes.
TÉNÈBRES.
Le ciel était hideux. Satan peignait la nuit.
Et sur son peigne horrible écrasait les étoiles.
Je n'écarte jamais de mes yeux une idée,
0 songeur, sans l'avoir plusieurs fois regardée.
Le monde m'apparaît chaque jour plus terni.
Cette fresque s'efface au mur de l'infini.
Le soleil.
Léviathan de la lumière
Voguant dans le gouffre clarté.
486 OCÉAN.
Tous nos maux sont des clefs qui nous ouvrent la porte.
L'aigle et le ver, les lys ainsi que les orties,
Ont leurs affinités et leurs antipathies.
Ton verbe à ton image est fait.
De la voyelle esprit le corps est la consonne.
Feu d'artifice.
La gerbe immense et large aux mille feux croisés
Dont les pailles de flamme ont des épis d'étoiles.
Ce monstre, le pédant, et ce spectre, la prude.
Car la vérité, peuple, a cela de divin
Que, sitôt qu'on l'a vue, on ne peut plus voir qu'elle.
Le dilemme, fleuret démoucheté que croise
Avec Saint- Augustin frémissant, Saint-Ambroise.
Belle à mettre un poëtc à court de métaphores.
L'Inspiration, monstre, ange, fureur, clarté
Qui sort d'on ne sait quelle étrange obscurité.
L'ironie est lo<juace et l'envie est bavarde.
TAS DE PIERRES. — FRAGMENTS. — IDÉES ÉPARSES. 48 7
L'esprit mord le génie et le sot hait l'esprit.
De la haine du mal l'amour du bien se double.
Quarante! en vérité! nombre d'Académie,
ChiflFre admis par Conrart et par Ali-Baba.
Un nuage toujours en marche, c'est la vie,
Et les quatre vents sont : Ruse, Orgueil, Haine, Envie.
Si noir que soit le deuil, conservez l'espérance,
Car rien n'est plein de nuit sans être plein de ciel.
Un peu colombe, un peu couleuvre j
Telle est la femme, ce chef-d'œuvre.
La mort, l'exil, même chemin;
De proscrit à fantôme on se donne la main.
KLÉBER.
Ce grand héros épique au geste familier.
La Chine est un morceau de la lune tombé
Sur la terrcj et je dis la lune et non Phœbé,
Car Phœbé c'est la Grèce.
Quelquefois les grands hommes
Se sentent opprimés par le nom qu'on leur fait.
VERS FAITS EN DORMANT^.
Dieu me reprendra-t-il ce bonheur qui s'enfuit?
Quelle fleur de mon front tombera la première?
D'où me vint la lumière
M'enverra-t-il la nuit?
Nuit du jo au ji mai 1828.
[Feuilles paginées.]
Est-ce que ce n'est pas un désolant spectacle
De voir dans notre siècle, immonde réceptacle
De vices qu'on étale aux portes du saint lieu.
Des femmes secouer la tête d'un air triste
Et dire à Jésus-Christ : Vous êtes un artiste,
Vous n'êtes pas un Dieu!
Uers faits en dormant, la nuit du ij au 18 mai 184}.
'•' Les premiers vers «faits en dormant» dont nous ayons connaissance sont repro-
duits par M'"' Victor Hugo dans son Uidor Hugo raconté par un témoin de sa vie.
Ils datent environ de i8ij :
Si l'on quitte l'enfer, c'est pour monter aux cieux.
L'on ne sort pas des feux pour rentrer dans les feux.
Le saint-office est donc très salutaire}
C'est déjà l'enfer sur la terre.
Et Victor Hugo dit en note :
J'ai fait cette nuit en dormant ces quatre vers dont je ne puis qu'impar-
faitement deviner le sens.
TAS DE PIERRES. — VERS FAITS EN DORMANT. 489
Mon oncle était fort mal. Dans cette extrémité
Vinrent quatre docteurs selon la faculté.
Il est bien, dit Tant-mieux j Tant-pis dit : qu'on l'enterre!
Saignez! dit Sangradoj Purgon cria : clystère!
Et le cher oncle, en proie à ces savants malsains,
Mourut écartelé par quatre médecins.
Nuit du z au ^ ^" 18 ^j.
J'ai vu ce Pharaon superbe dans sa tombe.
Car devant mon regard toute muraille tombe;
Je vois avec l'esprit le dedans des tombeaux.
Il dormait, pâle et nu, cet homme de discorde.
Assis sur une pierre et lié d'une corde $
A terre, et sur ses pieds appuyée à demi,
La Mort, qu'il a de sang enivrée et lassée,
Dormait aussi, la corde entre ses doigts passée,
Et le spectre endormi gardait l'homme endormi.
Nuit du 8 décembre i8jo.
Souvent, quand dans les flots l'orage ailé se plonge.
Lorsque l'eau bat ma vitre et le vent ma cloison,
Je m'éveille au milieu de la nuit et je songe.
Pendant que la tempête ébranle la maison.
U ers faits en dormant. Nuit du 14 au j/ x'" i8f2.
L'ombre emplit la maison de ses souffles funèbres.
Il est nuit. Tout se tait. Les formes des ténèbres
Vont et viennent autour des endormis gisants.
Pendant que je deviens une chose, je sens
49° OCÉAN.
Les choses près de moi qui deviennent des êtres,
Mon mur est une face et voitj mes deux fenêtres,
Blêmes sur le ciel gris, me regardent dormir.
Demi-sommetl. Nuit du 26 au 2j mars iSf^.
[Moi.]
LE BERGER. LA NUIT.
Et, soufflant la brume illusoire.
Remuant les flots décevants.
Guettant dans son embûche noire
La mêlée âpre des vivants,
La mort autour de lui tressaille.
Comme c'est toujours sous le ciel
La veille de cette bataille,
Il ia.it ce bivouac éternel.
Nuif du If avril iSjj.
ô vent qui fais ton bruit de clairon sur nos têtes.
Vent qui d'un coup de l'aile immense des tempêtes
Nous déchires parfois les gouffres transparents.
Nous sommes comme toi les passants, les errants.
Comme toi nous allons où l'ombre nous exile,
Et nous te ressemblons par l'absence d'asile.
Uns faits dans le demi-sommeil. — Tempête. — Nuit du t^ février 18 J 6.
[Mol]
Les choses ici-bas revirent et chavirent}
Peuple, la tragédie et le journal suivirent
Des chemins différents sous tes yeux, ô badaud}
Elle vient de Thespis et lui de Renaudotj
O lecteur, l'harmonie est au fond du contraste,
Thespis et Renaudot s'appelaient Théophraste.
Nuit du 10 au II x'" i8j8.
TAS DE PIERRES. — VERS FAITS EN DORMANT. 491
Quoi donc! la perdre!
Oh! comment traverser sans elle des années.''
Otez-moi de la vie, ô Dieu, reprenez-moi.
N'attendez pas un jour, n'attendez pas une heure!
Que vais-je devenir jusqu'à ce que je meure.''
Nuit du 10 au 11 9^" 1S60H
[Amour.]
Pas de voile sur Eve et sur Adam. L'habit
Que le climat impose et que l'homme subit,
Efface la beauté sacrée, et substitue
Une poupée informe à l'auguste statue.
j4 A.mhem. Nuit du iz au 75 aoàt 1861.
L'effrayant luminaire,
Le grand soleil des cicux est sa lampe ordinaire.
Il la prend en sa main pour marcher dans la nuit.
Uers faitt en dormant cette nuit 2.6-zj juin i86j.
Alors il se logea chez le vieux prêtre sombre
Où son prédécesseur d'abord s'est établi,
Trouvant bon d'habiter, avant la chambre d'ombre ,
Une chambre d'oubli.
Nuit au ij au 18 oBohre i8jp.
Cette perfidie
Avec une étincelle allume un incendie.
Et liant un abîme à la bouche qui ment.
Crée une caustrophe avec un faux serment.
'Vers faits la nuit en dormant. 1880.
''' Écrit au crayon.
Oc e*'-*>'o^^ t-^-^^t'-^'-t
*'t'*M»«*rf*-*
Chatou. 1838.
Urbis amatorem Fusmm^^^ salvere jubemus ,
Kuris amatores^'^\
Ordre à Fuscus, ami des villes, d'être en joie.
Signé, l'ami des champs, Horace. — Je t'envoie
Pour bonjour ces deux vers stupéfaits dans mon trou
D'être nés à Tibur pour renaître à Chatou.
Je fais Kuy Bios, et lis Horace dans l'entr'acte.
Que ma traduction ne soit pas très exacte.
C'est tout simple } fais grâce à mes deux vers vaincus.
Car je suis moins qu'Horace et toi plus que Fuscus.
i
LE POËTE LYRIQUE.
Fervet imtnensoque ruit
PifiJarus ore^^l
Grand fleuve qui pour source a le ciel rayonnant
Et pour mer la nature $
Cascade aux vastes flots qui tombe en bouillonnant
D'une immense ouverture.
>'' Ou Priscum, vérifier. (Note Je 'Uiffor Huffi.) — o Horace. {Note de l'Éditeur.)-
<* Horace. Ode II, Livre JK — Pour cette citation, quatre traductions.
TAS DE PIERRES. — VERS LATINS TRADUITS ... 493
Grand fleuve de sagesse, inégal, entraînant,
Qui coule avec démence,
Cataracte au flot noir qui tombe en bouillonnant
D'une ouverture immense.
Juvénal hérissé montre son vers ainsi
Qu'un sanglier sa hure 5
Comme tombe à la mer le Rhin sombre et tonnant;
Tel Pindare orageux se rue en bouillonnant
D'une immense embouchure.
Un poëte est un fleuve, et dans l'art, sombre mer.
Toujours se précipite et toujours recommence;
Pindare écumant sort d'une embouchure immense.
Le poëte lyrique, grand fleuve,
A pour lit la sagesse et pour flot la démence.
Praterea, cœli rationes, ordine certo,
Ef varia anmrum cernebant tempora verts,
Nec poterant quibm id fier et cognoscere causis,
Ergo perjuffum hahebant omnia divis
Tradere, et iUorum tjutu facere omnia fielti.
(Lucrèce, voir mon excetpta, p. 38.)
Ils voyaient l'univers, le ciel toujours en ordre.
Les saisons, mais la cause échappait à leurs yeux,
Et leur refuge était d'imputer tout aux dieux.
Et de faire trembler toute chose à leur signe.
494 OCEAN.
^Qujdquid délirant reges, pleHuntur Achivi^^"^.
Tous les rêves des rois, les peuples les subissent.
Tout ce qu'un roi délire, un peuple le subit.
Major esque caduttt altis de montihm umhra^^\
Déjà l'ombre des monts descend plus allongée.
ou (au sens figuré ) :
Le soir vient. La tristesse a saisi les génies.
Déjà la nuit se fait dans les esprits plus sombres j
Nous voyons s'obscurcir les fronts que nous aimons $
Et de plus grandes ombres
Tomber du haut des monts.
'•' Horace. Livre I", épître II.
f Virgile, i" égloffie.
<'» Ou Licilius? [Note de Viâhr Hu^.)
'*' Horace. Satires, Livre I, IV.
Depuis Lucilius''', contemporain d'Horace,
Qui dictait trois cents vers, debout sur un seul pied. <|
\^
Epttres.
Tel était ce poëte qu'Horace
Nous peint, et que Sgricci naguère a copié. \
Il dictait trois cents vers, debout sur un seul pied, 4
Et dans ce torrent trouble on eût péché des perles. '$
trecentum diltabat versui Bans pede in unoj
,Qmm flueret lutulentus, erat quod toUere veUes^'^X
TAS DE PIERRES.— VERS LATINS TRADUITS... 495
Cœlum, non animum, mutant, qui trans mare currunt. (Horace.)
Voyager, c'est changer de ciel et non d'esprit.
... Il voyagea pour oublier sa peine ,
Il franchit l'océan, vit l'Inde; chose vaine;
Passer la mer changeant le ciel, mais non le cœur.
Nox erat et anni oBoi, etc.
Mer sereine et bon vent. La nuit illuminait
Ses dômes, ses frontons, ses porches, ses pilastres;
Nous étions sur la poupe à regarder les astres.
C'était l'été, le ciel serein, la mer liquide;
Nous étions sur la poupe assis, ceux de Colchide,
Et ceux d'Élide, émus par l'ombre et le printemps,
Et nous considérions les astres éclatants.
Pour aller au prodige cs-tu monstre toi-même ?
Le beUuaire est voisin de la bêtc;
Et le dompteur du monstre est monstrueux; l'effroi
Suit le Persée autant que l'Hydre $ souviens-toi
Qu'Ulysse avait du loup les paupières vermeilles,
Et qu'Hercule en mangeant remuait les oreilles.
lUum si edentem videris, Brepunt ffna, intm sonat ^ttur, sonat maxiSa, dens
Bridet caninui, sibilant nares, movet aures, soient armenta sicut haud minus.
(Différence des langues.)
En latin, je m'émeus des charmants vers d'Horace :
Die mihi, muta, virum capta poB tempora troja,
^Qm mores hominum multorum vidit et urhes^^^j
'"' Horace. Art poétique.
496 OCÉAN.
Mais en français j'écoute avec fort peu de joie :
Muse, dis-moi quel homme, après qu'on eut pris Troie,
Uit les mœurs de beaucoup d'hommes et leurs cités.
[1879-1880.]
JuBum ac tenacem propositi, etc.
Tout défend l'homme juste et ferme en ses desseinsj
Ni l'ordre d'un tyran, ni les cris d'assassins
D'une foule en fureur contre un usage antique.
Ni l'auster, prince ailé de l'âpre Adriatique,
Si le monde tombait, formidable et fatal.
L'univers écroulé serait son piédestal.
ou
L'univers croulerait sur lui sans l'ébranler.
Homme juste, le front du despote fatal,
L'ardeur des citoyens te commandant le mal,
L'auster qui sur la mer Adriatique gronde.
T'assiègent, âme ferme et volonté profonde.
Mais ne t'émeuvent pasj l'univers peut crouler.
Il te fera périr sans te faire trembler.
L'homme juste est solide, il va sans reculer.
Ni la foule en fureur, ni le tyran qui gronde,
Ni l'auster frémissant, maître de l'eau profonde.
Rien qui puisse en sa marche honnête le troubler.
Si le monde croulait, le monde
L'écraserait sans l'ébranler.
L'univers s'écroulant
Écraserait mes os sans ébranler mon âme.
28 avra 1884.
TAS DE PIERRES. — INSCRIPTIONS, CITATIONS. 497
Inscription trouvée dans les décombres d'Aventicum, ancienne capitale
de l'Helvétie :
Julia A.lpinula, hic jaceo, infelicis patrii infelix proies dux Aventica sacerdos,
exorare patris necem non potui, mak mort in fatis iUi erai. Uixi annos xxiii.
Julie Alpinula. Je suis couchée ici.
Jeune, d'un triste père enfant bien triste aussi.
Aux murs d'Aventicum jadis vierge et vestale.
Je n'ai pu par mes pleurs, mes vœux, ni mes présents
Sauver mon père. Hélas, mourir de mort fatale
Etait dans son destin. J'ai vécu vingt-trois ans.
Julius Alpinus, tué par ordre de Cœcina, dit (ou suppose) Muller.
. . . Cette inscription qui faisait pleurer Byron et rêver Muller.
Inscription de la maison de Moret, dite Maison de François I".
J^ui scit frœnare lin^am sensum qui domare
Fortior efi iUo qui fran^t viribm urhis.
Qui sait brider sa langue et tient ses sens domptés
Est plus fort que celui qui brise les cités.
Pourquoi sensum et non sensui? Pourquoi surtout cette faute de quantité
frœnare lin^am^^^}
Une grave et belle épitaphe, c'est celle que fît pour lui-même François
de Saint-Marcel d'Avançon, évêque de Grenoble au seizième siècle.
D. 0. M. et M. A.
Pu/vis natus, butta vixi,
Iterum pu/vis
Animam Deo reddidi.
0 ZJiator!
Te talem cogita, vale et ora.
Franciscui Avansonium.
Humanitatii sua memor, vivum posuit.
'■> ^oU de fiUor Hugo.
■> ■
498 OCÉAN.
Un manccau vaut un normand et demi.
(Proverbe du Bas-Maine.)
«Le philosophe dit : À une armée de trente-sept mille cinq cents hommes
on peut enlever son général et la mettre en déroute j à l'homme le plus
abject ou le plus vulgaire on ne peut cnleTcr sa pensée.»
Chang-Lun.
(Livre I"j Chap. 10.)
Tallemant des Réaux dit en parlant de je ne sais plus qui : Il fit un trou
dans la nuit. Faire un trou dans la nuit, qui ne se dit plus, explique : Faire un
trou dans la lune.
Proverbe arabe : Quand celui qui parle est un fou, il faut que celui qui
écoute soit un sage.
Les Toscans ont ce proverbe : les cornes sont comme les dents j elles font
mal quand elles poussent, mais on mange avec.
Ils ont cène prière :
— Mon Dieu, faites que je ne prenne pas femme, si je prends femme,
faites que je ne sois pas cocu, si je suis cocu, faites que je ne le sache pas,
si je le sais, faites que je m'en f . . .
EORAN.
L'homme juste et croyant
Quand il prête serment a de graves pensées,
Car il sent sur ses mains les mains de Dieu posées.
TAS DE PIERRES. — CHOSES DE LA BIBLE. 499
CHOSES DE LA BIBLE.
Et j'entrai dans le temple ineffable de Dieu.
Les anges, l'aile ouverte, emplissaient le saint lieuj
Leur sereine lueur effarait ma prunelle j
L'aile d'un chérubin touchait le mur, et l'aile
D'un autre chérubin touchait à l'autre mur.
{ExPendebant autem dos suai cheruhim, et tangehat ala una parietem, et ala che-
rubim secundi tangehat parietem altérant. III Reg. vi. 27.)
JÉRÉMIE.
En ce temps-là les os des pères et des maîtres.
Les os des fils, les os des rois, les os des prêtres.
Seront jetés hors des tombeaux.
Ils seront exposés au soleil, à la lune.
Ils blanchiront dans l'herbe et sur la terre brune.
Parmi les pierres du chemin,
Le passant les prendra, tout souillés des reptiles.
Et les rejettera comme ces choses viles
Qu'on n'a qu'un instant dans sa main.
Job ! tu l'as dit : le sort nous saisit palpitants
Et nous tient dans sa serre.
L'homme né de la femme et qui vit peu de temps
Est rempli de misère,
(Homo natui de muUert, hrevi vivens i empote,
multis repletur miseriis. Job. Ch. xiv.)
ADONAÏ.
Le voici I le voici qui vient sur les nuées.
Je l'ai vu, dit Saint-Jean.
Ses cheveux étaient blancs comme la laine blanche,
Et sa voix égalait le bruit des grandes eaux.
3»-
joo OCEAN.
Il avait dans sa main sept astres, dans sa bouche
Une épée, et ses yeux jetaient un feu farouche.
Il mit sur moi sa droite et dit : Ne craignez pasj
Jean, je suis le premier et le dernier, le maître!
Le monde est une chose et c'est moi qui suis l'être.
Je veux montrer l'abîme à vos yeux étonnés.
J'ai les clefs de la mort et de l'enfer. Venez.
Je sais que vous donnez aux pauvres. Je vous aime.
Venez. Vous marcherez où je marche moi-même }
Après vous écrirez ce que vous aurez vu.
SAINT-JEAN. APOCALYPSE.
Alors un des vieillards prit la parole et dit :
Quels sont ceux-là qui sont vêtus de robes blanches.''
D'où viennent-ils, portant ainsi de vertes branches.^
Et je lui répondis : Seigneur, vous le savez.
Il me dit : ce sont ceux qui furent éprouvés.
Us ont blanchi leur robe, ils ont vidé l'absynthe,
C'est pourquoi les voici dans la demeure sainte j
Ils n'auront plus ni faim ni soif dorénavant ,
Et ne souffriront plus du soleil et du vent;
Jésus va les conduire aux sources des eaux vives;
Ils pourront boire au fleuve ou s'asseoir sur ses rives j
Ils vivront abrités sous la tente des cieux.
Et le Père essuîra les larmes de leurs yeux.
sAI^^r-JEAN.
Et je vis une porte ouverte dans le ciel.
J'entendis qu'on disait : entrez. — J'entrai. — L'espace
Tremblait et flamboyait comme un grand feu qui passe.
Et je vis, — ô terreur ! tout comme je vous vois! —
Un trône environne de vieillards centenaires,
D'où sortaient des tonnerres.
Des éclairs et des voix.
TAS DE PIERRES. — ÉTYMOLOGIE. — GRAMMAIRE. 501
Quatre animaux pleins d'yeux ayant chacun six ailes
Disaient au pied du trône entouré d'étincelles :
Saint, saint, saint le Seigneur! celui qui doit venir!
Chaque fois qu'ils disaient ces paroles, le monde
Tressaillait, comme si, dans son ombre profonde,
Par quelqu'un d'invisible il se sentait bénir !
En même temps je vis venir un cheval pâle.
Celui qui le montait, l'enfer suivait ses pas
Et s'appelait la Mort. Il venait ici-bas
Pour y faire périr les hommespar l'épée.
Notre A, qui nous arrive à travers le grec et le latin, est phénicien. Il
s'appelait Tête-de-Bœuf, Alef, et en était l'hiéroglyphe. Écrit renversé,
comme faisaient les phéniciens, il figurait la tête de bœuf avec ses cornes :
V
Nous l'avons retourné. Mais le caractère hiéroglyphique subsiste.
[ CoUeÛion de M. Loua Barthou. ]
L'Angleterre a pris notre mot abréger et en a fait ahridger (Littleton-
tenures, folio 122). D'où abridgement, abrègement. — Ce mot français a
engendré, en passant du sens propre au sens figuré, un mot anglais, bridge,
pont. Un pont est en effet un abrègement. (Ou le radical brix qui a fait
hriva, brucke, bridge.)
Voltaire dit :
«Jamais prince ne fut plus généreux, ne donna plus.»
{Hifîoirede Charles XII.)
Les grammairiens voudraient : ne donna davantage. Mais Voltaire a raison.
502 OCEAN.
N'employez pas indistinctement Et et Puts. Et marque les anneaux d'une
chaîne j/'«*f marque les degrés d'un escalier.
ô vanité de l'étymologie ! prenez Gibraltar et choisissez entre Cybelis
altare, Kybel altare, Kyblaltar, que vous donnent les latins et Ghihlaltâh
(mont de l'entrée) que vous donnent les arabes.
ABAC. — Table. Le premier mot, on pourrait dire le premier bé-
gaiement qui sort de la table parlante, c'est ABA, ABAC, ABACA. De
là son nom. D' ABACA, Basilides a fait Abraxas et la cabale a fait Abra-
cadabra. Abraxas selon Basilides, qui a constaté le mot, mais ne l'a pas
inventé, représente le nombre 365 selon les lettres de l'alphabet grec. Ce
nombre marque les trois cent soixante-cinq jours de l'année, et les trois
cent soixante-cinq commandements négatifs du Décalogue '" hébreu. Abra-
cadabra produit en se décomposant la pyramide sabbatique.
A
AB
ABRA
ABRACA
ABRACADA
ABRACADABRA
[La Science.]
Produire et sacrifier ont la même racine. Dans la langue aryenne, kri
latin grec
signifie créer (creare). — Krata signifie sacrifier (Saturne. Kronos).
' ' Mis pour Talmud. (N»/< dt ViÛor Hu^.)
PLANS.
Nous donnons ici les Plans tels qu'ils se présentent dans les manuscrits, prose
et vers; tous les genres j sont mêlés, le plan d'une vision supra-terrestre précède
quelquefois un projet de poème réaliste; l'ébauche d'une poésie sur la jeunesse ou les
travaux de Victor Hugo succède à des vers sur la nature ou sur Dieu et des considé-
rations politiques ou sociales viennent s'inscrire sur la page où sont tracés des vers
d'amour ou le début d'un roman; mais ces fragments, vers ou prose, ne sont pas
achevés; tantôt, les vers sont coupés par une ligne de prose; une rime manque-t-clle?
des points marquent la lacune; parfois plusieurs vers manquent, des points alors
indiquent le nombre de lignes à ajouter; souvent deux ou trois versions sont pro-
posées pour la même idée, à plusieurs années de distance.
En voici un exemple :
\^r8 1834, cette vision est ébauchée :
Tout se mêle à mes yeux,
la création s'épouvante, les plantes grimpent le long du mur et s'enfuient
pêle-mêle}
Chaque étoile au hasard court au plafond des cieux,
Flamboyante araignée.
Vingt ans plus tard, cette image, sous le titre : Fin du monde, se précisera :
Les étoiles eiïàrées courront sur le firmament comme des araignées sur
plafond.
Le groupe éclatant des trompettes
Les étoiles fuiront (à ce bruit)
un
Et l'on verra courir sous le plafond des cicux
Ces flamboyantes araignées.
504 OCÉAN.
Puis deux autres propositions :
Les étoiles
Se mettront à courir comme des araignées
Sur un plafond croulant.
ou .
Les étoiles courront sur le plafond des cieux
Comme des araignées.
On le voit, il y a là matière à une étude de la méthode de travail de Viaor Hugo.
Autant que possible nous avons classé ces fragments par ordre chronologique et,
pour ceux qui ne font pas partie des manuscrits intitulés Plans, mais que leur
caractère range dans cette catégorie, nous en avons indiqué, entre crochets, la
source.
[ I828-I840.
i
LES STATUES.
Dans nos villes, la nuit, au clair de lune, sur le pavé des places publiques,
à la pointe des îles où l'eau se plisse, sous les rameaux de l'arbre qui se
balance, voir se taire d'un éternel silence, immobiles,
Ces cavaliers de marbre au geste souverain,
Ces rois de bronze assis sur des coursiers d'airain ,
Géants mystérieux pleins d'un souffle invisible.
Qui, s'ils marchaient soudain, feraient un bruit terrible!
Et l'eau, ce don du ciel.
L'eau qui, couvrant la plaine ou suintant d'une voûte,
S'cpand untôt par flots et tantôt goutte à goutte.
L'eau qui baigne la fleur,
L'eau qui de ses baisers presse la terre avide.
Seule chose ici-bas qui sans vieillir se ride
Et pleure sans douleur!
[OcÉan vers.]
5o6 OCÉAN.
Oh ! disent les hommes.
D'où vient que les femmes vont toujours la tête inclinée
Tandis que c'est nous qui portons tout le fardeau
Dieu a posé sur nos fronts les soucis, sur le leur la beauté
Où nous avons des rides.
Elles ont des rayons.
Nous, nous sommes courbés, mais c'est que nous portons la vie, la
science, les lois, le poids de la maison, la femille, les enfants, les aïeux,
l'honneur du passé, l'espoir de l'avenir,
rois, un royaume,
Poètes, l'univers.
Mais les femmes! elles sont heureuses. Elles n'ont rien à porter. Elles
devraient marcher légères et le front haut.
Ainsi parlent les hommes.
Et moi je dis : hélas !
Femmes! je sais, hélas! pourquoi votre front penche.
C'est que le maître à tous.
Ce Dieu qui fait souvent la fleur lourde à la branche,
A mis l'amour sur vous !
[Amour.]
LES PRIERES EN PLEURS. . .
Qui s'en vont en boitant, des palais dédaignées.
Retournent vers le peuple, et leurs mains indignées
Filent la corde du tocsin.
[Oc£an vers.]
TAS DE PIERRES. — PLANS. 507
A l'esprit qui surgit sur le flot qui s'écroule
Qu'importe quel reflet il jette sur la foule !
Le navire à trois ponts sait qu'il est grand et beau,
Et, sans compter des mers les murmures sans nombre.
Laisse trembler son ombre
Dans les rides de l'eau !
0»;
Le navire à trois ponts connaît la folle mer,
Et, sans en écouter le bruit plein de démence,
Laisse trembler son ombre immense
Dans les rides du flot amer.
[Philosophie.]
Faites, ai-je pensé, pour moi je ne crois pas
Que la haine soit bonne.
Plutôt que . . . que . . . etc.
Que d'être l'araignée étreignant dans ses toiles
La mouche au vol joyeux,
je pense qu'il vaut mieux
Regarder les étoiles.
Je crois qu'il est meilleur, etc. — (la nature).
L'injure
N'a rien qui deshonore.
En le heurunt toujours, la haine fait d'un nom
Une cloche sonore.
La corde est là qui pend, et le premier venu
En passant la secoue.
5o8 OCÉAN.
Moi, j'erre dans les bois
De là, j'entends mon nom qu'on agite à grand bruit
Bourdonner sur la vUle.
[OcÉan vers.]
Lorsque j'étais enfant . . .
...J'entendais chuchoter mes pensées
En foule à mon esprit -,
Ame par l'idéal et l'extase saisie.
Je voulais marier à toute poésie
Toute religion j
Dans mon cerveau, troublé comme un nid d'hirondelles.
Je sentais frissonner les innombrables ailes
Du démon Légion !
Comme on sent des oiseaux voler sous une voûte,
Je sentais vaguement la foi, l'amour, le doute
Qui rêve et s'interrompt.
Mainte idée enfantée aussitôt que conçue,
Se heurtant pêle-mêle en cherchant une issue.
S'agiter sous mon front!
[Moi.]
Ô Dieu, que vous perdez dans l'ombre de miracles!
Dans la création combien de grands spectacles
Que ne regarde aucun regard intelligent!
ou
Dans la création, dans le ciel plein d'abîmes.
Que de spectacles grands, prodigieux, sublimes,
Que ne regarde, hélas! nul œil intelligent!
[Dœu.]
TAS DE PIERRES. — PLANS. 509
Aristophane
Euripide a été le but de tes flèches.
Et Socrate (pensif)
A qui ta main tendait la diatribe aiguë,
A bu ton fiel avant de boire la ciguë.
Mais le genre humain t'absout — le genre humain t'admire — tu as le
rire — le grand rire — le rire égal à Jupiter.
Il y avait dans l'Olympe un treizième dieu, le dieu Rire.
[Artistes. Poètes.]
LE VIEILLARD.
Dans ce même jardin
Comme un oiseleur aux aguets,
Tous les jours sur ce banc, pendant que les muguets
Pourchassent les moineaux avec leur sarbacane,
Les mains sous son menton, le menton sur sa canne,
Le chapeau sur les yeux, les jambes faisant l'X,
Il s'assied, contemplant la fenêtre d'Alix.
X}
[OcÉan vers.]
Les culs-dc-jatte ont jeunes les Maintenons que les grands rois ont vieilles.
D'avance, et c'est quelque chose,
Scarron fit Louis cocu.
Les culs-de-jatte ont la rose,
Les grands rois le gratte-cul.
Scarron , d'avance , étrange chose !
Fit Louis quatorze cocu.
Les culs-de-jatte ont la rose.
Les grands rois le gratte-cul.
[Oc^AN VERS.]
5IO OCÉAN.
BOURDALOUE À LOUIS XFV.
Sire, contentez-vous d'être roi. C'est beaucoup.
Dieu, sire, a la tiare et vous le diadème.
Mais voulez-vous donc être au-dessus de Dieu même.'*
Pour vous plaire, faut-il que nous placions enfin
L'enfant-Jésus plus bas que monsieur le Dauphin,
Qu'on mette au lieu d'autel un trône dans l'église,
Qu'au lieu de s'étoiler le ciel se fleurdelyse ?
[Feuilles paginées.]
AU SIEUR DE VISÉ.
Toi qui calomnias Molière,
toi qui fis quelquefois
À son côté saignant frappant l'altier poète,
Frémir légèrement sa majesté muette,
Toi qui plus lâche encor que l'insulteur romain.
Hideux, oblique, louche, et tenant à la main
Ton panier de servante empli de choses viles
Qu'à l'angle de la borne on jette dans les villes.
Et glissant comme un pauvre à l'ombre des grands murs,
Venais chaque matin, sortant des lieux impurs
Où pour un peu d'argent l'esprit se prostitue.
Vider l'ordure au pied de la noble statue.
Sois maudit ! sois flétri I sois inÛme à jamais !
L'envie a ses festins, la haine a ses orgies.
Quand les ennemis du grand poëte se rassemblaient autour de son œuvre
comme des chacals autour d'un lion blessé, et faisaient pâture de sa gloire
Et qu'on voyait, parmi les rires impudents,
Son nom se déchirer et saigner sous leurs dents.
Toi, tu te pavanais au milieu d'eux, et tu étais encore le plus infâme
entre les infâmes.
TAS DE PIERRES. — PLANS. 511
Ne daignant même pas couvrir d'une tunique
Ton lâche orgueil, stupide, insolent et cynique
Et d'autant plus gonflé qu'il est plus corrompu,
Comme le ventre infect d'un Silène repu.
Sois maudit {*M
[CtaTioyE.]
DANS LE CIMETIERE. . .
Que deviennent ces âmes.?
Vers quoi naviguent-elles ?
La plupart ne sont-eUes pas naufragées et déjà dans l'abîme ?
Et ce qui m'inspirait ces pensées, c'était de voir ces pierres des tombeaux,
ces crucifix, etc.,
Tous à demi penchés pêle-mêle dans l'ombre
Comme les mâts épars d'une flotte qui sombre.
[Feuilles paginées.]
0 nature. . .
Tu fais tout vivre.
Nature,
Amour doux et profond de toute créature,
Centre de la pensée et centre de l'instinct.
Par toi tout resplendit et sans toi tout s'éteint.
La meute ardente aboie aux cloisons du chenil j
Le crocodile sort de la vase du Nilj
Le tigre au aâne plat rampe et bâille au soleil j
Tout cela va, vole, se traîne et se tourne vers toi
Vers toi, Vénus, Cybclc, Isis mystérieuse !
[Nature.]
'*' Nous avons trouvé dans le dossier Feuilles paginées, cette note,' écrite cinq ou six
ans avant les vers , sur le libellistc Donneau de Visé :
Homme de plomb, lourd, noir, ayant une maigre plume sur la tête comme un
encrier. C'était un encrier en efFct que cet homme. C'est en lui qu'on puisait pour
noircir les autres.
512 OCEAN.
0 sapin desséché que la cascade arrose,
L'onde éternellement. . .
Et la sombre nature au fond des bois cachée
Te voyant ainsi mort sous cette urne épanchée,
S'étonne. . .
Car tout vit à ce jaillissement, l'arbre et la plante,
Et chaque goutte d'eau fait éclore une fleur}
Mais
Le mont épuisera son gave inépuisable
L'étoile s'éteindra
... Le lac videra son profond réservoir
Avant qu'un rameau vert sorte de ton flanc noir.
Car on ne vit pas de ce qui vient du dehors. On vit de ce qui est au
dedans. Et tu n'as plus la sève.
O sapin mort, mouillé par cette onde éternelle I
Sapin. . .
Tu ressembles au cœur quand il n'a plus d'amour.
En vain les prospérités, vagues tumultueuses, l'ambition'"
honneurs, richesses, etc.
Jamais
On n'y verra fleurir, quelque onde qui le noie,
Ce frêle rameau vert qu'on appelle la joie !
[La Natuilk.]
(')
... La mer au gré du vent
Ridait sa sombre moire où se jouaient les algues.
— Je ne sais trop comment amener l'abbé Salgues,
Deux mots illisibles. (Nott Je l'Édittiir.)
TAS DE PIERRES. — PLANS. 513
Seule rime possible à ce mot du démon.
^ Mais si je remplaçais algue par goëmon.?
' Vous mettrez goëmon, lecteur; moi, je passe outre. —
^ Le douanier enfonça sa casquette de loutre
^ Et vit un bâtiment filer à l'horizon.
[OcÉan vers.]
Lecteur, vous avez vu peut-être à quelque vitre,
Ou dans ce livre même, au revers du faux titre.
Le portrait d'un monsieur hautain, rogue et méchant,
Frisé comme un valet, ventru comme un marchand,
! Joyeux comme un agent de change un jour de crise.
Et puis, j'aime à le croire, avec quelque surprise,
k Sous ce portrait bourru vous avez lu mon nom;
Y Et vous vous êtes dit : — Est-ce ressemblant.? Non!
Ceci, c'est un vieux gueux tourmenté par un asthme,
. . . Jamais l'enthousiasme ,
Jamais la rêverie aux ailes d'or, jamais
L'esprit qui des hauts lieux visite les sommete . . .
[Moi.]
Le poëte dit : La poésie, c'est
Le poëme de Dieu traduit en langue humaine.
Je tire du lac bleu, des cieux, des arbres verts,
La vie intérieure et j'en remplis mes vers;
La chose dans le mot revit, plus belle encore.
L'étoile se fait verbe et la fleur métaphore.
Virgile, Homère,
Le mirage qu'Horace a vu fuir dans le ciel
Passe éternellement dans un vers immortel.
Grâce à moi, l'occan, l'aquilon, la forêt.
Tout donne sa leçon et tout dit son secret,
"' Le manuscrit s'arrête à ce vers. (Note dt l'Editeur.)
35
514 OCÉAN.
L'immense bégaiement devient un grand langage.
Car, comme une clarté qui d'un feu se dégage,
La pensée, amour, foi, prière et vision,
Est le rayonnement de la création I
[Artistes. Poètes. Grands hommes.]
Quand la mère va errant sous les arbres du cimetière
Mère, ne pleure pas, dit la grande nature.
Ton fils est partout autour de toi. —
Le sombre océan dit avec sa voix étrange :
— Ne pleure pas. Ton fils est un doux alcyon.
— Ton fils est un parfum, ton fils est un rayon.
Disent l'aube et la fleur, rien ne meurt et tout change.
L'arbre penché murmure : — Il est toujours vivant j
Ton fils est un soupir qui passe dans le vent.
Le ciel dit : — Ton fils est un ange!
La mère pleure et dit : j'aimais mieux mon enfant.
Certes la fleur est douce, l'arbre est beau, etc.
Mais j'aimais mieux mon enfant que...
J'aime mieux mon enfant, ô ciel, que tes étoiles
Et que vos anges, 6 mon Dieu!
Rendez-le moi, ruisseaux, fontaines, etc.
Ame du monde, rends-moi l'âme de mon foyer.
Rends-moi mon enfant. Seigneur!
ÔDieu
Qu'importe à ta splendeur profonde
Une perle de plus dans l'onde.
Un astre de plus dans l'étherl
Ce lit glacé, en proie au ver,
Qu'assoupit d'un bruit monotone
La feuille qui tombe en automne,
La neige qui tombe en hiver!
TAS DE PIERRES. — PLANS. îI5
Ce cri de ta douleur, ô mère, Dieu l'écoute.
Mais il a ses lois.
Vous regardez trop peu, quand vous êtes heureuses,
La nature, les champs, les arbres du Seigneur.
Vous êtes toutes dans vos enfants. Alors Dieu prend votre cœur,
Il le broie et le mêle à la création.
Va, erre, pleure, regarde, aspire.
Le bois profond, l'eau sombre où l'esquif s'aventure,
La tour qui jette aux ans de solennels défis,
La colline, le vent, le fruit d'or, la fleur pure,
Tout désormais aura pour toi dans la nature
Comme une vague odeur de l'âme de ton fils!
Pour nous montrer Dieu, il sort
Un rayon du berceau, de la tombe un éclair.
La vie est une mer pleine de gouffres.
Pauvres mères, toujours, sans redouter les lames.
Vous mettez votre amour, vos cœurs, vos soins craintifs.
Votre espérance en Dieu, votre avenir de femmes,
Tout ce que vous avez, dans les berceaux plaintifs.
Vous embarquez vos âmes
Sur ces frêles esquifs!
L'herbe, les fleurs, les nuages, les arbres, sont doux et fraternels pour
l'enfant
Car on sent palpiter pour l'humble créature
Le sein universel de l'immense nature.
Maternel océan où vont tous nos ruisseaux,
Qui berce en même temps sous les mêmes sourires
Tous ces petits navires
Qu'on nomme des berceaux!
[OcÉan vers.]
}3-
5i6 OCÉAN.
Crains l'être sans beauté, sans fierté, sans amour.
Qui rampe avec l'espoir de s'envoler un jour!
Crains ce jour-là, s'il vient! l'âme est toujours troublée,
L'homme a toujours horreur de voir la haine ailée.
ou :
La nuit fait peur, l'éclair glace l'âme troublée.
Mais rien n'est effrayant comme la haine ailée.
C'est Satan.
ou :
Ce jour-là, jour maudit, montre à l'âme troublée
Cette chose hideuse à voir, la haine ailée !
Le serpent dans la cave attend qu'il ait des ailes.
[OcÉan vers.]
Tu connais comme moi ces choses de la rêverie pres<jue impossibles à
exprimer.
Un refrain de chanson qui vous revient sans cesse.
L'horloge dont le bruit vous suit comme une voix.
Un vers latin qu'on dit dans une heure cent fois
Tantôt d'une façon, puis d'une autre manière}
Mille ornières où va la bête routinière
Tandis que dédaignant ce que les sens lui font,
La pensée est ailleurs dans quelque ciel profond !
[OcÉan vers.]
Homme, à quoi bon tant de peine?
Pourquoi unt de sueurs, de labeurs, de travaux?
Que te sert de t'essouffler pour de misérables intérêts?
Car tu ne te reposes jamais
Car tu mènes le bœuf avant le jour au sillon ,
Car
TAS DE PIERRES. — PLANS. 517
À l'heure où l'oiseau dort dans les forêts perdues,
On entend, sous ton fouet qui les presse et les suit.
Sonner les clairs grelots des mules éperdues,
Courant aveuglément dans les routes la nuit!
À quoi bon tout cela? ne faut-il pas mourir-
Ne faut-il pas s'en aller dans l'ombre.''
Moins de labeur et plus de contemplation.
Cherche Dieu dans ton âme! Aime! voilà la loi.
[OcÉan vers.]
Riches, le pauvre a droit de manger et de boire.
C'est quand la bouche a faim que l'âme devient noire.
Les petits enfants, les pauvres femmes, etc., ne sont pas faits pour
ramasser vos miettes sous vos tables, etc.
Voilà ce que dit la terre, ce que disent la mer, le vent.
Ce que dit la montagne aux forêts de sapin.
Ce que sur les coteaux redit la vigne mûre,
Et voilà ce que murmure
Le blé dont on fait le pain.
[Océan vers.]
Hélas! qui admire la nature? Qui contemple les champs, etc. (Déve-
lopper ceci.)
Poètes que nous sommes.
De quoi nous plaignons-nous. Seigneur, nous tes apôtres?
Ton poëme n'est pas mieux compris que les nôtres.
L'arbre qui...
À travers ses rameaux laisse voir les étoiles.
Paraît plein de cerises d'or.
[La Nature.]
5i8 OCÉAN.
Charmant passé! clarté pure et divine!
Non, rien n'est mort, et tout peut rajeunir
Tant qu'à la fleur il reste une racine.
Tant qu'à l'amour il reste un souvenir.
ou
Oh! ton regard lointain nous charme et nous fascine,
Doux passé! rien n'est mort, et tout peut rajeunir
Tant que de l'humble fleur il reste une racine
Et de l'amour un souvenir.
m :
ô mémoire! clarté divine!
Tout peut renaître et rajeunir,
Car la fleur vit par la racine
Et l'amour par le souvenir.
[Amour.]
Jamais, fût-ce en avant, fût-ce vers la lumière.
On ne fait faire un pas de force au genre humain.
ou :
Fût-on Napoléon, Voltaire ou Robespierre,
Jamais, fût-ce en avant, fût-ce vers la lumière,
A moins que Dieu ne pousse et n'aide votre main.
On ne fait faire un pas de force au genre humain.
[OcÉan vers.]
Aime, et tu comprendras. Dans le cœur il fait jour.
Dieu fit la Vérité d'un rayon de l'amour.
ou :
le cœur a sa clarté.
D'un rayon de l'amour Dieu fit la Vérité.
. . . Alors nous échangeâmes
De ces mots dont on pleure et qui mêlent deux âmes.
[Amour.]
TAS DE PIERRES. — PLANS. 519
La pensée est à l'homme et le rêve à la femme.
Rêvez donc, ô bel ange, et laissez-vous bercer!
Un jour vient où soudain nous semblons changer d'âme.
Un rayon naît en nous, en vous naît une flamme.
L'amour nous fait rêver, l'amour vous fait penser!
Ô femmes! la nuit est sur nous comme sur vous, mais elle nous donne
inégalement ses dons dont'elle fait deux parts.
Les rêves sont pour vous, pour nous sont les ténèbres.
Ce sourire éternel des choses de la terre
Qu'on appelle jeunesse, aube, matin, printemps,
Vous l'avez dans le cœur, car vous avez vingt ans.
[Amour.]
Le peuple. . . c'est de la poussière, c'est l'air.
C'est l'eau sur la grève.
C'est au pied du passant la poudre qui se lève.
Hélas! tout cela est tranquille longtemps. Mais ne vous y fiez pas.
L'eau dort, le sable joue autour des caravanes.
L'air s'embaume en courant sur l'herbe des savanes.
Jusqu'au jour où la voix qu'écoute l'océan
Dit au sable, à la vague, au vent que rien n'arrête :
Poussière, deviens trombe! onde, deviens tempête!
Air, deviens ouragan !
[OcÉan vers.]
Les collines, les eaux, les plaines, les forêts
Sont meilleures que l'homme.
Comme de la parole il use mal souvent,
A l'onde heureuse et pure.
Aux herbes, aux grands bois remués par le vent,
Dieu donne le murmure.
520 OCÉAN.
'Afin de réveiller dans le coin le plus doux
Des âmes repliées
Les choses d'autrefois qui se plaignent en nous,
"Vaguement oubliées.
Je regarde passer sur le bois sérieux,
Agité, mais paisible,
Cette brise de l'air, souffle mystérieux
D'une bouche invisible,
Qui porte à toi, son Dieu dont rien ne la distrait.
Les bruits que tu recueilles,
Et dont chaque boufFée ouvre dans la foret
Des cavernes de feuilles.
[OcÉan vers.]
Temps où
ou.
Où déjà l'on voyait, aube encor vague et sombre.
Derrière la montagne, effrayant amas d'ombre.
Poindre Napoléon.
Le Seigneur. . .
Il nous prend nos flambeaux et les écrase à terre.
Il éteint. . .
Les Bourbons dans le sang, les Condé dans la fange.
(Berri)
Livre
L'époux à Ravaillac et la veuve à Judas.
Charles X alla à Holyrood
Confrontant leur faute à sa faute
S'expliquer avec les Stuarts.
TAS DE PIERRES. — PLANS. 521
Où éticz-vous, Bourbons, quand Bonaparte apparut.''
Vous ne faisiez rien pendant qu'il feisait tout.
Que faisiez-vous, hélas! famille inaperçue,
Quand penché sur l'Europe, à grands coups de massue.
Coups que l'histoire encor dans le lointain entend,
Superbe, il enfonçait, colosse haletant.
Dans l'esprit orageux des peuples et dans l'onde
Des Révolutions débordant sur le monde,
Arcole, Marengo, Saint-Jean-d'Acre et Lodi,
Ces pilotis géants, où, bâtisseur hardi,
D'avance il asseyait, que le flot gronde ou dorme.
Le rêve monstrueux d'un édifice énorme'".
BONAPARTE.
Ouvrier formidable, et qu'on voyait, grande ombre.
Passer et repasser sans cesse en la nuit sombre.
Les mains pleines du poids des grandes actions.
Dans la fournaise en feu des révolutions.
De son marteau sonore et de ses bras puissants.
Douze ans il a frappé des coups retentissants
Sur l'Europe, éclairé par le brasier qui fume.
Que n'a-t-il pas forgé sur cette immense enclume!
Nos lois, notre gloire. . . nos idées. . . notre siècle
(2)
Du temps de Napoléon, l'œil était ému du spectacle de la terre.
Les anges disaient au Seigneur (chœur) :
Entendez-vous les mères et les femmes
Vous implorer contre César debout?
O CoUeSiou de M. Louis Barthou. — <'' Idem.
i
522 OCÉAN.
De tous côtés le sang, la mort, les flammes,
On lutte, on tue, et des tourbillons d'âmes
À chaque instant s'envolent de partout !
Que de cités en feu fument dans l'ombre !
carnage
Vos champs de blé sont des champs de bataille,
Sur vos épis des mourants sont couchés.
Cet homme est un fléau. Comme Attila. Arrêtez-le.
Mais Jéhovah répondit à ses anges :
(Napoléon expliqué par Dieu)
Attila était aveugle. J'ai mis mon regard dans l'œil de Napoléon.
[Artistes. Poètes. Grands hommes.]
184I-1860.
LA TEMPETE.
...Alors, du fond de cette affreuse nuit.
Accourent en hurlant vers le sloop qui s'incline
D'épouvantables flots, comme si la colline
Qu'on voit là se mettait à rouler tout à coup.
La mer gronde et blanchit comme un vase qui bout.
ou
Couverte de grands bois, qu'on voit à l'horizon
Se mettait à rouler soudain vers la maison.
ou
Qu'on voit là, près de nous, derrière la maison,
Se mettait à rouler soudain sur l'horizon.
[La mer. ]
TAS DE PIERRES. — PLANS. 523
J'ai vécu.
Autrefois je croyais comme un crédule enfant,
Maintenant je crois comme un athlète qui a lutté, comme un pèlerin
qui a marché, comme un homme qui a pleuré.
Plus j'ai vécu, plus j'ai souffert, plus j'ai prié.
Jeune, je ne doutais de rien. Sombre et plié,
À présent j'implore et je rêve.
La vie est un chemin, voyage d'ici-bas.
Que l'on commence fier et marchant à grands pas.
Que sur les genoux on achève.
Tout mène à vous , mon Dieu , la route des palais
Et le sentier de la chaumière.
La voix qui parle en nous, voix qui jamais ne ment.
L'expérience humaine et le raisonnement
Aboutissent à vous, lumière I
Mon âme entre elle et vous jadis sentait un mur.
Aujourd'hui j'aperçois au fond du ciel obscur
Toutes les vérités sans voiles.
Ils disent vrai, j'avais un temple dans le cœurj
La voûte en est tombée, ils disent vrai. Seigneur,
Maintenant je vois les étoiles!
[Moi.]
J'ai vu nos mœurs, nos lois, nos cités, nos Sodomes,
Le faible qui se livre et le méchant qui rit,
Alors, poëte empli du Dieu par qui nous sommes.
Sur les esprits des hommes
J'ai versé mon esprit.
J'ai versé mon esprit sur ces esprits sans nombre.
Sur tous, homme, vieillard, mère, enfant, frère, sœur.
Foule que je voyais marcher, — • vision sombre! — -
Pêle-mêle dans l'ombre,
Dans votre ombre, Seigneur!
524 OCÉAN.
Mais leurs mauvais instincts, leurs passions arides,
Changeaient leur âme en crible et tout s'en est allé.
Et ma pensée a fui de ces cœurs bientôt vides.
Comme l'eau par cent rides
Sort d'un vase fêlé!
Qu'importe où va l'esprit! le torrent qui s'écroule
Rejaillit en vapeur vers le ciel large et bleu}
Et l'esprit du poëte, onde qui toujours coule,
Inonde un jour la foule.
Puis remonte vers Dieu!
Mais j'ai versé mon cœur dans un unique vase.
Mon cœur et ses rêves, etc . . .
Et toutes les chimères
Dont le bonheur est fait.
Et jamais
Jamais lys n'a gardé sa perle de rosée . . .
Jamais le tabernacle où reluit la topaze
N'a gardé sur l'autel votre hostie, ô Seigneur,
Jamais l'ange incliné n'a conservé l'extase
Comme ce sacré vase
A gardé mon bonheur!
Car ce vase est l'onyx, d'un sceau divin fermée.
Qui ne laisse jamais échapper la liqueurj
Car ce vase est l'amphore élue et parfumée j
Car ce vase, ô ma bien-aiméc,
Ce vase, c'est ton cœur!
Ce vase, c'est ton cœur, mystérieux, sublime.
Éprouvé par ce feu qu'on nomme la douleur,
intime,
Profond comme un abîme.
Et pur comme une fleur.
[Amour.]
TAS DE PIERRES. — PLANS. 525
LA FONTAINE MOLIÈRE i''.
L'une est la fantaisie et l'autre est la pensée.
Deux déesses. Deux sœurs. L'une rit, l'autre songe.
Leurs bouches
Charmantes toutes deux et toutes deux farouches.
Elles aiment
Les lacs virgiliens, les antres frais, l'asile
Où rit le vieux Silène, où dort le beau Mnasyle,
L'air qui toujours se plaint, l'eau qui gémit toujours,
Et les vastes rameaux des bois profonds et sourds.
mêlent leur doux visage.
Aux projets de l'enfant, aux chimères du sagCj
Et la nuit, quand il dort, viennent, chaste faveur.
Baiser le large front du poëte rêveur.
Toutes deux vont glanant sur terre et dans les cieux.
Toutes deux d'ornements divins et gracieux
Aiment à rehausser la gaze de leurs voiles ;
Mais l'une y met des fleurs et l'autre des étoiles.
Elles mènent et emportent à travers l'espace
Comme des oiseaux étranges
Les hippogriffes bleus, les Pégases dorés,
Tous ces chevaux divins, frissonnants, effarés.
Qui, fils des anciens luths et des lyres nouvelles.
Sur les pâmasses verts ouvrent leurs grandes ailes.
Puis elles redescendent à terre
Et le matin le pâtre errant dans les clairières
Voit dans l'ombre du taillis ...
(')
La fontaine Molière a été érigée en 1844, rue Richelieu. {Note de l'Éditeur.)
526 OCÉAN.
Où le ciel disparaît dans les branches jalouses.
Voit leurs pieds nus empreints au velours des pelouses.
Oh ! les chastes beautés ! oh I les pudiques sœurs !
Comme elles vont des prés foulant les épaisseurs!
Comme elles ont l'amour de la nature! et comme.
Déesses qu'elles sont, elles méprisent l'homme!
Ce sont elles pourtant, ces vierges aux fronts purs,
Que deux magiciens font vivre dans nos murs
Et que montrent aux yeux de la foule accourue
Molière sur la scène et Pradier dans la rue!
' [OcÉan vers.]
Titre d'un volume de poésie :
VERS POUR LES VIEUX.
Ô vieillards qui songez, dans votre ennui profond.
Aux choses que Dieu mène et que les hommes font,
Et qui rêvez, ouvrant à demi la paupière.
Assis au grand soleil sur un vieux banc de pierre.
Gardons le souvenir de cette douce flamme,
Adorons cet amour, ces baisers, ces transports.
O mémoire ! 6 passé ! rayon resté dans l'âme !
Qui ne se souvient pas est plus mort que les morts.
Il se peut, puisque Dieu le veut.
Que loin de toi j'use ma vie!
Il ne se peut
Que je t'oublie!
I
TAS DE PIERRES. — PLANS.
Comme il fait sombre et comme il pleut!
Il se peut, ô mélancolie,
Que j'erre loin de toi, Julie!
Il se peut, puisque Dieu le veut!
Il ne se peut
Que je t'oublie!
527
Bon — quoique déchiré '''.
Quoi!
Toute cette toilette adorable et charmante,
Ce frais chapeau de paille aux rubans dénoués,
(énumérer)
Ces rubans qui avaient l'air de m'aimer, en qui j'avais foi.
Tout cela a couru au devant de quelqu'un qui n'était pas moi
Au devant d'un Gustave ou d'un Arthur stupide!
Ces petits brodequins se sont laissé défaire
Par un autre que moi!
Grand Dieu ! ce châle bleu m'a trahi !
[Amour.]
Ô peuple, songes-y.
Faire vos mœurs de tout ce qui défait les lois.
C'est un péril. Mêler au hasard à la fois
Dans votre esprit public inquiet et sauvage
La liberté farouche et le sombre esclavage,
Le bien, le mal, le vrai, le faux, le oui, le non,
C'est un péril. Laisser en proie aux maux sans nom
Le pauvre assis au seuil du riche oisif et libre.
C'est un péril.
Etc..
[POUTIQUE.]
W
NoU de Uidor Hug). — Le haut de la page est de'chiré. {îJote de l'Éditeur.)
528 OCÉAN.
L'enfant ignore. Hélas! la mère tremble et prie.
L'avenir. . .
Apparaît, sombre et triste, à son cœur maternel.
0 tempêtes! écueils, inquiétude amère!
C'est l'océan qu'on voit dans l'œil bleu de la mère,
Ce qu'on voit dans l'œil bleu de l'enfant, c'est le ciel.
ou :
L'enfant rit, mais l'angoisse est au cœur maternel.
ô tempêtes! écueils! Avenir! vie amère!
Ce qu'on voit dans l'œil bleu de l'enfant, c'est le cielj
C'est l'océan qu'on voit dans l'œil bleu de la mère.
[OcÉan vers.]
Vieilles églises bretonnes du bord de la côte. — La nuit — dans la tem-
pête, matelots perdus sur la mer du large.
La nuit,
Les guivres de granit, le feu dans la paupière.
Les gargouilles, ouvrant leurs mâchoires de pierre.
Battent de l'aile ainsi que d'effrayants vautours.
Et hurlent sur la mer aux quatre coins des tours 5
Du haut des noirs clochers, le dragon, la tarasque
Ajoutent, furieux, leur soufHe à la bourrasque "'.
[La mer.]
'"' Au bas des vers une liste :
Danses de la nuit.
Spectres. — Djinns. — Stryges. — Lamies. — Guivres. — Hydres. — \&m-
pires. — Larves. — Brucolaqucs. — Drées. — Gargouilles. — Masques. — Gnomes.
— Satyres. — Faunes.
Cydopes. — Femmes-cygnes. — Nixes. — Wilis. — Walkyries. — Fées. —
Elfes. — Sylphes. — Ondins. — Nymphes. — Lémures. — Napces. — Œgipans.
Myosotis. — Nénuphars. — Glaïeuls. — Sagittaires. — Joncs. — Mandragores.
— Goblqblins. — Poulpiquets. — Corrigans. — Bisclavarets.
TAS DE PIERRES. — PLANS.
529
Face noire luisante. Yeux ronds blancs. Petite prunelle noire. Sourcils
verts arqués. Au-dessous des deux yeux deux grands croissants au lieu de
joues. Petit nez vert en bec d'oiseau. Bouche rouge vif en fer à cheval.
Lèvre inférieure verte. Rictus de satyre. Pour barbe quatre longues folioles
blanches à nervures noires faisant une sorte de collerette sous la face. Pour
bras deux sarments verts agitant en guise de mains deux espèces de spatules
triples rouges bordées d'une barbe
d'écrevisse verte. Corps très petit porté \
par deux jambes rampantes jaunes \j
pareilles à deux grosses chenilles bar-
belées. Derrière sa tête frétille une
petite queue verte au bout de laquelle
brille une grosse perle blanche. —
Il rit le soir dans les arbres, et il ap-
plaudit ceux qui passent la nuit en
entrechoquant à grand bruit ses deux
spatules.
Habite dans des espèces de grottes
Louis XV, inaccessibles, au plus sombre des forêts, construites de jolis cail-
loux lavés, verts, jaunes, noirs, blancs et rouges, qui font des mosaïques
bizarres.
Sa femelle lui ressemble. Seulement elle a les yeux rouges, la barbe
rouge, la queue rouge avec un gros rubis au lieu de perle, la bouche
blanche, les spatules vertes et blanches à poils rouges.
Ils ont environ deux pieds de haut.
La nuit ils ont une petite flamme jaune sur la tête.
(Les Pégases.)
LES HIPPOGRIFFES.
Dans cette étrange nuit les chevaux m'apparurent.
Leur croupe ruisselait d'écume et de sueur.
— Quels chevaux? quels chevaux, ô livide rêveur?
— Les chevaux irrites qui s'en vont dans l'espace.
Les noirs chevaux ailés dont l'essaim gronde et passe 5
Le cheval Ouragan, le cheval Vision!
34
tMTmtlMUl lAnODAU.
530 OCEAN.
(Énumération des autres hippogriffes. Leurs têtes, leurs crinières, leurs
ailes — plumes aux uns, nageoires aux autres — écailles, ongles — leurs
poitrails, leurs croupes dans la nuit et dans le vent.)
Le cheval Rêve , le cheval Horreur, le cheval Épouvante !
Et tous ces noirs coursiers, Horreur, Rêve, Epouvante!
Et la chimère Effroi, monstrueuse et vivante,
Et tous ces noirs chevaux. Horreur, Rêve, Épouvante I
Jersey, i6 y*"* 1852.
On entend au loin
Crier le cabestan d'une ancre qui se lève.
Des chevaux sur la grève . . .
Traînent des chariots chargés de goëmou}
Des femmes remuant le sable et le limon.
Passent, le trouble en main, et rôdent, jambes nuesj
De grands oiseaux blancs vont et viennent dans les nues.
A l'horizon la mer, sans fond comme la nuit.
0 Dieu! que faites-vous de cet effrayant bruit.?
Qu'est-ce que vous mêlez. Seigneur, à ces nuées,
A ces vagues dans l'ombre en hurlant remuées.
Aux ouragans, aux flots roulant de noirs débris.?
Qu'est-ce que vous mêlez à la tempête, aux cris
Des cormorans rasant le cap inabordable,
A recueil, à l'abîme, à ce puits formidable
D'où l'esprit sans horreur n'a jamais remonté?
Est-ce votre colère? ELst-ce votre bonté?
Voulez-vous seulement quand l'homme au bord des ondes
À travers les splendeurs et les ombres profondes
Ose élever vers vous son regard sans clarté
Ecraser ce néant sous votre immensité?
[Dieu.]
TAS DE PIERRES. — PLANS. 531
A peine, hélas! l'enfant.
Ce brin de l'herbe humaine agitée à tout vent.
Ce chiffi-e obscur jeté dans l'abîme du nombre,
Est né, qu'il pousse un cri. C'est qu'il sent dans cette ombre
La main froide du sort saisir ses membres nus.
Oh! ne t'enivre pas des confiances folles
De ton âge ignorant, candide et triomphant.
Ne crois pas échapper au noir destin, enfant.
Dieu. . .
Compose notre vie et notre infirmité
D'une seule douleur qu'on nomme humanité.
Quand nous naissons, il prend dans ses doigts notre argile,
Y mêle tous les deuils de ce monde fragile,
Tous les sanglots qu'on pousse ici-bas, et sa main
Pétrit chaque homme avec les pleurs du genre humain.
[Dieu.]
Son père l'ignorait, ce pauvre infortuné.
Personne ne savait comment il était né.
11 n'avait pas quatre ans que sa mère était morte.
Il mendiait pieds nus son pain de porte en porte j
C'est ainsi qu'il grandit.
Jamais on ne lui mit entre les mains un livre.
Personne ne lui dit : enfant, Û est un Dieu
qui nous voit tous, père indulgent, juge austère.
Jamais on ne le fit devant ce grand mystère
Mettre à genoux joignant ses deux petites mains.
Un jour, comme un oiseau qui ramasse une miette.
Il prit un peu de pain au seuil d'une maison.
Mais les oiseaux du ciel ne vont pas en prison.
On y jeta l'enfant.
}4-
532 OCÉAN.
Il y entra enfant, il en sortit diable.
Homme, le bagne. — Il en sortit. — On lui disait : va-t-en!
Pas une main tendue au pauvre misérable. . .
Enfin poussé ainsi par les épaules, il descendit au fond du crime.
Et voilà qu'aujourd'hui, le couteau monstrueux
Dont l'ombre est à jamais sur la place de Grève
Et qui semble sortir de l'enfer dans un rêve,
À la face du peuple, à la face de Dieu,
Rouge, horrible, et doré des rayons du ciel bleu,
Tout dégouttant de sang lentement se relève.
Je t'absous toi , bourreau , paria porte-glaive !
Potence.
Guillotine.
Crime
Châtiment
Potence raconte la monarchie
Guillotine
et la papauté
T. a Révolution
Le génie humain poursuit son œuvre à travers les siècles et passe le
flambeau d'un homme à l'autre, les hommes se continuent et se font écho.
Et les mêmes esprits sous d'autres noms renaissent,
Callinique revit dans Congre vej Porta
Dans Daguerre*"} et le Dieu, mort sur le Golgotha,
Qui veut briser les fers, l'esclavage et la force,
Met l'âme de Las Case au cœur de Wilberforce.
[Artistes. Poètes. Grands hommes.]
"'' Callinique, feu grégeois j Porta, chambre obscure. (Nott de UiBor Hugo.)
TAS DE PIERRES. — PLANS. 533
Vanité des efforts des anciens sages pour trouver le fond de la destinée
et résoudre l'énigme de l'homme.
Énumérer les doctrines de chacun , les caractériser d'un mot :
Zoroastre
Pythagore
Manès (manichéisme)
Thaïes (hypothèse de l'eau génératrice)
Socrate
Platon
Aristote, etc.
et terminer ainsi :
Et Diogène s'accroupit découragé, laissant errer son regard de sa lanterne
qui cherche un homme à son tonneau qui ne contient qu'un philosophe.
Titre d'un livre à faire
TOUT EST PLEIN D'AMES.
L'homme écrit son destin jour à jour, mot à mot, avec la grosse encre
noire de la vie et en même temps Dieu écrit dans les interlignes avec une
encre invisible. A la mort ce que l'homme a écrit s'efface et ce que Dieu a
écrit apparaît.
Si c'est un juste, cela rayonne j si c'est un méchant, cela flamboie.
Nature, destin, tombeau. — Énigmes. — Problèmes. Obscurités.
Séjour de l'âme qui pense. Sphère de son vol.
Le mystère obscur plaît à la pensée ardente j
L'ombre appelle l'esprit} Virgile y mène Dante,
Et Dante y trouve Béatrixj
La poésie est sœur d'Isis aux triples voiles 5
Les neuf muses debout sous leurs cercles d'étoiles
Gardent les neuf replis du Styx.
[Philosophie.]
534 OCEAN.
PIERRE BIZARRE.
. . . Alors il ouvrit sa ïenctre -, prit son bonnet de coton par la mèche , le
suspendit au-dessus du vide comme une cloche, et vida dans la rue tous les
songes qu'il y avait dedans ; et il s'écria : — Malheur à qui s'endort ! Allez-
vous-en, songes! Illusions le jour, déceptions la nuit! désormais, je ne
m'assoupirai que d'un œil, et je ne rêverai plus. L'idéal est un fantôme,
la femme est un nuage, la philosophie est une vapeur; confiance, duperie;
foin de la foi! le bourgeois s'éveille, veille et surveille. Chrysale est dans le
vrai. Bartholo est une brute intelligente. Ô fidélité des femmes, ô solidité
des utopies, je ris de moi qui ai cru en vous. Utopies, femmes, ô Kant, ô
Lisette, je me suis endormi sur votre sein. Quelle bêtise! Qui que tu sois,
homme, n'aie pas d'oreiller. Au guet! Au chat! qui vive.? voilà la vie.
C'est fini. Je ne crois plus à rien. Je deviens un être positif, un homme
pratique, un doctrinaire. J'aurai le cœur et l'habit boutonnés jusqu'au menton.
Je me condamne au réel.
Cocu, mais le sachant. Trompé par l'utopie, mais souriant. Ce sera ma
grandeur.
PIERRE BIZARRE.
Il avait le passé présent. À travers l'absence, à travers la distance, à
travers les années, il renouait le dialogue au dialogue, la phrase à la phrase,
l'idée à l'idée. Il abordait ainsi un ami qu'il n'avait pas vu depuis deux
ans : Bonjour. Je te le prouve.
LES ARCHANGES.
Peut-être pour ces êtres incommensurables notre ciel énorme n'est-
qu'une petite fleur bleue du goufire, myosotis de l'infini.
Que sommes-nous près de ces fantômes des cieux.?
Peut-être pour l'archange, être incommensurable,
Notre ciel, cet azur énorme et vénérable,
Doré d'ombre et d'ombre bruni,
Où passe la comète ouvrant sa sombre queue.
N'est-il qu'une petite et lointaine fleur bleue ,
Myosotis de l'infini.
TAS DE PIERRES. — PLANS. 535
FILS DE VEUVE.
Cependant on parlait dans la chambre voisine.
1° Un vieux soldat.
2° Un voisin philosophe et grand liseur de livres
Disait :
Qu'était ce philosophe?
Du reste travailleur, quoique vieux.
Le premier aux blés, n'épargnant point sa peine et ses vieux bras.
. . . faulx , charrue , bêche ,
et ce vieux moissonneur
Disait en regardant le nuage : flâneur !
. . . Dans la prairie une jonchée
Au bord du grand chemin une vache couchée
Regardait les passants avec maternité '"'.
Le père disparaît.
La grange isolée et déserte — inhabitée.
Les corbeaux qu'on voit sortir par la cheminée
On entre
On le trouve pendu là aux poutres du plafond.
A un crochet.
Et son pauvre vieux corps pendait lugubrement.
Sa face avait l'horreur de la suprême épreuve.
Sur le mur on lisait : te voilà fils de veuve.
[Théâtre en liberté. — Keliquat.^
'"' Ces vers seront repris dans La Légende des Siècles, Petit ?aul, écrit en 1876. {Note
de l'Editeur.)
536 OCÉAN.
LES MAUVAISES HERBES.
Les boutons d'or et les liserons sont tombés sous la serpe.
Dans mon jardin, propre et triste.
Et veuf de rameaux flottants.
Le jardinier, ce puriste,
A corrigé le printemps.
Les petites fleurs coupées — elles me parlent
De nous, les mauvaises herbes,
À vous, les honnêtes gens.
Je suis bouton d'or, mais je ne me vends pas, Arétin.
Je suis liseron, je rampe, c'est vrai, mais je parfume, ô Zoïle.
Je suis... mais j'aime, 6 Phryné.
Je suis. . . je brille. . . mais je. . .
(Il y aurait un point de vue plus grand, la nature).
PRINTEMPS.
Tous les instruments reviennent. Ils avaient pris la fuite à l'automne,
laissant gronder seuls la nuit qui pleure, le ciel qui tonne.
L'immense hautbois de la nature, figé par l'hiver, s'attendrit au souffle
d'avril, et renaît et vit et fond en mélodies.
Le violon se dégèle
Et chante et pleure sous l'eau.
L'orchestre se recompose (énumérer les instruments).
Dans les bois qui font rêver.
Sur les ailes des fauvettes,
La flûte vient d'arriver.
Des caveaux où depuis trois ou quatre mille ans.
Immobiles, sereins comme des dieux d'Egypte,
Blêmes d'une lueur de caverne ou de crypte.
Un livre sous les yeux, un sac autour des reins.
Méditent, accoudés, des vieillards souterrains.
TAS DE PIERRES. — PLANS. 537
La même auréole pare, hélas!
Jésus incliné sur Lazare,
Voltaire penché sur Calas'".
LES POÈTES. — ...HOMÈRE. VIRGILE.
Chez les uns, doux, sereins, olympiens, sévères,
Jamais excès de nuit, jamais excès de jourj
Voilée ou souriant, chaque idée à son tour
Au tout harmonieux joint son rhythme pudique,
Et l'ensemble, et le but que le poëte indique.
Toujours, de chaque mot qui passe s'éclairant.
Resplendit à travers le détail transparent.
Chez les autres, bibliques, titaniques, farouches.
Prophètes ou héros sinistres de la lyre,
Ezéchiel, Eschyle — fougue, éclairs, le sujet souvent perdu de vue, mais
à chaque instant, toutes grandes ouvertes, les perspectives de l'ombre et de
l'éblouissement. — Oresties — Apocalypses — Caucase — Pathmos. — On
entend le galop des hippogriffes
Et le tonnerre roule entre leurs strophes sombres.
Jean de Pathmos.
Il apparaît, plus noir que le noir firmament,
Hagard, échevelé, terrible, et par moment.
Fait rouler le tonnerre entre deux strophes d'ombre.
[Artistes. PoIïtes. Grands hommes.]
'"' Ce rapprochement, qui indigna l'évêque d'Orléans, est développe dans le dis-
cours de Victor Hugo, Centenaire de Uoltaire, 1878. A5tes et Paroles, tome 3. [Note de
l'Editeur.)
538 OCÉAN.
LE CONTE.
Alors il s'adressa à la lanterne et lui dit : — ô lanterne, belle lanterne,
douce lanterne, étoile dans du fer blanc, éclaire-moi, guide-moi, fais-moi
retrouver Misamuradette ! fais-moi retrouver la beauté, ô lumière! lanterne,
tu as jadis aidé un sage cherchant un homme, aide un fou cherchant une
femme! lanterne, je te ferai ruolzer, je te ferai argenter, je te ferai dorer!
J'encadrerai ton verre de diamants! Au lieu de cet affreux suif d' '",
je te donnerai à manger, lanterne délicate, de la cire d'abeille, et ta jolie
petite flamme en brûlant fera le bruit des ailes d'une ruche! lanterne, viens!
venons! conduis-moi! Jette ta clarté devant moi dans ce monde ténébreux,
ô gaie lanterne étincelante! exauce-moi! entends-moi! toi qui es la joie,
fais-moi retrouver celle qui est l'amour!
Comme il achevait ce discours pathétique, il s'aperçut que la lanterne
était sourde.
Ô lanterne à voleur! cria-t-il en la jetant loin de lui.
Maître Crescentius, bourgeois marié... jolie femme...'*' est seul dans
son cabinet.
On frappe à sa porte.
— Entrez! cria Maître Crescentius.
Deux diables entrèrent.
L'un était noir, l'autre était rouge.
Us saluèrent poliment.
— Messieurs, qui êtes-vous? leur dit Crescentius.
— Des diables.
— Je le vois, mais vos noms?
Us lui répondirent d'une façon qui n'était pas mal diabolique et mysté-
rieuse.
Le premier lui dit :
— Je m'appelle Lapegoc en français et Gasipsil en latin.
Le deuxième lui dit :
— Je m'appelle Ochim en latin et Mich en français.
— Voilà, certes, s'écria Maître Crescentius, du latin de l'enfer et du
français du diable.
C Un mot illisible.
'•' Le papier,' ddchiré, laisse deux lacunes. [Note de l'Éditeur.)
TAS DE PIERRES. — PLANS. 539
— - Pour vous servir.
— Et à coup sûr de furieux noms, reprit- il.
Les deux diables saluèrent de nouveau, ce qu'ils font en ôtant l'étui de
leurs cornes.
Maître Crescentius leur rendit leur salut en ôtant son feutre rond à
larges bords.
— Votre étui n'est pas si bien ajusté que le nôtre, dit celui des deux
diables qui avait dit se nommer Mich en français et Ochim en latin.
— Mes bons messieurs, demanda Maître Crescentius, je sais vos nomsj
mais quel est votre état.'' Avez-vous quelque profession dans la diablerie.?
Le diable noir répondit :
— Je représente les sept péchés capitaux.
Le diable rouge ajouta :
— Et moi les sept péchés pires.
— Et pourquoi êtes-vous noir? reprit Crescentius en s'adressant au premier.
— C'est que je suis abbé, dit Lapegoc.
— Et vous, demanda Crescentius à l'autre, pourquoi êtes-vous rouge.?
— C'est que je suis cardinal, répondit Mich.
• — Prenez donc la peine de vous asseoir, dit Crescentius.
Les deux diables s'assirent et croisèrent gracieusement l'un sur l'autre
leurs pieds de bouc.
— Maître Crescentius, reprit le diable noir, nous venons vous proposer
une affaire.
— Laquelle?
— Voici : c'est moi, l'abbé Lapegoc ou Gasipsil, qui reçois dans le pur-
gatoire tous les péchés de madame votre femme.
— Et c'est moi, ajouu le cardinal Ochim ou Mich, qui reçois dans
l'enfer tous vos péchés à vous.
— Je mets tous les péchés de votre femme dans ce sac.
— J'enferme et je verrouille toutes vos iniquités dans cette boîte.
Les deux diables tirèrent d'on ne sait quoi et montrèrent subitement à
Maître Crescentius l'un une espèce d'outre fort gonflée et si légère qu'elle
semblait vouloir s'envoler j l'autre une sorte de cassette cadenassée et qui
paraissait fort pesante.
— Maître Crescentius, poursuivit le diable noir, je viens vous demander
s'il vous conviendrait de m'acheter les péchés de votre femme.
— Et moi, dit le diable rouge, je viens vous vendre les vôtres.
— Mes péchés! les péchés de ma femme! grommela Crescentius. Que
diable voulez- vous que j'en fasse?
540 OCÉAN.
— Deux montures, dit le diable noir.
— Expliquez-vous.
■ — Quand il vous plaira de chevaucher là-haut, Maître Crescentius,
enfourchez cette outre. Elle est si légère et subtile qu'elle vous emportera
en un clin d'œil, non au ciel, mais dans les nuages.
— Et, continua le diable rouge, quand la fantaisie vous prendra de
descendre en bas et de nous rendre cette visite, asseyez-vous sur cette boîte,
par son seul poids, elle percera la terre et vous déposera tout droit en enfer.
Ne dédaignez point cette entrée chez nous, croyez-moi. On peut avoir à
causer.
Maître Crescentius devint rêveur.
— Monsieur l'abbé Lapegoc, dit-il, combien les péchés de ma femme.?
— Un liard.
— Et les miens, monseigneur Mich.''
— Ton âme.
— C'est-à-dire, monseigneur, observa l'usurier, que vous me donnez les
revenus, mais que vous me prenez le capital.
— Juste, répondit l'Éminence d'en bas.
La vieille qui veut se noyer. Sa sœur la sauve. Qu'un lit. Le lit est très
étroit.
Hé bien, tant mieux. On est plus près pour s'embrasser.
Chante, m'a-t-elle dit, la sombre destinée.
Regarde les grands coups du sort, les chocs pompeux.
Les sublimes douleurs j élève, si tu peux.
Ton hymne à la hauteur sinistre de la vie.
Chante.
(Énumérer — Soufirances de l'homme — de la femme — de l'enfant ■
des peuples.)
Chante
Les révolutions, bouches d'ombre et de flamme.
Qui, terribles, n'ayant qu'à baisser leurs clairons
Et qu'à faire du vent pour chasser les Nérons,
Transfigurant Paris, Londres, Pétersbourg, Rome,
Soufflent des ouragans d'événements sur l'homme.
TAS DE PIERRES. — PLANS. 541
Grandeurs humaines, splendeurs, conquêtes, fêtes, musiques, clairons,
orchestres, lyres, fanfares, tambours, timbales, hymnes, dithyrambes, etc. 5
héros, rois, empereurs, pourpres.
Et leur suprême éclat
Se compose du bruit de tous les vers de terre
Qui rampent dans tous les tombeaux.
Riche, ton fils est mort. Ton or est inutile.
Jette tous tes trésors dans cette ombre infertile
Qui l'a pris si jeune et si beau.
A quoi bon? la mort rit et repousse ton offre.
Le riche vainement met la clef de son coffre
Dans la serrure du tombeau.
[P05r MOKTEM.']
Pour je ne sais plus trop quel motif, cette fleur
Était restée au lit plus tard que de coutume $
Toutes les autres fleurs que prairial parfume
Riaient depuis longtemps sur le bord du fossé
Au grand soleil, qu'à peine elle avait commencé
D'ouvrir le pur volet de ses pétales blanches 5
Sa paresse faisait fort jaser les pervenches}
Les lys disaient : Voilà qui va faire du bruit!
Quelqu'un aura passé chez cette fleur la nuit!
Un sylphe ! C'est affreux. Voilà comme on s'expose.
Cette fleur était blanche et va devenir rose.
Vous verrez. — Mais la belle, ajustant ses couleurs.
Bâillait à la façon des femmes et des fleurs.
De manière à montrer la lueur de son âme
Et d'être encor plus fleur et d'être encor plus femme,
Épinglait un rayon à son pistil brillant.
Lustrait sa feuille, et tout en se débarbouillant
Avec de la lumière et dans de la rosée,
Disait :
[OcÉan VERS.J
H2 OCEAN.
Le livre : LES QUESTIONS.
Entrer ainsi en matière :
Au commencement de ce siècle, toutes les questions ont été posées et
résolues.
Elles ont été mal posées et mal résolues.
Par qui? Par un génie.
Par Napoléon.
(Les reprendre toutes, et constater et montrer les nouvelles solutions, les
vraies. )
Guerre — peine de mort — enseignement (gratuit et obligatoire) —
mariage (divorce insuffisant, trouver l'autre loi) — colonisation.
Europe — blocus continental, fausse solution.
Etats-Unis d'Europe — vraie solution. — Industrie — travail — salariat —
prolétariat, etc.
Commerce — libre échange.
Monnaie — unité.
Exils — bannissements — injures — salaires de la gloire.
Les contemporains sont envieux, ingrats. Le présent cache la gloire des
génies vivants, la nie, la conteste.
Mais quand a passé le temps,
Ouvrier qui, mettant en poudre les instants,
Construit le bloc du siècle avec cette poussière,
Quand l'avenir, ce sphinx, a levé sa visière,
Quand tous les nains se sont dans la tombe courbés.
Quand les escarpements des exils sont tombés.
Quand les orgueils se sont écroulés, quand la haine
ELst morte en bégayant quelque parole vaine.
Quand le nivellement a passé, souffle obscur.
Au fond de l'horizon, tout à coup, dans l'azur.
Dans la nue, au-dessus de la vie où nous sommes.
On aperçoit la tête immense des grands hommes.
[Artistes. Poètes. Grands hommes.]
TAS DE PIERRES. — PLANS. 543
1861-1880.
BOÎTE AUX LETTRES.
Pourquoi je panse toutes les plaies sociales, le forçat, la fille publique,
etc., enfant, femme, etc.
Oui, je voudrais, sentant venir les grandes heures,
Les instants foudroyants, éblouissants et noirs.
Désarmer les courroux, tarir les désespoirs.
J'éponge de mon mieux, et je lave, et j'essuie.
Oui, j'accepte la cendre aux mains, au front la suie.
Oui, je suis l'ouvrier obscurj dédaignez-moi.
Je veux de l'avenir diminuer l'effroi}
Je veux ôter, faisant mon œuvre incorruptible.
Aux révolutions l'excès de combustible j
Je voudrais qu'épargnant le progrès menacé.
Le feu ne pût reprendre où ma main a passé}
Calmer l'éruption des maux, voilà ma tâche}
J'y travaille, et c'est moi qu'on entend sans relâche
Racler dans le volcan, ramoneur de l'Etna.
[Moi.]
ROMAN.
La pauvre vieille vierge se vengeait de sa sagesse, de sa vertu, du passé,
en se décolletant, en se retroussant, en montrant le plus possible de bras,
d'épaules, de nudités grasses et molles et de choses de soixante ans, et, en
croisant ses jambes l'une sur l'autre dans son grand fauteuil de façon à mon-
trer invariablement sa jarretière, se livrant ainsi à la consommation solitaire
de son pain rassis et de son dîner froid, et, sans s'en rendre bien compte
peut-être, y invitant inutilement autrui.
544 OCEAN.
Je fais peur à la duègne, à la douairière, hélas!
Je donne en son caveau la fièvre à la momie.
Eh quoi! j'ai réveillé même l'Académie!
L'Académie
Va vous chasser, s'il faut croire ce qu'on rapporte.
Je trouverai Jean-Jacque et Molière à la porte.
Et me consolerai d'avoir quitté Nisard.
À L.-B.C)
Je fais mieux que t'ofFrir ma voix, prends mon fauteuil.
Ils m'ont fait cette gloire et désormais, Molière,
le regard de la postérité ira
De ton buste splendide à ma tête proscrite,
De toi qui n'en fus pas à moi qui n'en suis plus''".
[Moi.]
ROMAN. SERK.
On entre dans sa chambre.
Elle est déserte. — Une table. — On y trouve cette lettre :
«Je me retire de la vie publique.
«Quand la destinée s'acharne elle finit par vaincre l'homme.
«Au moment de disparaître dans une ombre, que je prie Dieu de rendre
impénétrable, je déclare ceci :
«Dans un procès qui aura lieu prochainement et auquel mon nom sera
mêlé, la personne digne de respect qui sera accusée, à cause d'une méprise
fatale, est absolument innocente du fait qui lui sera reproché. Je la prie de
me pardonner le tort involontaire que je lui aurai fait. La lettre de moi qui
sera lue dans le procès dira ce que c'est que cette méprise. Quant à moi, je
ne suis pas coupable devant les hommes, mais je suis coupable devant Dieu.
Je me punis.
«Je ne comparaîtrai pas devant la justice humaine, ne la reconnaissant
pas pour la justice. C'est moi-même qui me condamne et qui m'exécute.
<"' Louis Bonaparte.
''' Dans une lettre à Paul Meuricc(2 mars 1864) Victor Hugo dit que l'Acadcmic
avait délibéré sur son expulsion. Montalembert l'avait en effet demandée après la
publication des Châtiments. {Note de l'Éditeur.)
TAS DE PIERRES. — PLANS. 545
«Ma conscience ne me reproche rien de ce que les hommes croient ou
supposent. Mon expiation vient de plus haut. Tout ce que mes convictions
religieuses me permettent du suicide, je l'accomphs. Je sors de la vie autant
que je le puis.
«En me retirant je fais des vœux profonds pour la cause humaine. J'ai
vécu pour cette cause et je mourrai pour elle. L'avenir dira dans quelle
mesure mes efforts auront été utiles.
«Dans la solitude où je vais, j'ignorerai tout. J'y achèverai quelques tra-
vaux, et j'y mourrai. J'y attendrai mon jour de libération suprême dans le
recueillement, la prière, et le silence. Si l'on entend encore ma voix, ce sera
comme la voix qui sort d'une tombe.»
Malheureusement cette lettre, destinée à quelqu'un en France, et ayant
un sens tout politique, était écrite sous une forme équivoque qui pût dé-
router les agents de police s'il arrivait qu'elle tombât entre leurs mains.
(Conspiration... Révolution (''.)
Autrefois, j'étais jeune. — Il y avait des moments où je me contentais
du vol de la fantaisie qui est à la jeunesse ce que le papillon est au matin.
Dans ces moments-là
La rêverie et l'art, mes deux religions.
M'emportaient dans l'azur des vagues régions;
J'aimais Titania riant sous la liane j
Par Jupiter! j'aurais enlevé la Diane j
Fou d'amour, je m'en fusse en allé n'importe où
Avec la nymphe blanche et pure de Coustou,
Comptant bien l'arracher palpitante à son arbre,
Et voir sous mes baisers rougir ce sein de marbre,
Et faire au Ranelagh, dont j'étais le lion,
Galoper Galatée avec Pygmalion.
J'adorais des magots chinoisj j'étais l'apôtre
Des trumeaux de "Watteau, des vases de Lepautrcj
Aujourd'hui, vieilli. Le deuil, l'amour, le devoir.
Deus, Homo.
[Moi.]
''' Écrit au crayon , très effacé. Une copie est jointe au manuscrit. (^Note de l'Éditeur)
MMIISSM» SâTtMAliB
546 OCÉAN.
GRIMETTE. — MOINOTTE. (Roman.)
Réâtre et la Gorue étaient deux monstres, l'un fauve, c'était l'homme ,
l'autre féroce, c'était la femme. Ils s'étaient accouplés et vivaient misérable-
ment. Ils allaient rôdant, quelquefois ensemble, quelquefois chacun de son
côté. Ils cherchaient et guettaient. Ils avaient pour industrie de trouver les
enfants perdus j quelquefois ils en trouvaient qui n'éuient pas perdus.
E&oyablc genre de vol.
[ThÉÂtrk en liberté. — Keli^uat]
Le dompteur — bateleur — belluaire — saltimbanque.
— L'enfant volé et le lion.
— L'enfant battu. — Appelle père et mère.
— Le lion pose sa patte sur le bras de l'homme.
(En présence du berceau.)
Ma femme, votre mère, ô pauvre être innocent,
Me trompait, je le sais. Je pardonne, et j'espère.
J'ignore, ange endormi, si je suis votre père,
Mais votre petitesse est grande, et vous défend}
Mais étant un enfant, vous êtes mon enfent.
Ma bénédiction vous adopte.
Le passereau , la huppe et la bergeronnette
Discuuientj entre oiseaux on jase, on est honnête.
Mais on est susceptible, et quelquefois les becs
Font comme les troyens ennuyés par les grecs $
On se chamaille} ainsi les bons rapports s'altèrent}
Les trois oiseaux ayant discuté, disputèrent}
C'est la pente } on descend par cet escalier-là}
On s'aima dans l'édcn, puis on se querella}
TAS DE PIERRES. — PLANS. 547
Sitôt que la discorde amère fait un signe,
Le sage à ne plus être un sage se résigne.
Les oiseaux sont un peu des hommes et des femmes.
Et nous, n'avons-nous pas des ailes dans nos âmes.?
[OcÉan vers.]
LA LEÇON. HISTOIRE. ROIS.
A. B. C. céoGRAPHIE. MONT ATHOS.
Et maintenant qu'on a parlé de la grammaire,
D'Alexandre, des grecs, des juifs, du mont Athos,
Si nous allions un peu du côté des gâteaux?
[L'Art d'être Grand-Père. — Brouillons.']
Pour le livre que je veux faire sur la langue primitive.
Z. Lettre mystérieuse. La dernière de l'alphabet. La route est faite. La
marche est terminée. Sedere. S'asseoir.
S'asseoir n'est pas s'endormir.
Zed devient sed, et signifie mais...
Rien n'est fini.
"Vbici enfin une liste de titres pour des volumes projetés. Nous donnons entre cro-
chets les dates présumées d'après l'écriture ou certaines particularités.
L'Amant de la mokt.
[post moktem: 1828.]
La J^U^gUENGROGNE.
[183I.]
)5
548 OCÉAN.
Le Fils de la bossue.
AGRIPPE ET Brute, roman de mœurs.
( Le ménage du procureur. )
Nous avions nommé la femme (vieille), Agrippe et le mari (vieux
bourru imbécile) Brute.
Quand j'aurai le temps, j'écrirai un livre de mœurs intitulé :
TOUCHAITT LES DUCHESSES.
Titre du livre :
Pensées mÈlÊes de Hierro,
ARRIERE-PETlT-tlLS DE GrINGOIRE ET DE DuLCINEE DU ToBOSO.
DÉVELOPPEMENT d'uNE PENsÉe EN DOUZE ANS.
vol.
Lettres de deux personnes de sexe différent.
Le livre de ma vieillesse sera intitulé : Histoire des derniers rois.
Un bon livre à faire sous ce titre : Pensées mÈlÉes.
L'Homme QUI écrit Kisella, roman
(i)
Le Dialogue des Cariatides'^'^X
[Philosophie, i 834-1 836. ]
Les Statues informes.
[1836.]
'"' Ces neuf titres , inscrits dans la plaquette : FeuiBes palmes, sont , d'après l'écri-
ture, de 1830 à 1832. — '*' Ce titre a sans doute quelque analogie avec la (division du
poëme La Révolution, date du jj décembre i8j7 et public en 1881 dans les ^^iMtrt
vents de l' Esprit. {Note Je l'Éditeur.)
I
TAS DE PIERRES. — PLANS. 549
Dieu en pressant les grands cœurs qui souffrent en exprime la pensée
goutte à goutte.
Pensées exprimées goutte 2 goutte'*'.
[1838-1840.]
Ce que sont les fleurs pour la science.
(Faire quelque chose de ça.)
[184J-1848.]
Chansons lointaines
ou
Le Chant lointain.
[1852-18^3.]
Titre du livre :
Choses mêlées au bruit de l'eau et du vent.
[i8j2-i8j4.]
Chansons de pitié.
Mes Cris dans l'ombre.
Que ceux qui ont peur dans les mines et dans les ténèbres n'aillent pas
plus avant.
[i8jî-i86o.]
Les Apparences de la nuit. Roman.
[Théâtre en liberté. — Reliquat i8j6.]
(')
Ce titre sera repris vers 1857 : Le goutte A goutte de l'espsjt. (^Note Je l'Éditeur.)
550 OCÉAN.
Besschus, roi de Nigritic.
[1856-1857.]
Conte : Le Hantebois (brigand).
[1856-1857.]
Le Chenapan.
Le mauvais Patron.
l'echoueur.
Autre type : Le Matelot parisien, ancien vaudevilliste.
[18J6-1857.]
La Pvdevr des spectres.
[1858-1860.]
La Sédition des nuées.
[1858-1860.]
Dialogue de l'escarboucle et de l'étoile,
[1858-1860.]
Pour la vie domestique.
[1859-1860.]
Livre :
I. Amour. — II. Histoire. — III. Philosophie. — IK Clémence.
— V. Religion. — VI. Vérité.
[1860.]
Copeaux de la préface du livre Paris.
Utiles pour la brochure : Ou en sont les ^ueBions?
[1867.]
TAS DE PIERRES. — PLANS.
551
J^CŒ LA MOKT i/eXISTE PAS.
[Explication de la vie et de la mort.]
La solution de continuité est impossible.
[1870.]
Faire un livre intitulé : MÊTéoKES.
La Mokt
par
V. H.
Commencer ainsi :
Une chose m'étonne.
C'est qu'on ne comprenne pas la mort.
La mort est un phénomène de pure gravitation.
Supprimez la gravitation, la mort disparaît.
Expliquons-nous.
[Explication de la vie et de la mort.]
[1870-1872.]
Je ferai un livre intitulé
Clarté de la mort '''.
[1875.]
<•' Au bas d'un projet de table pour la deuxième série de la Ugettde des Siècles. {Noie
de l'Éditeur.)
NOTES
DE CETTE ÉDITION
OCEAN. — TAS DE PIERRES.
LES MANUSCRITS.
Il y a pour 0(xan quatre volumes de manuscrits , trois pour les vers , sériés ainsi :
1820-1851; 1852-1870; 1871-1884; un seul volume pour la prose : 1825-1880.
Dans ces quatre volumes comme dans la plupart des manuscrits , on trouve tous
les genres de papier, tous les formats : verso de lettre ou d'enveloppe, bande de
journal, convocations, faire -part, il n'est pas rare de voir sur la même page trois ou
quatre fragments collés les uns sous les autres par des pains à cacheter; vers 1860 et
jusqu'en 1884 quelques larges feuilles de fort papier bleu ou blanc.
1820-1851. — En tête, une note datée 19 novembre 1846 forme une sorte de pré-
face à cette période. Les premiers vers reliés sont de la toute jeunesse de Victor Hugo
et si l'écriture enjolivée de savantes arabesques ne suffisait pas à les dater, les sen-
timents exprimés par le jeune royaliste les situeraient vers 1820 :
Ah ! nos pères ont vu l'orgueil républicain
Adopter pour niveau la verge de Tarquin.
Nos pères vous ont vus, sages pleins de démence.
Faire du peuple au peuple un holocauste immense;
Ils ont vu quelle nuit, s'amassant par degrés.
Nuit afiErcusc, éclipsa tous vos rcvcs dorés,
La loi souillant les mœurs, un pouvoir d'imposture
Etendant sur la France une vaste torture.
L'homme au nom de ses droits dans les chaînes jeté.
Et les prisons, manquant à votre liberté!
Sotis CCS vers, cette déclaration farouche :
Combien au pilori qui n'y devraient pas être
Et combien n'j sont pas que j'aimerais j voir I
556 OCÉAN. — LES MANUSCRITS.
Au verso quelques notes d'histoire.
Rapidement, l'écriture se simplifie et si tous les sujets se mêlent, l'évolution se
précise peu à peu. Çà et là, quelques poésies ébauchées que nous avons données
dans la division : Plans.
Peu de pièces datées.
1852-1870. — Les pages, pour la plupart, contiennent plusieurs fragments collés
l'un sous l'autre; les originaux étant, comme dans le volume précédent, de toutes
dimensions , en reliant on a établi le format d'après le manuscrit le plus large et le
plus haut.
Quelques copies de vers extraits des carnets de 1859 et 1864.
1871-1884. — Au début de ce volume, ce sont plutôt des notes, des ébauches jetée»
çà et là, quelquefois au crayon, mais toujours sur le premier papier venu. Des copies
accompagnent les originaux les moins lisibles. Puis apparaissent les feuillets de beau
papier et de grand format, fréquemment employé pour VArt d'être Grand-Père, pages
couvertes de la large écriture qui avec les années devient plus appuyée et même un
peu tremblée.
Les derniers vers ébauchés à la fin de cette période sont d'avril et mai 1884 :
LES VOLEURS.
Ces sinistres navires
Attaches au rivage et captifs comme lui.
Et qui bâillent la foudre avec un sombre ennui.
19 avril 1884.
Au verso, du 9 mai 1884 :
Je dis bonjour au chat.
Je lui donne la patte, il me donne la griffe.
Nous sommes bons amis.
A la fin de ce mantucrit sont reliés les 'Vers faits en dormant.
Indépendamment des principaux manuscrits , notons deux petits cahiers de vers a
peine lisibles tant l'écriture est effacée et l'encre pâlie; l'un est daté 1816-1817, l'autre
1817-1818. De ces cahiers, nous avons extrait neuf poésies , faisant partie des premiers
essais (voir pages 11 ^ )p).
NOTES EXPLICATIVES. 557
Voici maintenant , dans l'ordre de ce volume , la description des manuscrits :
I. NOTES EXPLICATIVES.
OCÉAN VERS.
X. LES JOYEUX FILS DE NATURE ET D'AMOUR. — Ce manuscrit nc comprend que
deux feuillets, numérotés i et 4. Que sont devenues les pages 2 et 3 ?
Nous nous sommes rappelé que la Chanson du Gracieux dans Marion de Lorme
était de même rythme et de même facture; en nous reportant aux notes du drame''',
nous avons compté , outre le couplet chanté au cours du troisième acte , six strophes
inédites publiées dans la description du manuscrit, en tout sept strophes dont le
manuscrit est exactement semblable, papier et écriture^ à celui des Joyeux fis de Nature
et d'amour. Victor Hugo a donc, en 1829, détaché de la poésie écrite en 1828 sept
strophes dont il a fait la Chanson du Gracieux (et qui remplissaient les pages 2 et 3) ;
il a laissé telles quelles les pages i et 4 dont les vers ne s'adaptaient pas à la situation
du troisième acte de Marion: dans le drame, un comédien nargue un juge; 'dans la
poésie, un bandit en instruit un autre.
Après la date : 28 juin 1828, une colonne de chiffres donne le total de 120 vers;
c'est exactement le nombre des sept strophes publiées dans Marion et des huit qu'on
vient de lire.
Au verso de la première page , quelques hésitations : la cinquième strophe se pré
sentait d'abord ainsi :
La prison c'est une ferme
Dont tout bandit à son terme
Doit être le hobereau.
Du Met c'eît le fourreau <*>.
Après avoir défini l'aspect des juges , la sixième strophe concluait :
Le tout plus froid que les marbres
Dont leurs tombeaux sont construits.
*■' Page 161 de cette édition.
(>) Nous rappelons que les vers et variantes publia en italiques sont tijii dans le ma
nuscrit.
558
O'CÉAN. — LES MANUSCRITS.
XI. PKOMENEUKS jjui HANTEZ LA TEKKASSE sablÉe... — Fragment atraché d'une
page de l'album de voyage, 1843.
XII. £UB VOTKE GLOIRE EST COURTE, 6 GRANDS HOMMES DU GLAIVS! Ecrit au
verso d'un bidletin de souscription au Cours familier de Littérature de Lamartine.
XV. DANS CETTE RÊVERIE ob J'OUBLIAIS DE VIVRE... — Encre très pâle, écriture
très effacée et semblable à celle de certaines notes prises en 1852 pour YHiftoire du
deux décembre, à Bruxelles. Au bas de ce manuscrit, ces quelques vers qui semblent
n'avoir aucun rapport avec ce qui précède :
Et moi je dis : aimez! croyez! je suis semblable
Au prêtre dont la maia ne voudrait que bénir,
Au pâtre qui voyant la nuit poindre, et venir
L'heure où le maître veut que le troupeau s'abreuve.
Cric et chasse à grand bruit les buffles vers le fleuve.
XIX. AUX FILS DES CROISES. — Le manuscrit s'arrête après la première partie ; la
seconde n'est ébauchée que par ces mots : Mais vous !
XXII. SU'IL S'Af PELLE HOMèRE SEULEMENT... — Au verso d'une lettre dat^e
22 juillet 1857, réclamant à Victor Hugo 50 francs pour sa sotiscription en faveur
de la veuve Cabrct. Au coin Victor Hugo a écrit : Payé.
XXVI. JANVIER DOIT GRELOTTER PRÈS DU VIEILLARD £UI TREMBLE... Avant CC
premier vers , une rime proposée et suivie d'un point d'interrogation :
Ensemble! ensemble! casemblcl
Et en travers du verso d'enveloppe qtii sert de manuscrit à ces vers , des indications
des prix gucrnesiais :
Son : — 3 sous la livre. Au coin de Viaoria road.
Marché du blé : orge — 22 sous le déncrel.
Avoine 16.
XXXI. AUX CHAMPS, VOlS-TU, TOUT EST CONTENT, TOUT EST JOYEUX. Après le
onzième vers , venaient les deux derniers avec ces variantes :
Ils sont contents, leurs toits de chaume
On est content; les toits de fleurs d'or sont couverts.
Et le ciel bleu sourit aux paysages verts.
Ces detiz vers sont rayés, et recopiés à la an après quatre vers ajoutés.
NOTES EXPLICATIVES. 559
XXXV. PLEINE LUNE, OUKAGAN. LA MBK EST EN DÉmENCB. Au-dcSSUS du prcmicf
vers, cette indication :
Vent. Mer.
Puis quelques mots barres :
La lune eff dans. . .
XXXVII. DERKlèKB L'HOKIZON LES KOCS MONTKAIENT LEURS TÊTES. .. Au bas dc
ces vers , on lit ceux-ci :
tombeau
Ce que disent au fond du crâne, ce caveau.
Le squelette raison et le spectre espérance.
XXXIX. LES FORMES, LES ASPECTS SONT DES SPECTRES SiVI FLOTTENT. .. Ce petit
manuscrit semble un fragment de poésie, un astérisque à droite paraît indiquer
une suite, et des points de suspension avant le premier vers et après le dernier
font prévoir un commencement et une fin.
XL. LA NUIT. — À la fin de la plaquette qui a pour titre : Amour, sont reliés
les vers : A Juliette, Cette poésie en fait partie.
xLni. OH ! COMME J'ARPENTAIS, sitÔt LES NUITS TOMBÉES. .. — Le manuscrit
relatant ce souvenir de jeunesse est, d'après l'écriture, de 1876 ou 1878.
XLiv. LèyE-TOi, DOUCE OPPRIMÉE ! — Parmi les Z>efs à Juliette.
XL VI. CE £U'iLS NOMMENT, MA bien-aimÉb. . . — Au haut de la page, ces mots :
Ne les crois pas.
XL VIII. BONNE jeunesse! 6 JOURS CHARMANTS.' JE WUS AIMAIS... Au VerSO
de la Déclaration de Victor Hugo au sujet de l'amnistie, imprimée le 18 août 1859.
L. è VOYAGES ! DÉPARTS QUAND ON AVAIT VINGT ANS ! Au-dcSSUS du
premier vers, ce passage biffé :
Les passants crojaient
'Vbir passer deux oiseaux envolés pour l'azur.
Douce, elle me chantait : ananiffut ta sûr.
\Vm à Juliette.]
)6o OCEAN. — LES MANUSCRITS.
Li. CHANSON. — Au verso de la deuxième page , ces quatre vers :
Je suis celui qui fait des chansons bégayées
Par la flûte, à l'écart, loin des routes frajées.
Chansons que le vent mêle à l'ombre, aux sourds abois,
Et qu'on entend le soir se perdre au fond des bois.
Ln. AUTRE CHANSON. — Après la date , une strophe qui semble une variante de
la chanson précédente :
J'ai changé; l'amour nous leurre.
Fuit, et nous donne congé;
Lisette rit; moi je pleure
De ce qu'une autre a changé.
Un brouillon de cette poésie est daté 31 mars 1878.
LViii. SOYEZ DONC DEMI-DIEU, MAGE, BAKDE, hÉkos... — Entre parenthèses, au
haut de la page, ces trois noms dont le dernier forme rime au premier vers de la
poésie : {Affarté. — ZJénus. — Éj-os).
Lxi. JEANNE DISAIT : TOUJOURS JE TE SEKAi FIDELE... — Au verso dc cc ma-
nuscrit la poésie publiée dans Les Contemplations sous le titre : L'enfance; ici pas de
titre , mais quelques variantes pour les deux premières strophes :
Le doux enfant chantait; la mère exténuée
Expirait, gémissant dc voir jaunir les bois;
La mort au-dessus d'elle errait dans la nuéc;
J'entendais le grand râle et la petite voix.
L'enfant, tout frêle, avait cinq ans; cncor plus frcle.
Sa mère lui disait : mon trésor ! mon amour !
Mon bonheur! — Et, pensif, je les écoutais, — elle.
Toussant toute la nuit, lui chantant tout le jour.
Au bas, date et note : 22 janvier 1855. Jersey. Surlendemain de la mort de
M- Ginestat'"'.
Lxiv. JE ME SOUVIENS DU TEMPS DE MES ILLUSIONS. — Au coin du manuscrit , à
droite, les mots : Boîte aux lettres. C'est le titre d'une division publiée en partie
dans le Reliquat des Châtiments.
<■' M"' Ginestat itait la femme d'un proscrit. {Note de l'Editeur.)
NOTES EXPLICATIVES. 561
Lxvii. A S. B. — On ne trouvera dans le manuscrit à'Océan vers qu'une épreuve des
vers à Sainte-Beuve. L'original est conservé par la famille de Victor Hugo. M. Gustave
Simon a publié ces vers dans la R.evue de Pam des 15 décembre 1904, 15 janvier et
15 février 1905, mais sans indiquer de date précise. Nous avons retrouvé dans le
Carnet de 1874 l'ébauche suivante, nous la donnons telle quelle :
À S. B.
Le jour où je t'ai mis hors de chez moi, vil drôle.
Lorsque sur l'escalier te poussant par l'épaule ,
Je t'ai dit : n'entrez plus, monsieur, dans ma maison.
J'ai vu luire en tes yeux
J'ai vu dans ton regard toute ta trahison
ô coupable
(Et j'ai compris de quoi pouvait être capable)
Luire, et j'ai ta laideur dédaignée
La lâcheté, le mensonge
Comme on pressent la toile en voyant l'araignée.
Lxxiv. NOUS NOUS ENVOLERONS VERS LES ciEux INCONNUS. . . — Sous ces vers quelques
rimes jetées :
Éclairs — clairs. — Madame de Boufflers.
et ce mot : chandeleur.
Lxxvin. NUIT. DANS UN CIMETIÈRE. — Strophe tracée d'abord au crayon, puis
repassée à l'encre. Au bas de la page, indication et vers biffés :
Je me souviens. . .
Fête. Et finir par ce vers :
0 patrie! 0 concorde entte les citoyens!
C'est le dernier vers de hueur au couchant^^K
Sous ces ratures , quelques vers :
Caïn s'etonnc
Que l'innocent
Ait tant de sang.
•^ Les Contemplations. (Note de l'Éditeur.)
ntUMHtn RMtMAV*
562 OCÉAN. — LES MANUSCRITS.
Je ne suis que le firont; vous êtes l'auréole.
LXXXVI. RIBN N'EST PLUS EFFRAYANT QUE CET EXIL DB L'AME. Au Coin , à dfoitC
du manuscrit, le mot Ea/tr et avant le premier vers, le mot Homme.
LXXXIX. UN LENT TRAVAIL HUMAIN SANS CESSE RONGE ET MINE... Après le
dernier vers et d'une encre beaucoup plus pâle , ces trois vers :
Ô maître, ayez pitié de la fourmi César!
0 juge! ayez pitié de JefiFryc! 6 pontiic.
Pitié pour Boniface et pitié pour Caiphe !
XC. CROIS À TA CONSCIENCE AVANT DE CROIRE AUX CODES. Sur Ic feuillet
où sont ces quatre vers, on lit deux pensées qu'on trouvera page 284.
Puis, rayés, deux vers employés déjà.
xcvi. TOUT MARCHE, C'EST LA LOI DE L'HOMME. — En marge des quatre pre-
miers vers, cette mention : Ailleurs.
Puis , rayés , quelques mots au bas du feuillet :
L'homme iUùihk. Uomhre tndéchlfjrahle.
cii. ...y Al LU DANTE. — Au verso d'une lettre signée des initiales L. H. :
Au citoyen Victor Hugo,
À réminent écrivain.
Au poète illustre.
Au grand orateur.
Au généreux défenseur des droits de la liberté et de la dignité des femmes.
Le modeste travail d'une aiguille reconnaissante et dévouée,
i" janvier i8j6.
CIV. LE POÈTE ABOLIT LA GUERRE ET L'HOMICIDE... Au baS du fcuillct, CCS
vers :
Dante, l'homme effrayant.
Qui met Dieu dans son livre et l'univers en marge.
1'
NOTES EXPLICATIVES. 563
cvin. APRÈS TANT DE CHOSES PASSÉES... — Au haut dc la page, quelques
lignes de plan , suivies de ces vers :
Seigneur, châtiez et récompensez dès ce monde. Les méchants seront confondus
dès cette vie ... et les bons récompensés.
Et les vivants alors, voyant le juste heureux
Et le méchant frappé sur la terre où nous sommes,
Diront : c'est que sans doute un dieu juge les hommes I
CXIV. D'AUTRES DISENT C'EST LA LEUR SAGESSE : JJDB SERT... Commc
conclusion, ce début de réponse :
J'admire. O brutes!
cxv. TU SEMBLES ÉtonnÉ; JE NE PUIS TE COMPRENDRE. — En regard du dernier
vers , des rimes proposées :
Aiguë. — Bisaiguë. — Ambiguë. — On arguë. — Exiguë. — Contiguë.
CXVIII. LES MORTS SONGEZ AUX MORTS ET LAISSEZ LA VOS BIBLES ... Poésie
écrite au verso d'une convocation aune réunion du Sénat. Timbre postal : 6 avril 1876.
Les trois premiers vers sont antérieurs à la suite qui doit, d'après l'écriture, dater
dc 1876-1878.
cxix. C'EST LE MÊME INFINI QUI, MER BLEUE, OMBRE ÉPAISSE... — Avant le premier
vers , une indication semble annoncer une suite à ces deux strophes :
Uie. — A.ppatences. — Uùiotu de l'immensité.
cxxii. X MADEMOISELLE LOtnsE B. — Sous ccs quatre vers à M"* Bertin, quelques
lignes de prose :
Le Temps : ennemi terrible, chose étrange! parce qu'il fuit.
Deux choses sortent incessamment dc la bouche de Dieu,
Une parole, l'évangile.
Un souffle, la création.
cxxni. 6 tOTEK paternel! 6 FOYER DOMESTIQUE.' — Au verso d'une lettre de
Gaspard de Pons à M"' Victor Hugo la priant de rappeler «à Victor» qu'il attend
les Feuilles i'automne. Timbre postal : 1831.
ï6.
564
OCEAN.
LES MANUSCRITS.
cxxiv. Écrit sur l'exemplaire de n.-d. de m.-n. — Sur le même feuillet, au-
dessus des vers , ces deux pensées :
Tout homme est un livre dont le sens ne se continue pas toujours d'une page à
l'autre : Parfois la candeur est au recto, la trahison au verso.
Tous les hommes ne sont pas égaux pour Dieu, c'est Dieu qui est égal pour
tous les hommes.
cxxxii. L'EX-BON GOUT. — Au coin d'une page de variantes, deux vers sur un
.autre rythme :.
CORSET DE L»ART.
\^ir la muse qui se délace.
Quelle horreur! prenez ce mouchoir!
ou :
La musc qui se délace
vertu
Scandalise sa pudeur.
Cette poésie fait suite aux vers publiés, sans date, dans Toute la Lyre : A propos
d'une grille de bon goàt, l'écriture nous l'a fait situer vers 1859, mais quelques variantes
datent de 1865 et 1870'''.
cxL. vous DITES : DE NOS jovKSj NUL N'EST IMPUNÉMENT... — Premier début de ces
vers :
Ah ! vous croje<r, dans votre bonne foi.
Aux journaux, à la presse, au procureur du roi. . .
Ces deux lignes raturées , Victor Hugo a écrit vingt nouveaux vers sur une page
placée en tête de cette poésie.
OCÉAN PROSE.
III. oh! comme cela est VKAI QUE LA LUMIERE KÈELLE...
Le haut de la page est pris par ces lignes :
A Venise la dignité ducale durait toute la vie du duc. À Gênes, elle a varié, trois
ans, cinq ans. Ceci est pour beaucoup dans l'histoire des deux republiques et
explique la différence de proportion qu'on remarque de l'une à l'autre. Le doge de
Venise avait le temps d'être un grand homme } le doge de Gênes ne l'avait pas.
c Voir Toute la Lyre, tome I, Édition de l'Imprimerie nationale.
NOTES EXPLICATIVES. 565
VI. LA BONHOMIE IMPLIQUE A UN CERTAIN DEGKÂ D'AUTORITE...
Ce feuillet commence par ces trois propositions :
Certains hommes marchent dans la justice comme les voleurs dans le grand
chemin.
Ou : Certains hommes, législateurs, juges, philosophes, honnêtes gens, disent :
Nous marchons dans la justice.
— ■ Oui, comme les voleurs dans le grand chemin.
Ou : Quand vous voyez certains hommes dans la justice, tremblez, comme
quand vous voyez des voleurs dans le grand chemin.
XXV. DANS UN CONTE DE L'ORIENT. . .
Page écrite dans tous les sens, dont les fragments sont nixmérotés i, 2, 3.
TAS DE PIERRES.
Nous ne nous attarderons pas à décrire les innombrables bouts de papier qui
constituent les manuscrits des Tas de pierres; ils sont de toutes provenances et
presque tous de petite dimension, depuis la feuille à en-tête de l'Université jusqu'aux
bandes de journaux, factures, faire-part, cartes de visite, enveloppes, etc.; ils sont
pour la plupart collés ou montés sur onglets les uns sous les autres, selon le format
adopte pour la reliure de chaque plaquette ou volume. Nous ne signalerons que
quelques détails nous aidant à situer telle pensée ou motivant telle réflexion .
MOI.
Page 243. RIEN AVEC LA MATIERE...
Au-dessus de ce feuillet ;
Ma femme dit que j'ai peine égale à laisser entrer l'argent et à le laisser sortir.
Page 24J. TOUTE MA VIE, JE POURRAIS LA DIVISER...
Au verso d: cette languette de papier, trois lignes relatant une « chose vue » :
Le petit enfant tenait le livre d'une main, le chat de l'autre, le livre par le
signet, le chat par la queue, tous deux suspendus. Le chat miaulait.
566
TAS DE PIERRES. — LES MANUSCRITS.
Page 247. J'ENTENDS RIRE LES SOTS, J'ENTENDS HURLEE. L'ENVIE...
A la fin de la plaquette ayant pour titre : L'amour. La femme, sont reliés les
0 Vers à Juliette». Ceux-ci en font partie et font allusion aux attaques des classiques
contre Les Burgraves représentés le 7 mars 1843.
Page 255. Vie EN FAMILLE. — Ce petit feuillet débute par ce vers
L'été, cet histrion chantant, fait sa rentrée.
Page 258. Ordre moral. — Sous ces vers, une ligne :
Le bonheur des méchants est de mauvais exemple.
Page 266. L'INFINI, L'ÉTERNEL, L'IDÉAL, L'ABSOLU..
Au bas du feuillet , cette pensée :
Ne soyez pas trop vieux.
Pour gouverner un peuple en ces jours orageux.
En ce siècle où souvent l'événement foudroie ,
Il faut la serre d'aigle et non la patte d'oie.
LéG. DBS S.
Page 271. TRISTE, SOURD, VIEUX... — Cettc strophe est répétée dans un autre
rythme , au bas du feuillet :
Homme triste, sourd, vieux,
Tras fois silencieux.
Ferme ici-bas tes yeux.
Ouvre-les dans les cicux.
CECI ET CELA.
Page 273. LA PRESSE A SUCCÉDÉ... — Sous ces lignes, dont l'écriture date environ
de 1828, quelques mots fixant une image qui sera reprise trente et
un ans plus tard dans Les chansons des Rues et des Bois [Souvenir des
vieilles guerres) : La lune, hausse-col.
NOTES EXPLICATIVES. 567
PHILOSOPHIE.
Il y a deux volumes de manuscrits portant ce titre, l'un de vers, l'autre de prose.
Nous avons indiqué page 242 les divisions de ce dernier. Dans celui qui contient l:s
vers, au feuillet 85 commence une division intitulée : Les ions et les méchants. C'est
à cette division qu'appartient la poésie :
Page 283. LE JUGEMENT VIENDRA. — Dans le coin, en haut de la page, cette indi-
cation barrée : les heureux:; puis deux vers qui n'ont aucun rapport
avec la suite :
Dès l'aube, on voit sortir de leurs maisons en foule
sautant
Des enfants qui s'en vont en dansant dans les prés.
Page 284. L'HOMME, TENANT EN MAIN OU DES DÈS OU DBS CARTES...
Sur la même page , plusieurs vers publiés ici, sauf ces deux derniers :
Quand un roi te parle tout bas,
ses paroles
Prends tout ce qu'il dit pour un songe.
Page 292. expiation! sombke lave...
Sous le trait final , trois vers proposés :
prison
La chair, bagne du cœur forçat.
La chair geôlière et l'âme au bagne.
L'esprit captif, la chair geôUère.
Page 293. HÈLAs! NOUS sommes des fantômes...
Au-dessus et au-dessous de ces vers des notes, des rimes et ces trois vers biflés
,Quand les premiers chanteurs sauvages
Uoyaient descendre des nuages
Le centaure au douhle poitrail.
568 TAS DE PIERRES. —LES MANUSCRITS. -
Page 293. L'HOMME EST COMME UN BOURREAU DEBOUT DANS LA NATURE,
Sous cette strophe deux vers datés :
Au levant
Un long nuage étroit rougi par l'aube sombre
Semblait un poisson d'or dans un océan d'ombre.
Page 295. RAYONNANT DANS LE DEUIL, SOURIANT DANS L'ORAGE...
Sur cette page , des notes et des vers en tous sens; en voici quelques-uns
RUINES. ROME.
Ces temples, ces palais, ces cirques, ces nymphces.
Athènc est faite en marbre et Rome en travesti.
Pensif, je me promène au bord des flots moroses ;
J'erre, et j'entends en moi toutes sortes de choses.
Murmures de l'esprit mêlés au bruit de l'eau.
Page 296. TOUS LES CRIMES D£ LA FORCE ET TOUTES LES GRANDEURS DE l'iDÉE. .
Après la dernière ligne, deux mots indiquent une suite projetée
Cependant, écoutez.
SAGESSE.
Page 318. SUR CETTE TERRE IL Y A DES PAUimES. — Au vcrso d'unc traduction en
anglais de la lettre de Victor Hugo à l'EJpapte. 1868.
RELIGION.
Page 326. ...JE NIE, 6 PRàTRES... — Au-dessus de ces vers, une ligne de prose :
Non, votre Dieu n'est pas mon Dicu;
LES RELIGIONS SONT LES wêtements DE DIEU. . . — Sous ccttc pcnséc Ic titre
d'un poème des Contemplations : Magnitudo parvi , écrit en 1855.
NOTES EXPLICATIVES. 569
Page 328. TOUTES LES sŒLiGiONS SONT FAUSSES, . . — • Sous Cette penscc, ces lignes qui
n'ont aucun rapport avec le texte qui les précède :
. . . Ces caresses secrètes que nous faisons à nos opinions pour obtenir d'elles
qu'elles se changent en convictions.
EXPLICATION DE LA VIE ET DE LA MORT,
Page 330. SI l'Âme S'ÉTAIT pas immoktelle. . . — Au-dessus de cette pensée, une
ligne :
Madame, je ne suis qu'un chien, mais je vous aime.
Au verso d'un faire-part de la mort du maréchal Oudinot, duc de Reggio.
P0S7 MOE.TEM.
Page 332. LA VIE est pleine de MYSThKES... — Le feuillet débute par ces quatre
vers :
Leur
Mon âme est triste et toute nue.
La honte leur parle
Le remords m'insulte en secret.
Leur
Ma conscience est devenue
Comme un lion de la forêt.
L'HOMME N'EST VRAIMENT NÉ ^U'À L'HEUKE OU DIEU RÉCLAME. . . — Au-
dessus de ces vers, cette pensée :
Pour moi, esprit que la destinée humaine occupe, la balance de Pilate est toujours
dressée sur le monde et j'en vois distinctement pencher tour à tour les deux
plateaux
Dans l'un pèse Jésus, dans l'autre Barabbas.
Page 333. L'ADVERSITÉ SE SENT PLUS VOISINE DES ciEux. . . — Sous CCS vcrs , un plan
ébauché :
La mort met à la chaîne les héros, les forts, les conquérants, au bagne dans
le sépulcre.
Et les petits enfants qu'elle prend sous ses voiles
Ont le jardin azur avec les fleurs étoiles.
570 TAS DE PIERRES. — LES MANUSCRITS.
Page 334. LE VISAGE HUMAIN EST UN VOILE. — Ccs vers ont été interchanges et
leur ordre définitif est établi par les chiflFres i, 2, 3, 4. Puis une ligne
de prose :
Ôtc ta chair, voyons ton âme.
Le feuillet débute par deux vers rayés :
Ma maison, quand la mer fait tan,
- Sonne la nuit comme un icueil.
et, au-dessus, deux mots : L'empire rétamé.
El SU} DONC pouKKAiT DÉSALTÉ&En. .. — Le feuillet commence par ce
vers :
Les sens sont un fumier où gît l'âme enchaînée.
CRITIQUE.
Page 350. CETTE VILLE OU NOUS AVONS LAISSÉ DERR/£RE NOUS... Cctte pCnséc CSt
précisée par les lignes suivantes, formant variante :
Et au sommet de ce Paris, devenu Parnasse, et sur ce Parnasse nous placerions
Lamartine, le grand poëte, ayant à sa gauche Béranger, le poète excellent, et à sa
droite Musset, le poète charmant.
EPITRES.
Page 355- ^ -M^ ^3£K DE FKANCE. — A relevcr une curieuse variante :
J'ai donné de grands coups de hache dans l'histoire,
Caîn
Dans l'homme, dans César, dans Jésus, dans Moloch...
Page 356. L'OISEAU NICHE, L'EAU COURT, L'AIR SOUFFLE, L'ASTRE LUIT...
Ces vers s'arrêtent sur un point virgtde, la suite projetée est ébauchée dans ces
deux vers précédés eux-mêmes d'une rime :
Utrecht
...Tout cela, c'est dans l'ordre, et correct.
Et je n'y trouve rien pour ma part à redire $
Mais... que...
NOTES EXPLICATIVES. 571
Page 357. ... HOMMBj LA voLVPTÉ EST FOLLE. — Lc ûttc Épttrts , inscrit en haut
de chacun des fragments de cette division est surmonté ici du titre :
DieUj bifFé. Les quatre premiers vers sont marqués d'une accolade
précédée d'un point d'interrogation.
POLITIQUE.
Page 368. L'HOMME D'ÉTAT SE TIENT DEBOUT...
Au verso d'un brouillon, écrit en 1848, sur l'enterrement du général Lamarque.
Les Misérables.
LA KÉVOLVTION FRANÇAISE. — Au bas de ce fragment, ces lignes :
Chambre des pairs.
M. — C'est l'âme visible.
Th. — • Quelle profanation ! montrer une âme à des bourgeois !
Comme ces porcs de ducs regardent cela bêtement'''.
Page 371. AUX MAsjLAsr. — Copie faite par M"* Drouet. L'original manque. Au
verso de la copie, ces deux vers :
Maîtres, buvez, mangez, car la vie est rapide.
Tout ce peuple vaincu, tout ce peuple stupidc. . .
Page 373. AKAGO NE PARAÎT PLUS À L'ASSEMBLÉE. — Au-dessus de ces lignes,
une « chose vue » notée :
Quand Lamartine est à la tribune, un huissier apporte un verre de vin qui rem-
place le verre d'eau.
J^voi ! Des NIAIS SES.ONT MES DOCTEURS. .. — Le nom de Dupont de l'Eure est large-
ment biffé et remplacé par des points, mais on le lit facilement sous la rature.
Page 375- gouvexnez le peuple sans l'ikkitek. — Sous cette pensée, une note :
Lc koran maudit «les peuples sans livre».
'') On peut supposer que la lettre M. (abréviation de Moi) désignait Victor Hugo et que
Th. était l'abréviation de Théophile Gautier, par qui d'ailleurs ce propos pouvait être tenu,
(Note de l'Éditeur.)
572 TAS DE PIERRES. — LES MANUSCRITS.
Page 376. TOUTES LES IDEES EN ciKCVLATioN. . . — Au verso de ce tcuillet, parmi des
lignes illisibles ou rayées, ce fragment de discours, adressé à Dupin,
président de l'Assemblée :
Quant à M. le président, je ne m'écarterai jamais des égards qui lui sont dus.
Il a détendu le M"' Ncy, il a défendu Bérangcr. Il peut l'oublier. Moi je ne l'ou-
blie pas.
DIEU''».
Page 386. 6 KECHEKCHE DE DiBV PAS. L'HOMME.' PAS PEB.DVS.' — En haut dc la page,
ces deux vers :
La pomme d'Eve tombe au regard dc Newton
Et lui révèle tout, la loi, l'axe, le monde.
Page 389. Dieu nous donne À choisir, l'aube, la nuit voilée... — Le feuillet
débute ainsi :
Le POETE
Cet homme, transparent comme une lampe ardente.
LA NATURE.
Page 396. C'EST L'HIVER.. LA KAMÉE. . . — Nous attribuons la date dc 1828 à cette
strophe dont l'écriture est semblable à celle des joyeux fils de
NATURE ET D'AMOUR. (Voir page 40.)
LE SOIR.
Page 403. ...CE silence dv son.... — En haut du feuillet, ces vers
La table dc sapin
Oi!l je rcvc la nuit accoudé sur Virgile.
'') Les pensées en prose suc Ditu sont \ la (in du manuscrit : philosophie. {Nott dt l'ÈeUtinr,
NOTES EXPLICATIVES. 573
LA MER.
Page 407. LA MEK PAU.E A LA NVIT ET VEKS LES CIEUX S'ÊLANCB. . . Au-dessUS dc
ces vers , un nom qui semble destiné à un personnage du Théâtre en
htherté : Cassetuile,
LES ASSEMBLEES. L'ELOQUENCE.
Page 442. SI i^ous ÊTES FORT, ET SI, DANS UNE DISCUSSION. . . — Au vefso , btouillons
de difiFérents passages des Misérables,
QUESTIONS SOCIALES.
Sur une feuille dc gros papier gris, sous le titre dont on a trouve le fac-similé
page 444, deux autres mentions :
QUESTIONS PHILOSOPHIOyES. CHOSES ÉPARSES.
etc.
(Important à lire.)
Tout dc suite après la partie relice sous le titre : Questions Sociales, on trouve
plusieurs articles de journaux sur l'esclavage, sur le « Martyrologe des peuples ».
LA CIVILISATION.
Page 450. AFRIQUE. — Après cette comparaison : Le français est l'homme dc la
civilisation. L'arabe est l'homme de la solitude, cette note entre
parenthèses : (Développer ceci).
ARTISTES. POÈTES. GRANDS HOMMES.
Page 478, couMS vÉNVS ÉCLÔT DE LA MER insu;ete. . , — Avant ces vers, nous
lisons ceux-ci ;
Annibal au Tessin, Thrasybulc à Mcthymnc,
Sont les flambeaux dc Dieu 5 tout vainqueur est un hymne.
574 TAS DE PIERRES. — LES MANUSCRITS.
Page 478. 6 GKANDS LUTTEURS, QUE DIEU CHOISIT POUR. SUPPLÉANTS... — Avant Ic
premier vers , quelques noms sont proposés :
Cromwdl. Danton. Robespierre.
Le haut de la page est rempli de vers rayés écrits en tous sens; deux seuls, qui
n'ont d'ailleurs aucun rapport entre eux , subsistent :
Ce vent prodigieux, buflFet d'orgue cflfrayant.
Dante, égal cftrajant de Shakspcarc et d'Eschyle.
Au bas du feuillet , ceci :
(Le style des poètes.)
Dans le noir encrier une étoile s'allume.
En écrivant, la plume
Se souvient qu'elle est aile et qu'elle a pu voler
(1).
PLANS.
Page J06. oh! disent les hommes...
En tête de ce plan ces quelques vers :
En
La vie est une tonuinc
Dont chacun boit à son tour,
Et remporte, vide ou pleine,
Son urne à la fin du jour.
marge :
L'urne
Qu'on remporte, vide ou pleine.
S'appelle l'ambition.
(0
Rappeloas que Victor Hugo ne se servait pas de plumei de me'tal. (Noie at l'Eaileut.\
NOTES EXPLICATIVES. 57^
ha gloin .^
épouse
C'est une amante de matbte
Couchée à côté des morts.
Page JO7. A L'ESPRIT £UI SUKGIT SUK LE FLOT QUI S'ÉCKOULE...
En marge de la première version , Victor Hugo a écrit :
Préférable.
Page jii. Note. — au sibus. de visé. — Au-dessus de la note relevée aux
Feuilles paginées, cette indication à l'encre rouge :
Compléter ce portrait du libelliste Donncau de Visé.
Page J18. AIME ET Tu COMPKBSDB^S. DANS LE CXUS. IL FAIT JOUA.
Le feuillet débute par ces trois vers ;
Avec ses millions d'étoiles.
L'univers, flotte à pleines voiles.
Vogue à jamais sur l'infini.
Cette image est reprise au bas de la page :
On dirait que derrière l'horizon il y a im abîme
Où comme une flotte infinie
Plonge tout le ciel étoile.
Pois vicnnem ces deux lignes :
( O son de voix I Sourire I
Souvenirs adorés I
5/6 TAS DE PIERRES. — LES MANUSCRITS.
Page 522. LA TEMPETE. — Au-dcssus du titre, ce vers :
Le vent
Fait aboyer la mer comme un boucher son dogue.
Page J23. AVTKEFOIS JE CROYAIS COMME UN CKÉDULE ENFANT...
En marge de la seconde strophe , un signe renvoie au bas de la page où nous
trouvons cette version des trois derniers vers ;
L'expérience humaine aboutit au Seigneur.
J'ai cherché la vertu, j'ai cherché le bonheur,
Je n'ai trouvé que vous, lumière!
Page J28. VIEILLES Églises bretonnes. — Avant cette cnumcration, deux vers
Ronccvaux attend Charlemagne
Et Waterloo Napoléon.
Page J41. grandeurs humaines, splendeurs. — Pour les troisième et quatrième
vers de la strophe, des croix indiquent deux variantes au bas du
feuillet ;
Rcndra-t-ellc l'entant si beau ?
Le spectre incorruptible, hélas! rit de ton oftrc.
Page 544. ROMAN. SERK. — Un grand feuillet où le texte, à peine lisible, est
tracé au crayon. La chemise placée devant ce feuillet porte, au
verso, cette mention rayée :
Lits Mis/railfs, Omissions ou ettata.
(Futures éditions.) 1864.
Au recto , ce titre , qui semble n'avoir aucun rapport avec le sujet :
philosophie. INDE.
NOTES EXPLICATIVES.
577
Mentionnons ici un; plaquette reliée sous le titre : Rimes. — Noms. — Sources.
Victor Hugo déclarait ne pas se servir du Richelet, il se faisait pour lui-même un
dictionnaire de rimes. En voici quelques-unes, précédées de cette note :
^m^
\
tru-'i
^M'^
Chameliers
familiers
piliers
des milliers
Des bœufs et des chameaux avec leurs chameliers.
Rime offrant deux sens :
Ils admirent
Tous les grands écrivains que les siècles admirent.
37
578
TAS DE PIERRES.— LES MANUSCRITS.
Bacchante
Réveillon
Inabordable
Acanthe
Sillon
Pendable
Alicantc
Tourbillon
Imperdable
Bâillon
Fécondable
Insondable.
Finisse
Patoise
Xcnophon
Punisse
Pontoise
Bouffon
Bannisse
Matoise
Griffon
Pythonisse
Toise
Syphon.
...Avez-vous vu à Bruxelles, en Brabant,
Une vieille maison au coin du quai des briques.
fabriques
lubriques
Sainte-Monique. — Manique. — chronique. — ironique. — panique. — Inique.
• Dominique. — cynique. — unique. — communique. — La nique. — punique.
■ tunique.
NOTES EXPLICATIVES.
579
\^ici , dans l'ordre de publication de ce volume, la liste des poésies et fragments
non datés; nous donnons entre crochets les dates approximatives présumées d'après
l'écriture ; les dates en italiques nous sont indiquées par un fait ou par une comparai-
son avec d'autres manuscrits.
[■859.]
[■8j4-8j6.]
[■8j9.]
[■8jz-.8î5.]
[1860.]
[,8j8.]
[1 820—1822.]
[,8j3-i8j5.]
[-8j3-8fî-]
[1836-1858.]
[i8j6-i8j8.]
[.84J-847.]
[■8j2-i8î4.]
[i8î6-i8j8.]
[1842-1844.]
[i8j9-i86o.]
[.8j3-8j4-]
[1850.]
[1858.]
[1840-1842.]
[■8j6.]
[■8j4.]
i8j8-i8î9.]
1 859—1860.]
i8j}-i8j4.]
.8jj-.8j6.]
.8îî-.8j6.]
■834-8}?.]
■ 874-1 87 j.]
[1880.]
■834-835.]
1882-1883.]
1850—1 852.]
1840-1844.]
18 59-1 860.]
1857-1859.]
1 878-1 880.]
1 878-1 880.]
1859-1860.]
1862-1865.]
1880-1883.]
■ 855-1858.]
1856-1857.]
i8i8-i83o.]
OCEAN VERS.
Promeneurs qui hantez la terrasse sable'e...
Que votre gloire est courte, 6 grands hommes du glaive!
O royauté pliant k la fin sous le faix !
La Foule.
Dans cette rêverie où j'oubliais de vivre. . .
...Et fais attention. On rit.
Vitellius était hideux. César immonde...
Fragment d'une ode k Moreau.
Aux fils des croisés.
Pour qui donc me prend-on qu'on parle de la sorte ?
Vous ne savez donc pas qui je suis, imbéciles!
. . . Qu'il s'appelle Homère seulement . . .
Oh ! dans les temps anciens , mère des Nations ...
Les prêtres du soleil, les vierges de l'aurore...
Janvier doit grelotter près du vieillard qui tremble. . .
Phidias, Jean Goujon, Michel-Ange, Coustou...
Les Écréaux. — Écueil.
Chanson de marin.
La justice, l'amour, la force, la beauté...
Aux champs, vois-tu, tout est content, tout est jojeux...
... Ce vieux chêne est si grand . .
. . . Au fond du crépuscule . . .
Or voici poindre avril. Les bons petits oiseaux . . .
Pleine lune; ouragan. La mer est en démence.
On voyait aux clartés du soir mystérieux . . .
Derrière l'horizon les rocs montraient leurs têtes . . .
Crépuscule.
Les formes, les aspects sont des spectres qui flottent . . .
La nuit.
Tu me vois bon, charmant et doux, ô ma beauté.. .
Oh! comme j'arpentais, sitôt les nuits tombées...
Lève-toi, douce opprimée!
Si tu veux que je te dise. . .
Ce qu'ils nomment, ma bien-aimée . . .
L'amour complète l'âme, et quand son destin change...
Bonne jeunesse! ô jours charmants! Je vous aimais...
0 voyages ! départs quand on avait vingt ans !
Chanson.
Autre chanson.
Dans des trous de grenier, parmi des araignées . . .
Je me souviens d'avoir connu, dans ma jeunesse...
Je vous quitte, ô villes malsaines!
Soyez donc demi-dieu, mage, barde, héros...
Elle passa devant la boutique du juif.
O temps! si l'on pouvait dans ton urne profonde...
Î7'
jSo
OCEAN. — LES MANUSCRITS.
[1871.] 1830.
[187J— 1877.] Et du haut de ma tour, bâtie avec le rêve...
[187J-1877.] Les enfants.
1S74. À S. B.
[i8j9.] L'homme esclave! de qui? de l'homme.
[i8j8-i8j9.] Et puisqu'il faut qu'on meure après avoir vécu...
[i8jg.] La statue est souvent une sombre ironie...
[i8j5— i8j6.] Je vous l'ai déjk dit, un soir, sur le chemin...
[1874— 1876.J Lueur du soupirail.
[i8jj— i8j4-] Nous nous envolerons vers les cieux inconnus...
[ 1 8 j 5- 1 8 j 8 .] Sur votre horizon triste où les spectres se dressent . . ,
[i8jj-i8j8.] Lucrèce.
[i8j7-i8j8.] ... Dans les pages. . .
[i8j4-i8jj.] Nuit. Dans un cimetière.
[i8j6-i8j8.] Tantôt couvert de nuit, tantôt noyé d'aurore...
[ 1 8 j j.] Est-ce Dieu qu'on entend parler .. .
[ 1 8 j j- 1 8 j 8.] ... Les yeux levés Ik-haut . . .
[1859—1860.] Hélas! comme un panier où jamais l'eau ne reste...
[i8j8.] ...Le ventre a sa religion...
[i8j9.] Les hommes passeront, la poussière éperdue...
[i8j6-i8j7.J Dans un cimetière.
[1860.] Rien n'est plus effrayant que cet exil de l'âme...
[iSjo.j Dans la création visible, obscur milieu...
[i8jj.] Cherche d'où cela sort, cherche où cela s'arrête...
[ 1 8 J4-1 8 5 5.] Un lent travail humain sans cesse ronge et raine . . .
[1834— '856.] Crois k ta conscience avant de croire aux codes.
[18 j8-i8j9.] À quoi bon? k quoi bon? et je penche la tête...
[1858-1859.] Si tu te laissais trop aller aux rêveries...
[1858.] Pourquoi veux-tu passer près de la maison sombre?
[1858-1859.] La pluie k flots pressés bat la vitre du bouge.
[1854-1855.] Tout marche; c'est la loi de l'homme.
[1858-1859.] ...Mais j'entends le savant s'écrier...
[1856-1857.] Moins sonore, moins pur, moins radieux, en somme...
[1874-1876.] Que les esprits soient grands! que les regards soient purs!
[1860.] ...J'ai lu Dante.
[1865-1866.] Hélas! après avoir dans toutes les douleurs...
[1855.] Le poëte abolit la guerre et l'homicide . . .
[1875-1876.] La Vérité.
[1873-1874.] Le flot heurte la plage et le vent heurte l'onde...
[1837-1838.] Après tant de choses passées...
[1844—1846.] Le vieux.
[1841-1844.] Pendant que j'écrivais ces vers sur toi, Sion...
[1849-1850.] Enfant, prends en pitié dans le fond de ton cœur. ..
[1853.] Loin des rayonnements, des triomphes, des fêtes...
[1855-1858.] Oui, tu veux saisir Dieu, le tenir et n'y croire...
[1858-1859.] D'autres disent — c'est Ik leur sagesse — : que sert...
[1859—1860.] Tu semblés étonné : je ne puis te comprendre.
[1859—1861.] ...Et ne craignez rien, vous, qui que vous soyez...
[1858.] Centre du monde! où donc est-il? Va, si tu peux!
[1872-1874.] Les morts — songez aux morts et laissez Ik vos bibles! —
[1856-1868.] C'est le même infini qui, mer bleue, ombre épaisse...
[1858-1859.] O splendeurs! l'azur, l'or des étoiles, le ciell
[1860-1864.] Dieu de fraternité, d'égahté, de joie...
NOTES EXPLICATIVES. 581
[1830-1831.] O foyer paternel! ô foyer domestique!
[ 1 87 j- 1 876.] Interrompu par Virgile.
[1836-1840.] Les funérailles de Daphnis.
[i8j3-i8j4.î . . . Au tournebride . . .
jS^ç. L'ex-bon goût.
[1877—1879.] Bonhomme, apprends ceci : la campagne a du style.
[1860.] Querelle du 6 et du 9.
[1872—1873.] Que Georges pour sa fête ait un pantin tout neuf...
[1859.] Aile-courte raillait un jour Basse-sur-pattes . . .
[1840-1842.] Force dômes bossus comme des calebasses...
[i87<j-i878.] Eve, Adam, flux, reflux, blanc et noir, bien et mal...
[1874-187J.] Avenir.
[ 1 878.] La Révolution fait le tour de l'Europe . . .
[1872-187J.] 0 terre qui verdis sous le fourmillement...
OCÉAN PROSE.
[1830-1832.] Les réalités sont de deux ordres.
[1834-1836.] L'amour se compose essentiellement . . .
[1836-1840.] Oh! comme cela est vrai que la lumière réelle...
^1832-1834.] Hélas, Fabio, vous remuez là les grandes questions.
[1836.] Un jour, k Rome, dans le marché aux esclaves...
[1836-1840.] La bonhomie imphque un certain degré d'autorité.
[ I 840.] Si l'on vous dit que la logique mène les faits . . .
[1840— 1 841.] Aimez la rencontre des vieillards.
[i 840-1 842.] Pauvre doux enfant, tu es rose et frais . . .
[1844.] Quelle triste chose, et comme on se sent la rougeur...
[ 1 840-1 844.] La révolution a deux esprits . . .
[1849.] Voici \ mon sens quelle sera désormais la loi des révolutions. .
1842-1844.] Un jour, un astronome...
1844— 1846.1 Tout homme est destiné...
1 844- 1 846.] Ô Vérité ! Soleil !
1844-1846.] L'affirmation engendre la négation...
[184J.] Poètes, il ne suffit pas de s'élever...
[1850.] Vous admirez que ce soit le préjugé...
[ 1 8 jo.] De tous les points du globe k la fois . . .
[1853.] Triste destinée des mots qui errent .. .
[i8j3-i8jj.] Philosophie.
iS^.ç. Voici ce que disait le vieux gentleman . . .
[1848.] Les états constitutionnels admettent-ils...
[ 1 8 j4- 1 8 j j.] Dans un conte de l'Orient . . .
[1858-1859.] Je crois avoir déjà remarqué quelque part...
[1852-1836.] Tout homme intelligent doit avoir à quarante ans .. .
[1863-1864.] La religion et la science d'accord contre l'infini.
[1860-1862.] Voulez-vous savoir ce que c'est que le sophisme?
[1865-1866.] À quelqu'un qui se plaint de perdre la vue.
[1866-1868.] La créature a deux états possibles...
FAITS CONTEMPORAINS.
[1845-1846.] En 1787, je ne sais quel prince...
[1844-1846.] En ce moment, à Paris, la fantaisie souveraine...
VARIANTES ET VERS .INÉDITS. 583
II. VARIANTES ET VERS INEDITS.
X. LES JOYEUX FILS DE NATURE ET D'AMOUR.
bourgeois
Page 40. Et d'un chrétien égorgé...
Page 41. Un archer, c'est dans un bouge
Un justaucorps jaune et rouge...
Un fat, narguant
Narguant curés. Pape et bulle...
Page 42. Un pendu
Et qui dort sur son séant
Qui dort debout et béant. . .
XX. fOUK £UI DONC ME PREND-ON £U-ON PARLE DE LA SORTE?
soldat
Page 54. Mais sachez que je suis le baron, votre sire!
Dispersez-vous
Prosternez- VOUS devant le casque, capuchons!
La mort
Midi met une flamme au bout des pertuisancs. . .
XXVI. JANl^IER DOIT GRELOTTER PRÈS DU VIEILLARD QVI TREMBLE.
Page 60. Le ciel doit ressembler au cœur; l'homme est un drame
êtres, forêts, monts, lacs.
Dont les choses, muets témoins, sont les décors...
XVIII. LES ÉcrÉaUX. ÉcUEIL.
Page 62. A de certains instants dont le mystère échappe
aveugle et sourde
Même à ceux que la peine inexorable frappe. . .
584 OCÉAN. — LES MANUSCRITS.
XXXII. CE VIEUX ChÈNE EST SI GKAtiD...
chuchotements
frissonnements
Page 66. Et des fourmillements de feuillages touffus. . .
XXXVI. ON VOYAIT AUX CLAKTÈS DU SOIK MYSTÉRIEUX.
distingue lueurs
Page 70. On voyait aux clartés du soir mystérieux. . .
Les récifs, les brisants, ces monstres de granit
sous les flots
Qui guettent dans la mer sans changer d'attitude.
Et la vague est leur chienne,
La vague est leur servante, et l'ccueil dit : apporte.
XXXVII. DEKKièKE L'HOB.IZON LES KOCS MONTKAIENT LEURS TÈTES. .
Au ras de cachaient
Page 71. Derrière l'horizon les rocs montraient leurs tétcs...
XLII. A MA JULIETTE.
regret
Page 76. Les veilles, la pensée et le chagrin rongeur.
XLV. SI TU VEUX SUE JE TE DISE.
Entrer dans
Page 79. Quel gouffre! la vie obscure!
Contester
Apprendre
Renoncer comme Zenon f
Etre un sage
Page 80. 0 femmes, et tout apprendre
De quelqu'un qui ne sait rien.
De vous qui ne savez rien!
VARIANTES ET VERS INÉDITS. 585
T^oucher un pied sous la table
Page 8 1 . Etre la flèche et la cible
Et tomber inanime
la chose épouvantable
Dans cette chose terrible. .
toute notre âme,
Je dirai le fond de l'âme.
Son présent et son passe
Et le Z de l'A. B. C.
LI. CHANSON.
Page 87. Je t'aime, Anna, fille exquise
damne tout le canton
Qui ris du qu'en dira-t-on. . .
Sais-tu pourquoi, dans nos ombres.
Sait-on pourquoi, brune ou blonde.
Nos cœurs changent si souvent?
La femme change souvent?
Ami , disent les bois sombres. . .
Non , dit la lorct profonde. . .
m. AUTRE CHANSON.
Page 89. Autres titres : Tristesse. — Autke chanson tkiste.
LVII. JE VOVS QUITTE, 6 VILLES MALSAINES!
Les tranches sont vertes et saines.
L'amour fuit les cités
Page 94. Je vous quitte, ô villes malsaines!
Ô printemps, la forêt est pleine...
Avril
L'amour est une foret pleine. . .
boude,
On piaille, on cric, on se bécote...
Lxin. 1830.
les dieux émus
tous les vieux dieux
Page 102. On vit les sombres dieux se pencher sur les cimes
le nouveau monde édos du vieil abîme
Pour voir quel monde allait sortir des noirs abîmes.
586 OCÉAN. — LES MANUSCRITS.
LXV. ET DV HAUT DE MA TOUR, BATIE AVEC LE KÊVE.
Jugeant les forts, aidant les bons, plaignant les pires...
Page 104. Inquiet des meilleurs presque auunt que des pires. . .
Je tiens tête au despote, au flot qui vocifère.
Je blâme l'ouragan qui là-haut vocifère ,
Au prêtre, au juge, au prince,
Je fais obstacle aux rois, et je ne laisse faire. . .
LXVI. LES ENFANTS,
bourrus
Page loj. Je renonce aux sermons hagards et copiés.
LXVIII. L'HOMME ESCLAVE! DE SSJ? DE L'HOMME.
Page 107. Toute horreur sort de nous. La douce Liberté
plane et chante
Vient des cieux, bat de l'aile, et vit dans la clarté.
fit
Dieu fait l'oiseau, l'homme la cage.
LXXin. LUEUR DU SOUPIRAIL.
Sait-on d'avance à qui k' gloire? à qui les flammes?
Page 112. Connaît-on ici-bas l'envergure des âmes?
terre
Le sait-on? Notre vie est un radeau qui sombre.
Nous avons tous en nous une quantité d'ombre
vers Dieu
Qui doit plus tard, à l'heure où plus loin nous fuyons.
Se pénétrer de flamme ou s'emplir de rayons 5
hideux purs
En fantômes sereins ou noirs la mort nous change;
démon
Et l'un est un vampire et l'autre est un archange.
LXVIII. NUIT. DANS UN CIMETièRE.
en cet instant , problème t
à cette heure, ô problème!
Page 117. Peut-être, 6 mystère suprême!
VARIANTES ET VERS INÉDITS. 587
LXXIV. LES HOMMES PASSERONT. LA POUSSlèhE épERDUE...
Page 123. Mais on aura toujours, quoi qu'on rcvc ou qu'on fasse,
silence
mystère
Devant soi, le prodige et la nuit face à face. . .
LXXXVI. RIEN N'EST PLUS EFFRAYANT SUE CET EXIL DE L'AME.
Page I2J. Là, dans le deuil sans fin s'étend et se prolonge,
fumée
Avec des profondeurs de sépulcre et de songe.
L'obscurité hideuse et sourde, soulevant
où fuit l'hydre
On ne sait quels flots noirs sous les ailes du vent. . .
LXXXVII. DANS LA CRÛATION VISIBLE, OBSCUR MILIEU...
Page 126. Dans la création visible, obscur milieu
Où l'homme effaré voit passer l'esprit de Dieu,
Les animaux, effroi des familles humaines,
des airs, des eaux, des bois, des plaines,
Les animaux confus, aux formes incertaines. ..
tortueux,
Horribles, rugissants, noirs, monstrueux, énormes...
XC. CROIS A TA CONSCIENCE AVANT DE CROIRE AUX CODES.
rayonne
Page 129. La justice de Dieu s'écrit au cœur du juge.
XCVI. TOUT MARCHE; C'EST LA LOI DE L'HOMME.
C'est la loi de l'être et
Page 13 j. Tout marchcj c'est la loi de l'homme.
L'immobilité, c'est sa loi.
Il ne change jamais de lieu.
Tandis que l'ombre enfle ses voiles
Toujours seul sous les mêmes voiles. . .
588 OCÉAN. — LES MANUSCRITS.
XCVIII. ...MAIS J'ENTENDS LE SAVANT S'ÉCRIER...
la science crier
Page 137. Mais j'entends le savant s'ccrier...
lugubre
Homme, tais-toi. Pour l'œil terrible des voyants. . .
Les prophètes étaient des hommes visités
faces parlant tout bas,
Par des blancheurs poussant des cris, par des clartés...
Et Jeremie, Amos, Trophonius, Zaclas,
Blêmissaient, terrassés sous
Terrassés, s'aveuglaient de ces sombres éclats.
C. MOINS SONORE, MOINS PUR, MOINS RADIEUX, EN SOMME..
D'où je conclus que l'homme est un triste animal.
Page 139. On est beaucoup moins ange, un peu plus animal.
CII. ...J'AI LU DANTE,
Et le trône, et Vépéc,
Page 141. Et la couronne horrible et la tiare sombre...
cm. hélas! APRès avoir dans toutes les DOULEURS...
Montez !
Page 142. Mourez! Sortez vivants des ombres de la vie!
CIV. LE POÈTE abolit LA GUERRE ET L'HOMICIDE...
Fait rayonner la paix
Page 143. Sème l'auguste paix dans l'homme, et pour prunelles...
CVI. LA VERITE,
hasards
Page 14} . C'est de tous les orgueils, de toutes les raisons. . .
de Cume
Quand jadis échappé d'Horeb ou de Dodone,
chercheur
Le mage parvenait aux lieux mystérieux. . .
VARIANTES ET VERS INÉDITS. 589
CVIII. APKès TANT DE CHOSES PASSÉES...
, père aux mains glacées,
Page 147. Le vieillard aux veines glacées
Met de l'ordre dans ses pensées
voit
Quand il sent approcher la nuit.
CIX. LE VIEUX.
ce que disent
vivre et parler
Page 149. Enfant! tu n'entends plus le bruit que font les hommes!
CXI. ENFANT, PRENDS EN PITIE DANS LE FOND DE TON CŒUA.
se croit quelque chose
Page I jo. Et qui songe à son trône en regardant les cieux.
CXII. LOIN DES RAYONNEMENTS, DES TRIOMPHES, DBS FETES...
foret triste
Page I j I . Le malheur, hallier noir où tant de voix sanglotent. . .
Le cri que jette aux bois l'orfraie oblique et sombre.
CXVI. ...ET NE CRAIGNEZ RIEN, yOUS, ^VI QUE VOUS SOYEZ.,
OÙ Dieu
Page 156. Ou comme l'ange au fond de l'aurore qui luit.
CXVIII. LES MORTS SONGEZ AUX MORTS ET LAISSEZ LA VOS BIBLES.'
De calmer
Page I J 8. D'embaumer le sépulcre obscurément vivant
inexorable
Et sur qui le silence impénétrable pèse. . .
d'assez pur, d'assez
Et je ne trouve rien de trop grand, de trop beau...
590 OCEAN. — LES MANUSCRITS.
CXIX. C'EST LE uàuE INFINI ££1, MEK BLEUE, OMBKB ÉPAISSE.,
le soir
minuit
Page 159. Ohl qui n'a pas tremble quand l'heure la rapporte...
Courbant
Traînant comme des joncs les longs frissons de l'ombre,
Ployant
Avec les vents, les bruits, les nuages sans nombre...
CXXUI. $ FOYEK paternel! 6 FOYEK DOMESTIQUE.'
Et près du siège où dort l'aïeul, de flamme avide,
Page 163. Surtout, près du fauteuil où dort l'aïeul livide.
Enfants,
Laissez, laissez toujours une escabellc vide
Pour l'hospitalité I
CXXXn. L'EX-BON GOÛT.
Page 173. Il n'a pas peur qu'on le prenne
En divin
Jamais en flagrant délit
sombre
Avec la fauve sirène
Qu'Eschyle traine
Qui traîne Eschyle en son lit. . .
lie
Il ignore en ses ivresses. . .
frouesses
iesscs
CXXXVin. FOKCB DÔmES BOSSUS COMME DES CALEBASSES...
est idiot
Page 180. Cet être vénérable ignore tout. Aussi...
CXL. yOUS DITES : DE NOS JOUKS NUL N'EST IMPUNÉMENT..
auguste
Page 182. La charte de juillet, code grave et jaloux,
l'honneur
Met le droit de chacun sous la garde de tousj
ntile,
La presse libre, fière, inquiète, morose...
VARIANTES ET VERS INÉDITS. 591
Il est un droit public que nul ne peut
Et cœtera. Malheur à quiconque ose enfreindre!
audace
Si jamais jusqu'à lui votre pamphlet vola. . .
beauté, sagesse et pudeur
la reine en claie et le roi
Page 183. Traînez le roi Louis-Philippe dans la boue. ..
blasphémez
Insultez l'empereur, maltraitez le bon Dieu,
et rage
N'ayez au cœur que fiel, furie et frénésie,
Qu/importe! vous pourrez
On vous laissera faire à votre fantaisie. . .
CXLV. LA hél^OLVTION PAIT LE TOUR. DE L'EUROPE..
France
Page 188. Chante, ô peuple. Toujours la gloire fredonna.
TAS DE PIERRES. — VARIANTES'"
MOI.
Ta chanson de jeunesse a des couplets sans nombre.
Page 244. L'HYMNE DE MA JEUNESSE A DES yEUSETS SANS NOMBKE.
monte ï moi comme on bouc an cytise.
Page 24J. LA HAINE CONTRE MOI dÉBORDE À PLEINES BOUCHES.
TON AMOUR EST TOMsé SUR MON AME ÉPUISÉE.,
hélas! qu'on foule aux pieds!
Page 246. Sur une feuiUc morte abandonnée aux vents.
VOUS AVEZ EMPORTÉ DANS VOTRE OMBRE GLACÈE...
Je contemplais mon ange!
Page 248. Je regardais ma joici
(0 Nous n'avons relevé pour ces nombreux Tôt de Pierres que les principales variantes.
592 TAS DE PIERRES. — LES MANUSCRITS.
COMBATTANT DÉSAKAlé RÉyANT DANS LA mÊlÈE...
marchant bataille
Page 249. Combattant désarmé rêvant dans la mêlée...
Le sang n'a point jailli sur moi .
Jamais je n'ai versé le sang. Ma conscience,
Ami,
Enfant, n'est déchirée aux clous d'aucun cercueil.
Pure chante
Blanche, elle rit au fond de ma pensée en deuil.
TOUT DOKT ENCOR, JE SUIS DEBOUT, LE JOUB. VA POINDBE,
Le ciel j'y vais,
Page 270. L'ombre s'ouvre, je pars, me voici remonte...
vu tant de nuit tomber sur moi
J'avais tant de douleurs sur ma tête qu'au fond. . .
songeur
rêveur
JE SUIS UN VIEUX POETE OUBLIE PAK LA MOKT.
PHILOSOPHIE.
LE JUGEMENT VIENDRA.
Page 283. Et l'incrédule, plein d'un morne étonncmeni.
Sentira sur son front
Croira sentir sur lui peser le firmament.
inondés de sanglantes sueurs,
d'affreuses
Ils verront , frissonnant sous de froides sueurs ,
livides
Ils frémiront, baignés de sanglantes sueurs.
Des êtres monstrueux
De voir des visions passer dans des lueurs.
affreuses
horribles
Ils verront des clartés livides sur des cimes. . .
tandis qu'ils diront : Ah ! maudits que nous sommes ,
Et cependant, ici, sur la terre où nous sommes...
VARIANTES ET VERS INÉDITS. 593
L'HOMME EST LA SOM'BRE MOVCHE EKKANTE QUI S'ENFUIT.
Le noir destin l'attend. Que de fois j'ai,
Page 291. Oli! que de fois mon âme a tressailli la nuit.
Tremblé, comme la nef qui sombre.
Quand l'eau pleure, quand la nef sombre,
En voyant
Quand on voit frissonner au vent universel.
Sur sa toile,
Formidable, et liée aux quatre coins du ciel.
L'araignée immense de l'ombre !
La toile de l'araigncc Ombre !
expiation! sombke lave...
forçat,
Page 292. Le blanc soldat, le noir esclave...
L'HOMME est COMME UN BOUKKEAU DEBOUT DANS LA NATUKE.
le noir de la vierge nature.
Page 293. L'homme est comme un bourreau debout dans la nature.
Adam
L'aube chaque matin voit l'homme qui torture
Le grand, le beau, le vrai,
frappe
Qui raille la justice et l'insulte et s'en joue. . .
nks SE'UN HOMME A COMMIS UN CKIME, IL NE DOKT PLUS.
Tourbillon de remords
Sinistre
Nocturne tourbillon qui s'acharne et le suit. . .
...ON NE VA PAS A L'IDEAL D'UN BOND.
schismatique ,
Page 295. Le vieux railleur comprend le jeune fanatique,
Calvin inconnu fut
Et Calvin fut jadis par Erasme flairé.
?OST MORTEM.
HÈLAs! £UE LE TOMBEAU CONTIENT DE VISIONS:
choses sombres s'envolent 1
P^gc 333. Que de sombres secrets en tombent!
594 TAS DE PIERRES. — LES MANUSCRITS.
...ET SiSJ ^ONC POURRAIT DÉSALTÂRER...
étanchcr
apaiser
Page 334. ... Et qui donc pourrait désaltérer
L'âme, éternel désir, soif jamais assouvie?
où se refond
La tombe est le creuset sinistre de la vicj
meurt
Le corps fond, l'âme éclate, et se dresse, et jaillit...
CRITIQUE.
éCARTBZ, ÉCARTEZ DE VOS RANGS DIFFICILES...
Appétits hébétés
Page 342. Pauvres gens abrutis par l'argent, plus épris
De vins pour leurs soupers que d'art pour leurs esprits,
la gourmandise
Qui pour les mets charnels ont une faim choisie. . .
natures exquises I
Et s'emplir à la fois, ô bizarre amalgame,
Le corps de mets exquis et l'esprit de sottises.
Le ventre d'un faisan , l'esprit d'un mélodrame !
ÉPITRES.
L'OISEAU NICHE, L'EAU COURT, L'AIR SOUFFLE, L'ASTRE LUIT..
Page 356. L'académicien encense son collègue,
confrère]
Puis du collègue il passe à tout
Puis, le membre loué, vante le corps savant...
...HOMME, LA VOLUPTÉ EST FOLLE.
l'aflreux gibet
f^gc 3J7- Ici la chute amcuse, ici la roue horrible...
SI vous VOULEZ CONCLURE, IL FAUT D'ABORD SAVOIR.
P^gc 3J9- Le vrai hors de l'erreur se dresse, et le principe
trAne en cendre
avorte
Sort de l'ombre où le rcve expire et se dissipe. . .
VARIANTES ET VERS INEDITS. 595
POLITIQUE.
AUX MARRAST.
Page 371. Avait-on d'autre but, pourquoi tous ces cris aigres?
joyeux
Que d'appeler des chiens nouveaux, ardents et maigres.
à l'œil
Ah! des rêveurs, c'est vrai, des fous au front morose
tardivement
Pensent naïvement...
UNE BARAi^E EN PLATKE AVEC UN TOIT EN ZINC...
Un mur où le passant écrit :
Page 372. Dont le mur charbonné porte : Vive Henri cinq!
Deux figures au seuil, dont l'une tient une ancre,
des murs gris, comme un décor tremblants,
des haillons aux vitres , des bancs verts ,
L'autre un soc; rideaux blancs aux vitres des châssis
Des visages blafards et moroses, couverts '''
D'où tombe un jour blalard sur neuf cents fronts transis.
Neuf lustres clignotants qu'à la brume on dévoile.
Au centre, Armand Marrast
Dupin
Des gradins verts, Marrast brillant comme une étoile.
Un palais
Une salle en plâtras, une tribune en toUc,
Des 'rostres en carton. Je ff'ands crèj de grands mots i
Des orateurs de boisj rumeurs, fureurs, travers;
Aujourd'hui le néant , et demain le chaos ;
Les mêmes lâchetés sous des masques divers;
Voilà notre assemblée.
Tous les cœurs remplis d'ombre ayant chacun leur rêve.
Parfois
Souvent le mot stylet, jamais le discours glaive.
VOICI SU'EN UN INSTANT...
folle, ardente,
Page 373. L'émeute sombre, horrible, à grands cris, en chanunt...
' La variante n'est pas terminée.
,8.
596 TAS DE PIERRES. — LES MANUSCRITS.
£Vpi! DES NIAIS SERONT MES DOCTEURS, MES PROPHETES.
contemplerai
Page 373. Quoi! je vénérerai, quoi! je déifierai...
tremblant,
Pour que j'aille, incliné, muet, religieux.
Comme devant les saints, les héros et les justes.
Adorer
Contempler le néant dans ces crétins augustes !
ENTRE LE PEUPLE ET DIEU, SUR TERRE ET DANS LE CIEL..
A la fois occupé de la terre et du ciel,
Page 378. Entre le peuple et Dieu, sur terre et dans le ciel,
pénétrant
Domptant les passions et soulevant les voiles. . .
Entre le peuple et Dieu
Dans la fosse aux partis vit comme Daniel. . .
TANT SUE LA FOULE PLEURE ET SOUFFRE, ELLE EST SACRÂE.
le cœur qui parle
D'être la voix qui calme et le bras qui retient. . .
LA LIBERTÉ RAYONNE À L'(EIL DES SOLITAIRES
marcher
Page 379. Dans le désert avant de luire dans la rue,
que voit Moïse obscur
Et le buisson ardent des Moïses obscurs
du mur.
Précède les placards collés au coin des murs.
DIEU.
SEIGNEUR, L'AFFLICTION REMPLIT MON (EIL DE TROUBLE.
Il est temps.
Page 384. Sauvez-moi! sauvez-moi! car sur ma lèvre en flamme.
Je sens du réprouvé naître le rire amer.
rend grâce au
Quel condamné louera son juge? quelle est l'âme...
VARIANTES ET VERS INEDITS. 597
IL SE MELE ICI-BAS AUX TEMPÊTES HUMAINES...
Page 386. Quand les peuples, chargés de trônes et de chaînes,
Sous les iniquités enfin las de ployer,
allument le
l'ardent
Des révolutions ouvrent le noir foyer. . .
6 KECHEKCHE DE DIEU PAK L'HOMME.' PAS PEKDUS .'
calculs !
"V^ins efforts ! L'océan mesuré par la goutte !
La science a la nuit pour voyage, et pour route
gouffre
Le vide, et le néant pour pâle compagnon.
Hobbes
Broussais nie, Euler croit, Galilée à genoux...
...ah! vous le railleZj lui!
tigres
Page 387. Lui dont un signe abat les lions sur leurs ventres.. .
Tout est-il si mal fait
Est-oc que tout va mal dans l'être et dans les choses?
Tout va-t-il mal.'' voit-on Lnguir l'être et les choses?
J'AI BU CE NOIK POEME A LA COUPE DE L'OMBKE.
Et j'en suis enivre dans ma demeure sombre.
mon vers''l
Page 390. J'en frissonne, et je parle, ivre de ce vin sombre.
LA NATURE.
JANVIER, SUK SON MANTEAU DE NEIGE.
Page 398. L'hiver, dans l'ouragan qui râle.
Dressant face
Levant sa beauté sépulcrale. . .
''' Cette variante se trouve dans le manuscrit MOI où ces vers sont répétés.
598 TAS DE PIERRES. — LES MANUSCRITS.
LA MER.
GOUFPS.B écuMANT.'
casse et saisit
Page 406. Le flot vole en hurlant le gouvernail, le vent
Arrache et prend la voile, et l'écueil mord les câbles,
sombre amas
tout ce noir chaos de forces
Et tous CCS cléments furieux, implacables.
Gueules sombres qu'on voit confusément s'ouvrir.
Est vivant mort
Sont vivants pour tuer et morts pour secourir.
J20B DB FOIS, POURSUIVI D'UN TOURBILLON DE KÊi^ES...
Regardant
Et pensif, j'e'coutais les vagues
Page 407. Ecoutant, dans un hymne aux clameurs éloquentes.
Se parler, se repondre
délirer
Les vagues se mêler ainsi que les bacchantes. . .
LES NOIKS VAISSEAUX SOUS LES ÉTOILES...
Rôdent, poussés du flot
Page 408. Glissent sur l'âpre gouffre amer. . .
L'HIVEK, TEMPÊTE j OCÈAN.
Page 409. Quand au-dessus des flots qui sans fin s'élargissent
du naufrage
dragons de l'orage
Sifflent tous les serpents de la nuit, et rugissent. . .
ARTISTES. POÈTES. GRANDS HOMMES.
LA FLEUR PEUT SE PASSER DE PARFUM, LA TULIPE...
conseille , il met
Page 481. Dans l'homme qu'il délivre, on sent Dieu qu'il encense.
NOTES DE L'EDITEUR.
HISTORIQUE.
«Je n'ai juseju'ici donn^ que des fragments
de la série de mes idées, pris çk et Ik. Il me
faudrait plus de temps que je n'en ai à vivre,
si je voulais la développer et la dérouler tout
entière, chaînon k chaînon <''.»
Victor Hugo par cette note écrite vers
1832 prévoyait déjà qu'il n'aurait pas le
temps de réaliser tout ce qu'il rêvait;
il ne pensait pas alors qu'il avait encore
cinquante-trois ans à vivre, ce qai d'ail-
leurs ne lui suffit pas, car l'œuvre pu-
bliée de son vivant et après sa mort est
loin d'avoir épuisé les inédits. C'est sur-
tout en lisant Tas de Pierres qu'on se
rend compte de la multiplicité des pro-
jets qui, jusqu'aux dernières années de
sa vie , se sont présentés en foule à son
esprit. C'est un fourmillement de notes,
de pensées , d'ébauches de toutes sortes ,
de toutes dates, écrites sur le premier
bout de papier venu; c'est ce que nous
appellerons les carnets de la pensée de
Victor Hugo. Sans but, sans utilité im-
médiate, il écrivait au jour le jour un
fait curieux, un titre ou un vers qui
venait sous sa plume, une impression,
un détail du paysage qu'il avait sous
les yeux, une citation latine (elles sont
nombreuses) qu'il traduisait aussitôt,
et s'étant ainsi constitué des dossiers , il
y jetait au far et à mesure sa récolte du
l'i FeuiUa paffitéa.
jour. Comme il avait une mémoire pro-
digieuse, quand il jugeait le moment
venu d'utiliser pour un roman, une
étude , une description , un discours ou
un drame telle ou telle note , il la retrou-
vait dix, vingt ou trente ans plus tard
et s'en servait.
Le Tas de Pierres a dû être commencé
fort tôt, car vers 1830 ou 1832, d'après
l'écriture , Victor Hugo en prévoit l'arran-
gement définitif.
LE TAS DE PIERRES.
^Md iiii lapides ?
(Josué.)
— A revoir —
dans l'arrangement définitif.
Vu une fois — à revoir encore pour des
choses précieuses.
Détails pour des portraits'''.
Est-ce aussi au Tas de Pierres que se
rapportent ces deux lignes :
PRÉFACE.
Ceci est le sac du semeur. Prenez et jetez
au vent.
''1 Les portraits ont été en grande partie pu-
bliés dans Choses vues, édition de l'Imprimerie
nationale.
6oo
NOTES DE L'EDITEUR.
Plus tard, vers 1836, le Tas de Pierres devenait le tome troisième du livre du Rôdeur
de Nuit.
U Ati/n.*. ^trv^/ottt- du 'iivvt. «^ /fin^i
C«.. <9^
A^^e4^y,
/
ty<^^
t-<-^ £/^«/^^ ^nyr*^-^ ^ ^ /^^ 4*1^9. Z-y/^. , --^^^
A^ dC** érf^'lU. jrAt^u, m, C /"
>Mx. 0,/ly,/it
Le 20 juillet 1845 , Victor Hugo com-
mença un Journal, aregiflre curieux des
accroissements successifs d'un elprit^^'K La
première page porte : Journal de ce que
j'apprends chaque jour; un fait politique,
une découverte scientifique, un détail
historique, une conversation, un procès
sensationnel, tout cela, consigné avec
soin, lui suggère des réflexions, des ap-
préciations qui viennent augmenter les
Tas de Pierres amassés quotidiennement.
Nous avons publié dans Choses vues la
plus grande partie de ce Journal, mais
bien des pages restaient inédites; on
I'' Chses vues, tome I. Historique. Édition de
l'Imprimerie nationale.
vient de lire les plus importantes sous le
titre : Faits contemporains.
Le journal, interrompu par la Révolu-
tion de février 1848, reprend sur des
feuilles volantes pour la fin de 1848 et
l'annéi; 1849; mais les événements poli-
tiques absorbent trop Victor Hugo pour
lui laisser le loisir d; continuer. Quelques
feuillets seulement en 1851.
En dehors et à côte du journal , le Tas
de Pierres grossissait toujours, pele-melc
avec des études plus développées; la
crainte de mourir avant d'avoir tout pré-
paré pour cette publication dicte à Victor
Hugo cette note :
Le travail qui me reste k faire apparaît \
mon esprit comme une mer. C'est tout un
HISTORIQUE.
6oi
immense horizon d'idées entrevues, d'ouvrages
commences, d'ébauches, de plans, d'épurés à
demi e'clairées, de linéaments vagues, drames,
comédies, histoire, poésie, philosophie, socia-
lisme, naturalisme, entassement d'œuvres flot-
tantes où ma pensée s'enfonce sans savoir si
elle en reviendra. Si je meurs avant d'avoir
fini, mes enfants trouveront dans l'armoire en
faux laque qui est dans mon cabinet et qui
est toute en tiroirs, une quantité considérable
de choses k moitié faites et tout k fait écrites,
vers, prose, etc. — Ils publieront tout cela
sous ce titre : Océan.
J'écris cette note le 19 novembre 1846.
C'est la première fois que nous voyons
apparaître le titre : Océan.
En décembre 1851, c'est l'exil; le tra-
vail , loin de subir un arrêt ou même un
ralentissement, s'accélère, on peut s'en
rendre compte par le nombre prodigieux
de volumes publiés de 1852 à 1870 ; pour-
tant il ne se passera guère de jour sans
qu'une pensée vienne s'ajouter au Tas de
Piems. En 1858 , Victor Hugo néanmoins
dut s'interrompre : un anthrax mit en
question sa vie, ce qui lui suggéra ce
vers :
Je ne demande à Dieu que le temps de finir.
La demande était peut-être excessive ,
étant donnée la quantité de projets et
d'ébauches accumulés ; le poète rédigea
alors cette nouvelle disposition :
POUR MES ENFANTS.
Si je venais à mourir, comme c'est pro-
bable, avant d'avoir achevé ce que j'ai dans
l'esprit, mes fils réuniraient tous les fragments
sans titre déterminé que je laisserais, depuis
les plus étendus jusqu'aux fragments d'une
ligne ou d'un vers, les classeraient de leur
mieux, et les publieraient sous le titre : Océan.
Ils feraient toujours à deiu (jamais à un
seul, la plus grande attention étant néces-
saire), l'opération du dépouillement et du
classement de mes papiers. Leur mère et leur
sœur y assisteraient avec voix consultative.
S'ils avaient besoin de se départager, ils
prieraient A. Vacquerie et P. Meurice de les
assister.
Hauteville-house, 28 décembre 1859.
V. H.C)
Voici le plan d'un volume dont la
composition eût été curieuse et nouvelle :
Volume à publier sous ce titre :
rOVS LES SOUFFLES jgtTI ONT PASSE SVK MOI.
Odes — une ode — Balma'-*'.
Ballades — une ballade (j'en ai d'inédites).
Orientales — une (j'en ai).
Feuilles d'Automne
Chants du Crépuscule |
Voix intérieures
Rayons et Ombres
Châtiments (sous ce titre [?]) quelques
pièces.
Contemplations — une ou deux.
Légende des siècles — une.
Chansons des R. et des B. — quelques
pièces.
quelques pièces.
J'ai toutes les pièces qui peuvent être les
éléments de ce volume.
2 x''" 1865.
(Entrée dans la quinzième année.)
Malgré tous les volumes publiés pen-
dans l'exil par Victor Hugo , plus nom-
breux encore sont ses projets. Le 4 mars
1869, il écrit à Paul Meurice :
«Faire toute l'œuvre qui est dans ma pen-
sée, c'est impossible, vu que j'ai plus de
drames et de poèmes à l'état de couvée dans
mon cerveau, que je n'en ai publié. J'ai trois
malles pleines de manuscrits. Quelques-uns
achevés, la plupart ébauchés''*.»
"1 Carnet, 1859.
l'i Publié dans Toute la lyre.
''I Correspondance entre X-'idor Hugo et Paul
Meurice.
6o2
NOTES DE L'EDITEUR.
La préoccupation constante de Victor
Hugo se manifeste d'une façon définitive
dans son testament littéraire. Le 23 sep-
tembre 1875 , il chargeait, à défaut de ses
deux fils morts , ses trois amis Paul Meu-
rice, Auguste Vacquerie et Ernest Le-
fèvre de publier ses manuscrits :
«... Lesdits manuscrits peuvent être classes
en trois catégories :
«Premièrement, les oeuvres tout k fait ter-
minées.
«Deuxièmement, les œuvres commencées,
terminées en partie, mais non achevées;
«Troisièmement, les ébauches, fragments,
idées éparses, vers ou prose, semées çk et Ik,
soit dans mes carnets, soit sur des feuilles
volantes.
«... Cette dernière catégorie d'oeuvres , se
rattachant à l'ensemble de toutes mes idées,
quoique sans lien apparent, formera, je pense,
plusieurs volumes et sera publiée sous le titre ;
De 1875 à sa mort, Victor Hugo a fait
paraître douze volumes de la première
catégorie'''; Paul Meurice, de 1886 à
1903 , a publié seize volumes d'œuvres
posthumes et deux appartenant à la
deuxième catégorie : ha Fin de Satan et
Dieu.
Quant à la dernière catégorie, on voit
quelle importance Victor Hugo lui don-
nait; elle s'est trouvée considérablement
diminuée par l'adjonction de nombreux
Tas de Pierres dans les Reliquats de hitté-
rature et Philosophie mitées et dans le texte
de Poft-scriptum de ma vie et de Dernitre
Gerhe.
Nous venons de donner la plus grande
partie de ce qui restait à publier.
''' Nous retrouverons ce titre au verso des
couvertures des Quatre TJents de l'Elprit ( 1881 ) et
des œuvres posthumes : La Fia Je Satan (1886),
Correlpondance , Alpes et Vy rénées (1890), France et
Beltiique et Toute la Lyre ( 1893 ).
i'i L'Histoire d'un crime (2 vol.).— L'Art d'Hre
' p-and-père. — La Légende des siècles, deuxième et
dernière série (5 vol.). — Le Vape, La Vitié su-
prême, Kelipons et KeUgon, L'Aïu. — Les quatre
Vents de l'eSprit (2 vol.).
Et voici le dernier regret formulé par
Victor Hugo vers 1884 :
Ainsi je vais finir sans avoir terminé.
Ayant k peine au bord des gouffres rayonné.
Ayant k peine un peu consolé l'âme humaine.
Notre tâche se trouve simplifiée quant
à l'historique de ce volume. Rares sont
les éclaircissements que nous pouvons
donner sur les faits qui ont inspiré ou
motivé certaines poésies ou pensées pu-
bliées ici. Voici ce que nous avons pu
recueillir :
FAITS CONTEMPORAINS.
Page 238. U envie, l'envie littéraire sur-
tout. . .
Nous avons trouvé, dans le Reliquat
des Châtiments, ces quelques vers ébauchés
faisant allusion au personnage désigné
dans ce fragment :
Un peau rouge, voyant glisser dans l'herbe épaisse
L'affreuï cébral, au corps ondoyant et changeant,
L.-P. qui vient de toucher son argent,
Passant la nuit couché sur ses billets de banque.
Une poule appelant le poussin qui lui manque,
Arnolphc protégeant Agnès contre un muguet,
Ne sont pas plus tremblants, n'ont pas l'œil plus au
[guet l'I
Nous trouvons le mot de l'énigme
dans ce passage d'une lettre inédite
adressée par Victor Hugo à Paul Meurice,
le 10 mai 1869 :
«M. Laurent Pichat m'a fort insulté, k ce
qu'il paraît. Encore un que je dédaigne ! Avez-
vous vu le vrai coup de massue qu'assène k
cette occasion Adrien Marchât''' k Laurent
Pichat, le èourgeoii miSionnaire. »
CRITIQUE.
Victor Hugo avait l'intention de faire
tout un livre de critique appliquée,
scmblc-t-il, à ses propres ouvrages. Rappe-
I'' Ces vers ne sont pas terminc's.
l'i Adrien Marchât était rédacteur en chef du
Courrier de la Sarthe.
HISTORIQUE.
603
Ions à ce sujet la note que nous avons
publiée en tête du Reliquat de Littérature
et Philosophie mêlées :
IxtrodulUon. — Paris '''.
Parties ajournées
Soit pour la continuation de Litt/rature et
Philosophie mêlées )
Soit pour le livre de critiq^ue et de philo-
sophie que j'intitulerai :
Mes fautes de français.
POLITIQUE.
A la fin du manuscrit de Littérature et
Philosophie mêlées , une note fait ptévoir,
dès 1834, cette publication :
PoLITIQyE ET HISTOIR.E contemporaine.
Notes. — (Beaucoup de choses rédigées
pour faire suite à Littérature et Philosophie mêlées)
Cette «suite» n'a pas paru, mais les
notes de cette époque font certainement
partie de Tas de pierres; plus tard, cer-
taines opinions ont été modifiées par les
événements, et il n'est pas rare de voir
quelques mots ajoutés vingt ou trente
ans plus tard attribuant à un réaction-
naire anonyme l'idée exprimée autrefois
par lui-même.
Avant la période allant de 1852 à 1878,
ce double titre :
POLITIQUE ET HISTOIRE DU TEMPS.
QUELQUES FAITS PERSONNELS.
Soit que Victor Hugo ait renoncé à ce
projet, soit qu'il ait utilisé ultérieu-
rement les pensées répondant à ces titres,
nous n'avons pas trouvé assez de « Pierres »
pour en faire l'objet d'une division spé-
ciale.
'■' Cette note est reliée dans le manuscrit de
X'iBtroduHion au livre : Parit-GuiJe publié pour
l'exposition de 1867.
Page 371. — Aux Marrast. — Cette
poésie, écrite après la révolution de 1848,
a été probablement inspirée par l'indi-
gnation ressentie en voyant Armand
Marrast , alors président de l'Assemblée
constituante, encourager les poursuites
et la répression contre les (^insurgés.
Victor Hugo avait flétri déjà ce qu'il
appelait la «curée du. Natio»a h ^'^ dont
Armand Marrast était l'un des directeurs.
LA SCIENCE.
Page 454. — Dicté par moi en 1843.
— Cette «dictée» a été publiée dans le
Temps du 10 décembre 1921 et a été
commentée par le savant professeur
Charles Richet qui conclut : «Ainsi le
profond penseur — penseur parce que
poète — a deviné, pressenti en 1843
cette radiation des choses en apparence
inactives. Et sans doute, l'avenir mon-
trera que Victor Hugo a été beaucoup
plus loin que notre science actuelle n'a
pu le faire. »
Outre les fragments contenus dans
cette plaquette, on y trouve des docu-
ments de toutes provenances, souvent
annotés par Victor Hugo , et qui donnent
une indication précieuse sur les innom-
brables sujets d'étude abordés. Men-
tionnons quelques-unes des publications
en travers desquelles un titre, un
brouillon, souvent sans rapport avec le
document même, sont jetés, pour être
utilisés qtiand l'occasion s'en présen-
tera :
Social science review. Titre en regard : La science
limitée.
En marge d'un feuilleton signé L,
Foillogt, ces mots :
L'Infini. — Quelques faits. — L'infiniment
petit.
''I V. Ades et Paroles j Avant l'exil, Hiltorique.
Édition de l'Imprimerie Nationale, p. 659.
6o4
NOTES DE L'ÉDITEUR.
L'auteur ayant admis une limite à la
divisibilité des corps, Victor Hugo rec-
tifie :
Erreur. U atome e'chappe. Il se confond avec le
point g/ome'triqHe dam l'inaccessible j au fond de
l'infini. Là efi la rencontre inouïe de la physique
et de la métaphysique.
Environ à la moitié du manuscrit
commence une division à laquelle Victor
Hugo attachait une grande importance ;
il y voyait le sujet d'un livre 5 il multiplie
les titres, les indications j le premier
titre, tracé sur un morceau de papier
d'emballage , porte des sous-titres :
J^UESTIONS KELA TIVES À LA FORME SPHÉkIQU^.
Vie.
MOKT.
MvLTipucA nos.
Au second titre, les sous-titres chan-
gent :
La MOi.T,
Dieu.
L'Ame.
Les prowidences "',
Plus loin , une sorte de plan :
Livre.
j^ubstions £vi sb s.attachest à la forme
sphÉkiqub.
La gravitation. La limite.
Le défaut d'espace.
Le defuit orbis. La mort.
La pesanteur est une prison.
Sphère. Servitude.
Le relatif.
Y a-t-il des géants dans le relatif?
Oui.
L'infiniment petit est l'être qui n'a pas
conscience de la forme sphérique. Quiconque
voit la forme sphérique est un géant.
L'homme est un géant.
Justesse du mot ciel.
Espace signifie immortalité.
''I Au verso d'un faire-part timbré par la poste
19 février iSôç.
Avoir toujours de la place rend la mort
inutile.
Pas de gravitation. Liberté.
Les impondérables. (Anges, esprits, dieux.)
L'impondérable est immortel. Il est indi-
visible, incorruptible.
Échapper aux sphères, c'est être hors des
prisons.
La création a des prisons, ce qu'on appelle
des mondes, c'est-k-dire les globes.
Sphère, centre, matière, mal, servitude;
identités.
Espace, infini, esprit, bien, liberté; iden-
tités.
Sphère céleste, mot absurde.
Dieu est le sans-sphère.
Qu'est-ce qu'une île dans la mer.' une pri-
son.
Qu'est-ce qu'un globe dans le ciel? une
prison.
Ciel. Océan.
Qui vous délivre de l'île? Le navire, dont
l'expression absolue est la boussole.
CJui vous délivre du globe? L'âme.
Àme-boussole.
Conscience.
Où va la boussole? Au pôle.
Où va la conscience ? A Dieu.
Il y a la mort qui délivre, celle qui, en
raison du bien que vous avez fait, vous rend
à votre semblable, le ciel. (Deviens esprit.)
Il y a la mort qui enchaîne, celle qui, en
raison du mal que vous avez fait, vous incor-
pore k la matière, et vous enfonce plus avant
dans votre bagne, le globe. (Deviens bête,
arbre, pierre)'''.
Puis, en 1870, un changement de
titre; au lieu de : Questions relatives à
forme sphérique, on lit :
Conjectures sur la mort.
[1870.]
C'est à cette partie du manuscrit qu'on
trouve le plus de journaux annotés en
''I Ecrit au verso de bandes d'envoi de la
Presse datées 1861.
HISTORIQUE.
605
vue des Queji'tons relatives a la forme sphé-
rique.
Au bas d'un article sur la longévité
(30 mai 1866) : à conserver; puis c'est
une causerie astronomique; en face du
passage où. l'auteur décrit les idées mo-
rales que suscite chez l'homme la con-
templation de l'univers, Victor Hugo
note : Il y a 12 ans, j'ai dit cela en vers.
C'est sans doute une allusion à certaines
pièces des Contemplations. Avant le
compte rendu d'un livre sur le soleil,
une page-chemise donne cette indi-
cation :
Pour computer les choses cosmiques que j'ai
e'crites.
La terre — le soleil — les mondes.
À la page suivante, nous lisons :
Préface et poSi-scriptum ,
CosmoQinie. — Ciel. — Terre. — Mexique.
Après cette page, trois articles
viennent en effet sur la cosmogonie et
sur Mexico. Sur le dernier de ces articles
une remarque :
Spelires des alires comparés aux Spelires des
flammes.
Composition du soleil.
En marge , un rectangle de papier, très
proprement découpé, reçoit les réflexions
que la lecture de cet article a suggérées :
Myîike de la lumière. QujSi-ce^ Quelles
ténèbres que la lumière.
Classement des mondes par l'apparence : les
conBeUations. Classement des mondes par les Spec-
tres itellaires (par la nature propre de leur lumière).
Un autre titre : Science de l'air, n'est
pas suivi de documents correspondants.
Un article de la Gavette de Guernesey sur
l'aquarium du Collège de France a pro-
voqué cette recommandation :
A garder. — La mer.
Au-dessus d'un article sur Yorigine des
espèces de Darwin , cette note :
À garder et à relire, puis consulter les ouvrages
originaux.
Enfin deux articles sur l'homme préhis-
torique et une citation de Geoffroy Saint-
Hilaire terminent cette partie du volume.
VOYAGE.
Sous le titre dont nous avons donné
le fac-similé page 464 , ces lignes :
Pour le voyage
Notes. — Choses rédigées
et à voir pour le Tas de pierres.
Après ce Tas de pierres, on a relié des
documents relatifs au voyage en Suisse
fait en 1825''', entre autres le traité passé
entre Lamartine <*' , Victor Hugo , Charles
Nodier, Taylor et les éditeurs Maurice
et Urbain Canel pour le IJoyage poétique
et pittoresque au Mont-Blanc et a la vallée de
Chamounix.
PLANS.
Les Statues. — Une partie de ce plan
écrit vers 1828 ou 1830, se retrouve dans
le poëme La dévolution terminé en dé-
cembre 1857 et publié dans Les Quatre
Uents de l'ESprit en 1881.
Page 522. — La tempête. — Au verso
de ces vers que l'écriture date de 1840,
on lit ce titre : Les deux petits de la morte;
c'est évidemment le titre primitif des
Pauvres gens^'^ dont le plan, conçu en
1840, a été mis au point en 1854.
Page '525. — ■ La Fontaine Molière. —
Voici , à propos de ces vers , une lettre du
sculpteur Pradier à Juliette Drouet. Pra-
dier avait en plus d'une occasion utilisé
les relations de Victor Hugo sans paraître
éprouver le moindre scrupule de mettre
à contribution l'amant de son ancienne
maîtresse. On sait que Juliette avait eu
de Pradier une fille , Claire , dont le père
l'i Vragment d'un voyage aux Alpes.
'"' Lamartine ne si^na pas ce traité.
''I La Légende des Siècles.
6o6
NOTES DE L'EDITEUR.
laissait volontiers au poète le soin de
payer la pension.
Je vous remercie, chire Juliette, d'avoir
parlé de moi k M. V. H. , au sujet des deux
statues qui doivent décorer le monument de
Molière. Veuillez, je vous prie, lui faire de
ma part mille remerciements de sa bonne
volonté à m'aider dans le choix de mes com-
positions. Je connais J. Janin, Planche, etc.
Mais V. H..., celui-lk, je le préfère. Je suis
en train de faire mes esquisses en terre.
Aussitôt faites, j'aurai le plaisir de vous écrire
pour l'avertir et le prier de venir les voir.
Mille amitiés.
PRADIER
P. S. J'ai TU Claire, elle est bien grande
et vient gentille.
La Quiqjjengrogne. — Ce titre ne se
trouve pas dans les papiers inédits ; pour-
tant, la ^^uiqueng-offu était à l'état de
projet très avancé, puisque la Kevue de
Paris de septembre 1831 publia ces éclair-
cissements :
M. Victor Hugo, dont le dernier drame,
le Roi s'amuse j est en répétition, doit publier
cet automne un nouveau volume de poésies
et deux romans. Le premier, qui a pour titre
la J^quengrogiiej a été acheté 15.000 francs
par les libraires Charles Gosselin et Eugine
Renduel. Ce titre a quelque chose de bizarre.
Qu'est-ce que la ^^liquengngne? Nous avons
entendu faire déjk si souvent cette question
que nous sommes heureux de pouvoir ré-
pondre par un document \ peu pr^s officiel.
Voici l'extrait d'une lettre de M. Victor Hugo
lui-mime à ses éditeurs :
a La J2»ijueagroffie est le nom populaire
de l'une des tours de Bourbon-l'Archambault.
Le roman est destiné k compléter mes vues
sur l'art du moyen-âge, dont Notre Dame de
Para a donné la première partie. Notre Dame
de Pak, rc'est la cathédrale; la J^uiguen grogne,
ce sera le donjon. L'architecture militaire
apr^s l'architecture religieuse. Dans Notre
Dame j'ai peint plus particulièrement le
moyen-ige sacerdotal; dans la ^^uiquengro^e
je peindrai plus spécialement le moyen-âge
féodal, le tout selon mes idées, bien entendu,
qui, bonnes ou mauvaises, sont \ moL Le
Fils de la Bossue paraîtra après la Qui^uen-
gropie et n'aura qu'un volume. »
Il fut assez question, dans la presse,
de la Qutauenffogie , pour que de Londres,
on écrivit à Buloz, directeur de la Prévue
des Deux Mondes et de la Kevue de Paris,
pour lui demander l'autorisation de tra-
duire le roman annoncé ; Buloz commu-
niqua cette offre à Victor Hugo et bien
que cette lettre ne porte pas de date , elle
doit être de la fin de 1833, car elle fait
allusion à un désaccord entre Dumas et
Victor Hugo, désaccord dont il est
question le 1 novembre 1833, dans la
correspondance.
Nous n'avons retrouvé dans les pa-
piers inédits aucune ébauche qui pût
être attribuée à la j2f^?«"»<g''*^' o^ *^
Fils de la Bossue. Pourtant ces deux
romans furent annoncés au verso de la
couverture de Littérature et Philosophie
mêlées, en 1834. On donnait même les
prix : La ^uiquenff'ogne 1 volumes à
7 fr. 50. — Le Fils de la Bossue 7 fr, }o<''.
Ces deux projets furent abandonnés,
mais le titre la (^niquen^ogne parut en
1846 en tête d'un roman. L'auteur,
M. Emile Chevalet, avait, le 4 mars
1845, écrit «par déférence» à Victor
Hugo pour le prier de l'autoriser à pren-
dre ce titre annoncé par lui depuis quinze
ans. Victor Hugo le pria de le venir voir
et le mit au courant des intentions de
ses éditeurs qui menaçaient M. Chevalet
d'un procès s'il prenait ce titre. Puisqu'il
ne s'agissait que de susceptibilités d'é-
diteurs, M. Chevalet passa outre et fit
paraître son roman (d'ailleurs parfai-
tement inconnu actuellement) en tête
duquel , en guise de préface , il publia sa
lettre et la réponse de Victor Hugo'*'.
<■> D' ^Michaux. — he BuUetitt du BiiliepbiU,
ao novembre 193J.
l'i Toutes deux paraîtront dans la Correspou-
dame.
ILLUSTRATION DES ŒUVRES
REPRODUCTIONS ET DOCUMENTS
Victor. Hugo et ses «grands garçons df. i-ii.s». (Voir page 255.)
D'après une photographie communique'e par M'"° Jeanne N^grepontc-Hugo.
609
Î9
L^i^ U Méik^ V#44 U ^M ,
IWfti^
Fac-similé du manuscrit. (Voir page m.)
6ii
n
* - » - '
Fac-similé du manuscrit. (Voir page 130.)
613
59-
\if.i'Z-:"::<r
':à
•(•t
^i.-^^.^.^. A \0^ n
Fac-similé du manuscrit. (Voir, page 148.)
615
*:c^
Fac-similé du manuscrit. (Voir paciï 267.)
617
<^yciJi
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»*î-
CZ^-:^
/ '^ t^yf» <^^*t--«^ f y
-^ Y ^t-t-'H-*
i^F^
/i ./^>^5KÎ iT- /
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^-r^ £*?^^ . ^^^ /"A. , / ^Pf *■ «^ tf-'^-t
/^Xf /*r^*« ^;C>»'C< ^ -^*/v. ''^^ /> ^'^//-'^^f-^ *^
J^:^- ^M *.#t^«o-» ^*<.u^
^
Fac-similé du manuscrit. (Voir, page 313 )
619
TABLE.
Pages.
Avertissement de l'Editeur 7
OCÉAN VERS.
I. Conte 1 1
II. PHOMENADE NOCTURNE I J
III. Le temps et les cites 2 1
IV. A d'indulgentes lectrices 26
V. Sur M. D , 27
VI. Le désir de la gloire 20
VII. A l'ami Félix Biscarrat 34
VIII. Ce que je ferais dans une Île déserte 3 ^
IX. À Gaspard de Pons 3 °
X. Les joyeux fils de Nature et d'Amour 4°
XI. Promeneurs £ui hantez la terrasse sablée 43
XII. _QUE VOTRE GLOIRE EST COVRTEj Ô GRANDS HOMMES DV GLAIVE ! 44
XIII. Ô ROYAUTÉ PUANT A LA POIS SOUS LE FAIX ! 4 J
XIV. La foule 47
XV. Dans cette rêverie oà j'oubuais de vivre 4°
XVI. ...Et FAIS ATTENTION. Os RJT 49
XVU. VlTELUUS ÉTAIT HIDEUX. CÉSAR IMMONDE J O
XVIII. Fragment d'une ode À Moreau J i
XIX. Aux fils des croisés J 2
XX. P0URJ3UI DONC ME PREND-ON £u'0N PARLE DE LA SORTE? J4
XXI. Vous NE SAVEZ DONC PAS JjUl JE SUISj IMBECILES ! J J
XXII. . . . J^"- s'appelle HomÏre seulement J 6
XXIII. Oa ! DANS LES TEMPS ANCIENS, mÏrE DES NaTIONS J 7
XXIV. Les prêtres du soleiLj les vierges de l'aurore J 8
XXV. A £ui donc parle la tempête ? 59
XXVI. Janvier doit grelotter PRks du vieillard £ui tremble 6o
XXVII. Phidias, Jean Goujon, Michel-Ange, Coustou 6 1
XXVIII. Les Écréaux. — Écueil 62
40
622
TABLE.
XXIX. Chanson de marin 63
XXX. La justice, l'amovRj la tokcEj la beauté 64
XXXI. Aux cbampSj vois-tu j tout est contenTj tout est joyeux 6j
XXXII. ...Ce vieux chêne est si gkand 66
XXXIII. ...Au FOND DU CSÂPUSCULE 6j
XXXIV. Oe. voici toindke avtlil. Les bons petits oiseaux 68
XXXV. Pleine lune; ouragan. La mek est en démence 69
XXXVI. On voyait aux claktés du soik mystérieux 70
XXXVII. Dekrièkb l'horizon les rocs montraient leurs tètes 71
XXXVIII. Crépuscule 72
XXXIX. Les formes, les aspects sont des spectres £ui flottent 73
XL. La nuit 74
XLI. Tu ME VOIS BON, CHARMANT ET DOUX, 6 MA BEAUTÉ 7 J
XLII. A MA Juliette j6
XLIII. Oh ! COMME j'arpentais, sitôt les nuits tombées 77
XLIV. LkvE-TOI, DOUCE OPPRIMÉE 78
XLV. Si tu veux £ufi JB te dise 79
XL VI. CeXW,'iLS NOMMENT, MA BIBN-AIMBB 82
XLVII. L'amour complète l'âme, et£uand son destin change 83
XLVIII. Bonne jeunesse ! ô jours charmants ! je vous aimais 84
XLIX. A UN jeune homme 8 j
L. Ô voyages ! départs £u AND on avait vingt ans 86
LI. Chanson 87
LU. Autre chanson 89
LIII. Supposez, dans vn ciel lugubre et sans umites 90
LIV. Dans des trous de grenier, parmi des araignées 91
LV. Je voulus embrasser Olympe, l'autre jour 92
LVI. Je me souviens d'avoir connu dans ma jeunesse 93
LVII. Je vous £UfTTB, ô VILLES MAUAINES ! 94
LVIII. Soyez donc demi-dieu, mage, barde, héros 9 j
LIX. Nuda 96
LX. Elle passa devant la boutique du juif 98
LXI. Jeanne disait : toujours je te serai f/jjAlje 99
LXII. Ô TEMPS ! SI l'on pouvait dans ton urne profonde 101
LXm. 1830 • 102
LXIV. Je me souviens du temps de mes illusions 103
LXV. Et du haut de ma tour, bÀtie avec lb rêve 1 04
LXVI. Les enfants loj
LXVII. À S.-B 106
LXVIII. L'homme esclave I de £ui ? De l'homme 107
LXIX. Et puisqu'il faut^u'on meure APRks avoir vécu 108
LXX. La statue est souvent une sombre ironie 1 09
XXI. Je vous l'ai dÉj dit, un soir, sur le chemin IIO
TABLE.
623
LXXII. Les pràtres ont i.Evé les mains vers les Étoiles
LXXIII. Lueur du soupirail
LXXIV. Nous NOUS ENyOLEKONS VERS LES CIEUX INCONNUS
LXXV. Sur votre horizon triste où les spectres se dressent
LXXVI. Lucrèce
LXXVII. . . . Dans les pages
LXXVIII. Nuit. Dans un cimetière
LXXIX. Tantôt couvert de nuit, tantôt noyé d'aurore
LXXX. Est-ce Dieu £u'on entend parler j^and le destin
LXXXL . . . Les yeux levés lÀ-haut
LXXXII. Hélas ! comme un panier où jamais l'eau ne reste
LXXXIII. ... Le ventre a sa religion
LXXXIV. Les hommes passeront, la poussikRE Éperdue
LXXXV. Dans un cimetière
LXXXVI. KiEN n'est plus effrayant £u,e cet exil de l'Âme
LXXXVII. Dans la création visible, obscur milieu
LXXXVIII. Cherche d'oÙ cela sort, cherche où cela s'arrête
LXXXIX. Un lent travail humain sans cesse ronge et mine
XC. Crois A ta conscience avant de croire aux codes
XCL A £UOI bon ? À £UflI BON ? ET JE PENCHE LA TETE
XCII. Toi suf, SEULE toujours, planes au fond du ciel
XCIII. Si tu te laissais trop aller aux rêveries
XCIV. POURJ^UOI veux-tu passer PRES DE LA MAISON SOMBRE
XCV. L.-l PLUIE A FLOTS PRESSÉs BAT LA VITRE DU BOUGE
XCVI. Tout marche,- c'est la loi de l'homme
XCVII. Partout l'ombre, partout le désert froid et mort
XCVIII. . ..Mais j'entends le savant s'Écrier
XCIX. Doctrinaires
C. Moins sonore, moins pur, moins radieux; en somme
CI. £}i^ ^B-f ESPRITS SOIENT GRANDS ! £UE LES REGARDS SOIENT PURS ! .
CIL J'ai lu Dante
cm. HÉLAS ! APRks AyOIR DANS TOUTES LES DOULEURS
CIV. Le POETE ABOUT LA GUERRE ET l'hOMICIDE
CV. Oh I JE compte sur l'ouverture
CVL La Vérité
CVII. Le flot heurte la plage et le yENT heurte l'onde
CVIII. ApbÀs tant de choses passées
CIX. Le Vieux
ex. Pendant ^E j'Écrivais ces vers sur toi, Sion
CXI. Enfant, prends en pitié dans le fond de ton cœur
CXII. Loin des rayonnements, des triomphes, des fêtes
CXIII. Oui, tu veux saisir Dieu, le tenir et n'y croire
CXIV. D'autres disent — c'est lÀ leur sagesse — ; £ue sert
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CXV. Tu SEMBLES érONNE : JE NE tVIS TE COMPZENDKB
CXVI. ...Et NE CtLAIGNEZ KIEN, VOVSj £VI £U,E VOUS SOYEZ
CXVII. CeNTKE du monde .'où DONC EST-IL ? VAj SI TU PEUX !
CXVIII. Les mokts — songez aux mokts et laissez lÀ vos bibles !.
CXIX. C'est le même infini £vIj mer bleuEj ombke Épaisse
CXX. 0 splendeurs ! l'azvRj l'or des étoiles, le ciel !
CXXI. Dieu de fraternité, d'ÉgautÉ, de joie
CXXII. À Mademoiselle L. B
CXXIII. O FOYER paternel! 6 POYBR DOMESTIQUE !
CXXIV. Écrit sur l'exemplaire de N.-D. de M.-N
CXXV. Louis, je te connais. Quoij^ue dise l'envie
CXXVI. Adieu, Paris, cité princesse
CXXVII. Philosophes, savants aux noirs calcuu, poètes
CXXVIII. Silène
CXXIX. Interrompu par Virgile
CXXX. Les funérailles de daphnis À hÉcate
CXXXI. . . . Au TOURNEBR.IDE
CXXXII. L'ex-bon goÛt
CXXXIII. Bonhomme, apprends ceci
CXXXIV. Acteurs du théâtre Seveste
CXXXV. Querelle du 6 et du 9
CXXXVI. J^B GEORGES POUR SA FETE AIT UN PANTIN TOUT NEUF
CXXXVII. ^ILB-COURTE RAILLAIT UN JOUR BaSSE-SUR-PATTES
CXXXVIII. Force dômes bossus comme des calebasses
CXXXIX. Eve, Adam, flux, reflux, blanc et noir, bien et mal. .
CXL. Vous dites : — De nos jours nul n'est impunément
CXLI. Mon nu, on a souvent entendu dans les bois
CXLII. Une pierre est debout sur la colunb verte
CXLIII. Fuite des nuÉes
CXLIV. Enfant, le peuple tb regards
CXLV. La Révolution fait le tour de l'Europe
CXLVI. 0 TERRE £UI VERDIS SOUS LE FOURMILLEMENT
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OCÉAN PROSE.
I. Les réalité sont de deux ordres 193
IL L'amour se compose essentiellement 1 94
III. Oh ! comme cela est vrai que la lumière r&Ue I9Î
IV. He'las, Fabio, vous remuez Ik les grandes questions 1 9^
V. Un jour, k Rome, dans le marché aux esclaves 1 97
VI. La bonhomie implique un certain degré d'autorité 1 9"
VII. Si l'on vous dit que la logique mène les faits humains 1 99
VIII. Aimez la rencontre des vieillards ^O'
TABLE. 625
IX. Pauvre doux enfant, tu es rose et frais 202
X. Quelle triste chose, et comme on se sent la rougeur 204
XI. La re'volution a deux esprits 205
XII. Voici k mon sens quelle sera de'sormais la loi 206
XIII. Un jour, un astronome 207
XIV. Tout homme est destine', je ne dis pas condamne' 2O0
XV. Ô Vérité ! Soleil ! 209
XVI. L'affirmation engendre la négation 210
XVII. Poètes, il ne suffit pas de s'élever 211
XVIII. Vous admirez que ce soit le préjugé 212
XIX. De tous les points du globe k la fois 213
XX. Triste destinée des mots 214
XXL Philosophie 2 1 j
XXII. Voici ce que disait le vieux gentleman 217
XXIII. Les états constitutionnels 219
XXIV. Se faire une sphère de tous ses diamètres 222
XXV. Dans un conte de l'Orient 223
XXVI. Je crois avoir déjà remarqué 2 24
XXVII. Tout homme intelligent doit avoir 22J
XXVIII. La religion et la science d'accord contre l'infini 226
XXIX. Voulez-vous savoir ce que c'est que le sophisme ? 227
XXX. A QjjELQu'tJN oyi SE plaint de perdre la vue 220
XXXI. La créature a deux états possibles 229
FAITS CONTEMPORAINS.
I. L'empereur Nicolas était maussade 230
II. En 1787, je ne sais quel prince 232
III. Notes sur la Révolution de février 1848 234
IV. En ce moment, k Paris, la fantaisie 237
V. L'envie, l'envie littéraire surtout 238
TAS DE PIERRES.
Préface 241
Moi 243
Ceci et Cela. Idées ça et la 272
Philosophie 281
Philosophie de ma vie 3^5
Règles pour le penseur 3''4
Sagesse 3'^
Raison des choses 3'9
626 TABLE.
Religion 322
Explication de la vie et de la mort 329
post moiltem 332
Critique 338
Epîtres 3JJ
Epigrammes 360
P.olitique 363
Dieu 384
La Nature 396
Le Soir 4O2
La Mer 40J
La Création 4^°
Amour 413
La Femme 421
Histoire 4-^5
Le Temps présent 43î
L'Éloquence. Les Assemblées 44 ^
Questions sociales 444
La Civilisation 449
La Science 45 3
Voyage et rêverie 464
Poésie 468
Art 471
Théâtre 473
Artistes. Poètes. Grands hommes 477
Fragments. Idées éparses 482
Vers faits en dormant 400
Vers latins traduits 49^
Plans J 03
NOTES DE CETTE EDITION.
Les manuscrits jjj
'Variantes et vers inédits J83
Notes de l'Éditeur 599
Historique J99
Illustration des Œuvres. — Reproductions et documents 607
Victor Hugo et ses «grands garçons de fils». — Cinq fac-similcs du
manuscrit.
ACHEVE D'IMPRIMER
PAR L'IMPRIMERIE NATIONALE
POUR
ALBIN MICHEL, EDITEUR
22, RUE HUYGHENS, 22, PARIS
LE l" SEPTEMBRE 1942,
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